10 000 Hz Legend de Air, c’est un coeur robotique qui bat. Après un safari lunaire, Air s’engouffre dans une brèche d’acier, de verre et de froideur. Un rêve de futur où l’Homme cohabite avec la machine, où la musique expérimentale se fait tour à tour glacée, élégante et céleste.
Air, 10 000 Hz Legend. C’était il y a 20 ans. Une période proche des 100 ans pour les jeunes d’aujourd’hui, occupés à s’extasier devant des vedettes d’un jour et des singles toujours plus courts, toujours plus nombreux sur d’innombrables rééditions de leurs musiques préférées. Mais pour moi, c’était comme si c’était hier, que j’écoutais, mi-figue mi-raisin, ce que l’on présentait comme le digne successeur de Moon Safari sorti en 1998. Mais l’album trompa son monde, qui s’attendait à une nouvelle pépite pop, gracieuse et rapide à consommer. Air prit de court ses auditeurs en proposant un disque long, glacial, plus proche des expérimentations de Brian Eno que des sons sautillants d’un Beck ou d’un Coldplay. Comme présage de l’avenir, ce disque étonne par son étrangeté, sa froideur et sa fragilité cachée sous du béton et de l’acier. Une réponse implacable sur un monde en branle, qui connaît à peine l’ADSL et qui n’a pas encore basculé dans le terrorisme de masse. Choqués, voire interloqués par ce brusque revirement, les fans de la première bouderont injustement ce disque, qui allait connaître un vrai succès outre-Atlantique, prisés par les plus grands (Brian Eno himself, Davie Bowie). Pourtant, même après 20 ans, 10 000 Hz Legend de Air en a encore à dire sur lui-même et sur le monde d’aujourd’hui. Une preuve que la musique électronique la plus pure peut cohabiter avec une pop travaillée sans virer à la foire d’empoigne, qu’elle peut se montrer parfois inhospitalière, exigeante à l’écoute, mais profonde quand on s’y attarde. Pour la réédition de ce disque hors-norme avec des titres inédits et remasterisé au son Dolby Atmos, Air nous propose un voyage en arrière dans un avenir imagé, peuplé de machines et de sentiments étranges, entre le spleen et la rage sourde. Sous ses dehors de froid, se cache peut-être un feu intérieur…
Après le succès foudroyant et inattendu de Moon Safari, Air enchaînait promos (jusqu’à deux avions par jour!), concerts, galas et avait réussi à obtenir de Sofia Coppola de faire la BO du film Virgin Suicides. Second carton pour le groupe, en plus du film. La routine s’installant, le groupe comprend bien qu’un second Moon Safari aurait pu être problématique pour leur carrière. Ils décident de tout changer et de proposer autre chose que ce qu’on entendait d’eux. Virgin, rassuré par le succès monstre de ce premier disque prometteur, accepte alors de produire un second disque avec plus de moyens. La virée californienne pendant l’enregistrement de Virgin Suicides avait permis au duo de rencontrer des gens de bien : Brian Reitzell, le « music supervisor » de Sofia Coppola, les présente à Beck et ses musiciens. L’envie d’ailleurs, couplée à un amour des technologies naissantes (début de l’internet grand public, la 3D, nouveaux logiciels de musique), se fait sentir. La piste d’un second Moon Safari disparaît au profit d’une musique surprenante et accessible, et le groupe partage son temps entre Paris et Los Angeles pour enregistrer les meilleurs sons dans les meilleurs endroits possibles : la Sound Factory d’Hollywood, ayant vu dans ses locaux Marvin Gaye, Dolly Parton, Brian Wilson, les Jackson 5, et le petit studio parisien Apollo de l’Abbé Grégoire. Le gros côtoie le microscopique : les sons d’orchestre énormes, les machineries du diable se mêlent sans peur aux bruits infimes, aux bruissements sonores presque inaudibles. Le processus est long, ce qui étonne les musiciens anglais, habitués à des délais plus courts – un mois, et on plie tout. Le matériel est aussi hétéroclite : les machines vintage se tiennent à côté de claviers dernier cri. Dunckel excelle au piano classique, tandis que Godin est aux guitares et aux basses. Le duo fonctionne à merveille, en toute symbiose. Avec les moyens de Virgin, Air se permet la folie des grandeurs.
10 000 Hz Legend de Air sort en 2001, aussitôt qualifié par les Anglais de « prog rock », ce qui agace le groupe. Mais la French Touch se meurt doucement. Les belles heures du genre sont derrière la foule qui part péniblement se coucher dans ses pénates. L’heure n’est plus au revival class des 70s ou des touches de clavier froides stylées. On préfère les boucles ringardes de disco sur des voix auto-tunées que des élégies électro avec la guitare. David Guetta a remplacé Cassius aux platines, c’est la fin d’une époque. L’electroclash a tout brûlé sur son passage dans les discothèques branchées de l’an 2000. Malgré les promesses du label, l’album ne marche pas aussi bien que Moon Safari. Surtout, le 11 Septembre a terrassé la joie de vivre et les moyens financiers s’évanouissent. La critique reconnaît la beauté de l’album mais le public ne suit pas. Les amateurs de la première heure trouvent le disque trop froid, trop fou, trop gonflé. D’autres crient au génie, s’émerveillent sur le côté lisse et sans taches de leur nouveau son, et louent leur besoin de fournir un objet artistique étrange et beau. Dans la beauté réside peut être la promesse d’une meilleure existence. Dans la couche inférieure des sons secrets, un rêve de robotique.
01-02 : couche mitoyenne
En perçant la première couche d’acier, le son se veut acéré. 10 000 Hz Legend de Air troue le fer, l’acier, le cuivre. Finis les atermoiements de Moon Safari, les rêveries douceâtres ont laissé place aux expérimentations glacées. Electronic Performers est un hymne en puissance, tournée vers les horizons lointains, avec du tumulte et des espaces de respiration longs et planants. Il lance la couleur, une couleur gris clair comme le béton ou l’acier. On est foudroyés et bien décidés à descendre du van lunaire pour prendre le tube de métal vers l’inconnu. Côté graphique, Air fait fort encore une fois. Exit Les portraits à l’aquarelle doux et reposants du graphiste Mike Mills du premier opus sous forme de thérapie, et bienvenue aux environnements kubrickiens du designer Ora Ïto, rehaussés par un assemblage graphique digne des plus beaux rêves de Far West avec un Monument Valley des réalisateurs de Machine Molle, pour le clip d’Electronic Performers. Une étrange odyssée en noir et blanc, où des oscillations forment un rythme cardiaque, des tentacules, un arbre de vie, une espèce de colonne vertébrale. En conclusion épique, toutes ces courbes forment un bébé dans le ventre de sa mère. How Does It Make You Feel, hommage à la pop planante de Michel Polnareff, est une pépite sidérale – le clip est réalisée par l’agence H5. Une chanson d’amour vouée à l’échec, comme si un tel sentiment était vain dans un futur proche. Face à cette question essentielle, « que ressens-tu? » la réponse est tragi-comique : « je pense que tu devrais arrêter de fumer ».
Un des défauts de cette couche mitoyenne est finalement Radio #1. La chanson n’est pas mauvaise, elle est même bien meilleure après quelques écoutes, mais souffre parfois d’un manque de clarté. On la sent peu à sa place et en même temps elle semble être l’emblème du disque. Maîtrisée, foutraque, aussi appréciée que mal aimée, Radio #1 est sublimée par sa constance, et sa batterie éclatante à la fin en forme d’apothéose. Nous reprenons à peine nos esprits qu’un western surréaliste nommé The Vagabond, pimenté par une intro à l’harmonica inspirée, nous explose à la figure. L’album glisse doucement vers une autre dimension. La voix de Beck, brûlante et un peu cassée, est parfaite dans cette ballade dans l’Ouest américain qui dégénère en rêverie sous acide. Le rêve a des tonalités âcres, avec ce rire sardonique modifié au synthétiseur en guise de fin, ou encore ces roulements vocaux triturés par ordinateur. Plus loin, on atterrit sur une longue plainte aux accents terrestres (percussions inspirées), agrémentée de vocalises mystérieuses, Radian. En mathématiques, le radian est l’angle au centre qui intercepte sur la circonférence un arc égal au rayon, soit une mesure parfaite reconnue internationalement. Un piano magique nous entraîne vers le monde d’Enio Morricone ayant abusé du synthé, puis une guitare tout aussi magique nous interrompt dans notre rêverie pour nous promettre le meilleur de ce que Brian Eno, faisait de mieux jadis, dans ses expérimentations. Le chaud et le froid se mélangent sans recul dans cette ritournelle entre ciel et Terre, la dureté et la douceur.
Air – 10 000 Hz Legend 01-03 : couche supérieure
Nous arrivons au coeur de la fournaise. La plus belle chanson de l’album, exposant enfin toutes les capacités harmoniques du groupe Air, Lucky and Unhappy, est une tornade d’émotions. L’intro un brin flippante, inhospitalière, laisse place à des sons inconnus, qu’on devine en forme d’oscillations, se mêlant à des voix de femme et aux vocalises de Nicolas Godin modifiées. Puis l’on est transporté vers un tunnel stellaire, où l’atmosphère se fait pressante, dérangeante. Elle devient encore plus dérangeante quand, au beau milieu de cette peur, des lucioles sonores, stridentes, éclatent en choeur. Notre esprit se liquéfie. La chanson monte et monte encore, pour atteindre un autre ciel. Les paroles sont éloquentes : Do I Need ? Destiny. « De quoi ai-je besoin? de destinée ». En pleine méditation sur cette pensée, la conclusion se fait abrupte, mettant brusquement fin à notre rêverie. Un peu groggy, on enchaîne péniblement sur Sex Born Poison, qui nous retourne encore et encore. Si l’atmosphère de la chanson précédente était dérangeante, on nage ici en plein film d’horreur. Les voix tordues de Godin et Dunckel ne nous rassurent nullement, et c’est avec crainte que l’on bascule vers la peur, la vraie. Le duo de chanteuses américano-japonaises Buffalo Daughterfait grande impression dans ce désordre sensoriel, plus proche de Vendredi 13 que de Kubrick. Sans crier garde, une ouverture positive, agrémentée de violons délicats et d’une guitare rassurante, s’ouvre. Pour mieux se refermer sur nous. Le son se fait poisseux, le chant plus désincarné qu’auparavant. La fin est en forme d’apothéose, avec ces bourdons de clavier virevoltant autour de nos têtes. L’on touche à la quintessence de ce que Air est capable de faire en terme d’expérimentations. Mais le chemin est encore loin d’être fini.
Sans ressources, la fausse tranquilité de People In The City, nous accueille. Eprouvés par ces sons peu accueillants, la chanson est parfois en demi-teinte avec ces variations de claviers et ses chants parfois peu inspirés. Encore un fois, l’arrière-plan se montre plus intéressant que le reste. Un chant désespéré sur une routine que l’on connaît que trop bien : vivre, boire, manger, voir, marcher, parler, tels sont les humains de ce troisième millénaire ? Pas de réponse franche à ce désarroi de bon aloi. Reste une qualité indéniable, un peu minée par des refrains un peu répétitifs. Reste la parfaite maîtrise de Dunckel sur ses machines adorées: les synthétiseurs Moog trouvent une seconde jeunesse sous ses doigts de pianiste aguerri. Le coeur du disque semble avoir été atteint à ce stade. Pourtant la couche supérieure se brise pour laisser découvrir une autre couche, cachée par les sons. Cette membrane invisible se découvre alors que le disque touche à sa fin. Que nous arrive-t-il ? 10 000 Hz Legend de Air nous interroge sur une humanité perdue, fugace, face au rêve de robotique glacé qu’il incarne.
01-04 : couche invisible
Retour au western sous acide, Wonder Milky Bitch. Longue, distendue, tordue en bouche, au goût parfois amer, cette histoire n’est pas simple à digérer tant elle se révèle insaisissable. Difficile de ne pas aimer pourtant. Beck et ses vocalises sont de la partie, elles complètent à merveille cette réflexion sur une femme facile, aux charmes juvéniles, « avalant » au sens propre comme au sens figuré les « choses de la vie » – il vous faut un dessin ? Cette ombre sexuelle même, hante toute la chanson, la voix de Dunckel n’avait jamais été aussi sensuelle et aérienne, bien fidèle au style céleste du groupe, et qui ne nous lâche pas jusqu’à la fin. Le majestueux chant des nuages appelé Don’t Be Light à cette ballade hystérique. Ici, point de bruits terrestres, la stratosphère nous tend les bras : violons inspirés, voix féminine d’opéra aux vocalises grandioses, l’aperçu d’un nouveau paradis. L’on retombe sur Terre, ou bien sur une station spatiale. Les « bips » et « blops » pourraient tout aussi des cris de machine affamée que des hallucinations sonores. Reste ces riffs de guitare énervés qui nous ramènent un peu d’humanité dans ce chaos organique ou mécanique, c’est selon.
C’est la chanson la plus importante de l’album. Chaque fois que quelqu’un venait en studio pour enregistrer une chanson, il y travaillait avant de partir. C’est un morceau majeur de l’album. Il résume tout.
JB Dunckel au sujet de « Don’t Be Light »
Don’t Be Light n’est pas seulement la meilleure chanson de l’opus, elle est un véritable rollercoaster d’émotions. A la moitié de la chanson, le rythme se brise, le ton change, se fait plus introspectif. L’on ressent les effets d’une chaleur dérangeante, d’une moiteur inédite, poussée par la voix spectrale et brute de Beck. La batterie se fait hypnotique, les sons plus insidieux, le violon plus sombre. La spirale nous accueille et l’on disparaît dans le fond. Sans un bruit, la chanson revient à ses débuts, avec ses sons échappés d’un didjeridoo aborigène complètement cracké et ce sifflement moqueur. Le paysage disparaît dans le lointain.
Comme conclusion à cette épopée échappée d’un film de science-fiction, Caramel Prisoner nous englobe de ses cliquetis de cockpit spatial sur orbite. Un long et lancinant tunnel de chants d’harmonie pure aboutissent à une guitare mélancolique, puis à un brouhaha sonore où éclatent quelques bips sonores émergés d’on ne sait où. Nous sommes comme transportés hors de notre corps de simple mortel pour rejoindre peut-être quelque chose de plus grand, jusqu’à être terrassés par une vague sonore semblable à du sable retourné. Une fin logique à un parcours expérimental d’une grande richesse, que personne n’avait vu venir de la part de deux Versailles condamnés à n’être qu’un groupe à un seul disque à succès.
Bonus non négligeable à cette sacrée histoire : The Way You Look Tonight, chanson supplémentaire sur cette réédition. On retrouve un peu du Air de Moon Safari, même si l’on sent que l’expérience, le succès monstre et leurs expérimentations poussées sont passées par là. Une chanson méconnue, présente uniquement sur la compilation de remixes de morceaux tirés de 10,000 Hz Legend, Everybody Hertz, sortie en 2002, que je conseille fortement. Elle ajoute à 10 000 Hz Legend une sorte d’exutoire, en forme de promesse amoureuse. Un chant d’amour narré par Godin et Dunckel sur une note basse, ressemblant à un souffle, destiné à toutes les femmes de la Terre. The Way You Look Tonight, « à quoi ressembles-tu ce soir », où le duo se fait caressant et mystérieux face à la femme de leurs fantaisies. Côté musique, un véritable bonheur de fan avec cette électro toujours parfaite et doucereuse, qui s’interrompt brusquement face à une cacophonie de sons contraires, ressemblant fortement à une interférence venue d’ailleurs. La chanson s’emballe, le chant d’amour disparaît alors, la catastrophe semble imminente, puis tout s’évanouit sans laisser de trace.
Prouesse technique, rêve de robotique
Pour les 20 ans de ce disque inoubliable, Apple a accepté de le rééditer avec le son Dolby Atmos (plus d’explications sur ce dispositif ici) Ce qui aurait pu apparaître comme une coquetterie s’avère salutaire pour un disque tel que celui-ci. Les promesses de futur, les voyages entre deux galaxies, les sentiments d’amour et de mort se font plus forts. L’album atteint un niveau immersif inédit, et pour les chanceux aux multiples enceintes, une écoute en 3D jamais vue rend l’expérience encore plus intense. La batterie se fait plus tonitruante, les chants plus inspirés, les sensations plus bouleversantes. Et gare aux fétichistes de l’enceinte, car il est possible de retranscrire une ambiance de concert philharmonique avec pas moins de 34 enceintes placées de façon étudiée (droite, gauche, hauteur, etc) ! On salue le travail acharné des ingénieurs sons Gildas Lointier et Bruce Keen, qui ont su exploiter toute la force de cette nouvelle technologie sans dénaturer un seul instant cette album titanesque. On remercie aussi l’initiative de Nicolas Trotot, brand manager chez Warner Music France, qui eut la bonne idée de fêter les 20 ans de ce disque là avec cette nouvelle technologie. Vous pourrez en savoir plus sur ce travail de fourmi à cette adresse.
Que dire d’une telle aventure ? Rares sont les rééditions à ajouter quelque chose de neuf à ce qui a déjà été fait dans le passé. Mais 10 000 Hz Legend Deluxe Edition n’est pas de cet acabit. La technologie Dolby Atmos permet un bond de géant dans le futur du son et permet par la même occasion d’ajouter un peu d’or dans ce carcan luxueux. Mais il ne faut pas oublier l’essentiel : c’est l’album le plus collaboratif de Air. Avec 10 000 Hz Legend, Air trouve sa force en tant que groupe de musique, c’est l’album de la mutation totale. Long, harassant même dans le dévoilement de ses prouesses techniques, plein de prises de risque, cet opus déroute mais passionne toujours autant, même après plus de 20 ans d’expérimentations en tout genre. Quelle ne fut pas ma surprise de le savourer encore et encore après toutes ces années passées. Comme si au fond, l’album avait toujours quelque part une sorte d’ouverture secrète où chacun s’engouffre, et que l’on se surprend à découvrir quelque chose de nouveau à chaque nouvelle écoute.
Il est clair que pour certains, 10 000 Hz Legend de Air évoque un voyage spatial à 10 000 kilomètres de la planète Moon Safari effrayant au premier abord. Mais passé la première impression, on se prend au jeu. Le voyage se fait prenant, captivant. Il nous bouleverse par ses recherches constantes, cette obsession de la parfaite harmonie, ce besoin viscéral de se dépasser en tant que qu’album d’un groupe qu’on pensait voué à disparaître. Merveilleux il fut lorsqu’il sortit en 2001 dans un climat de fin du monde (la mort de la French Touch, le terrorisme), merveilleux il reste deux décennies plus tard et merveilleux il restera certainement dans un millier d’années.
Qu’il soit réédité, amélioré, retourné, lessivé, avec la patine du temps ou sans trace de vieillesse, 10 000 HZ Legend reste un album essentiel, méconnu, renversant de beauté et d’intelligence, la pierre angulaire d’un groupe de musique visionnaire, conscient de ses pleines capacités. Preuve qu’un groupe peut se surpasser personnellement et musicalement, bref, une preuve inoubliable.
Un univers graphique bigarré, aux allures de cartoon zombifié à la sauce manga. Un carrefour d’influences asiatiques et américaines, où, sous ses airs drôles, se cache une critique acerbe de la société et beaucoup d’humour noir.
20 ans de Gorillaz, 20 ans d’expérimentations graphiques de qualité. Déjanté est un mot faible pour décrire l’univers graphique de Gorillaz. Mais ce serait réducteur de définir leur monde comme quantité négligeable. Car l’identité visuelle du groupe constitue son âme. Elle constitue un plus d’une qualité et d’une richesse rarement vue dans le monde de la pop, qui est plutôt aseptisé et lisse. Cet univers complexe nous marque par le biais d’hommages nombreux aux films d’horreur, à la culture anime et aux comics américains, tout en y injectant une bonne dose d’humour noir très british. Mais loin d’être purement décoratif, cet univers ténébreux et bizarroïde aime aussi remuer le couteau dans la plaie des douleurs modernes : guerre, écologie, violence sociétale, place de l’Homme dans le monde. L’éclate pourrait constituer déjà un intérêt en soi, mais Gorillaz arrive aussi à faire réfléchir sur nos défauts et nos travers, avec une vitalité et une force novatrices. Une force découpée en phases (le groupe en est sa cinquième) qui est toujours en mouvement, évoluant comme leur musique évolue au gré des expérimentations du duo Albarn/Hewlett.Avec ce fourre-tout d’influences notables, Gorillaz popularise l’art de la rébellion pop avec classe, mais aussi avec une candeur qu’il est difficile de détester complètement. Après avoir critiqué leur premier album, attaquons à leur autre arme de destruction massive : leur univers graphique.
Gorillaz, phase 1 : la célébrité tue.
De nos jours. Humanz et The Now Now, malgré une créativité réelle, ont montré des signes d’essoufflement. Le déluge de guests a plongé la machine dans un état de veille. Les critiques étaient alors mi-figue mi-raisin, se fendant même d’un « Gorillaz-been » pour la blague. Incohérents, errants, tels furent les adjectifs. Et puis le Covid a frappé, bouleversant nos vies humaines à jamais. Encore une fois, Albarn fait fort en baptisant l’album « Song Machine : Season One, Strange Timez » comme une prémonition de la situation actuelle. Boosté par la pandémie, il plie l’album en temps record, avec quelques guests triés sur le volet et un temps record de fabrication de nouveaux design. Musicalement, l’album renoue avec la folie foutraque du premier opus, et l’on retient la phrase de Russel sur l’élaboration de Song Machine : cette étrange machine se nourrit de l’inconnu, voire du néant et fonctionne en pur chaos. Il n’y a plus de lendemain, ni même de présent ou de passé, le Covid ayant brouillé toutes nos frontières temporelles. Côté graphisme, les traits s’étirent, les couleurs s’éclaircissent, on réutilise des design anciens sous forme de stickers collés dans un coin de page, on recycle les fringues du début. On voit même une étrange créature, à la fois marine et terrestre (le fameux Leee John, membre du groupe Imagination), pulvériser la Plastic Beach d’un flash de feu sortant des yeux. Si ce geste est symbolique – on tue le passé pour avancer, en substance – on se surprend à voir Murdoc verser une larme sur cette fin brutale en voyant des cadavres de sous-marins (entr’aperçus dans Plastic Beach) et des restes de Cyborg Noodle. Puis un vortex apparaît, les trois membres apparaissent, laissant un instant Murdoc sur le banc de touche. Dans l’horreur de cette seconde, 2D ressort du vortex pour le reprendre avec lui. Signe que malgré les erreurs passées, Gorillaz forme toujours une sacrée famille, soudée jusqu’à l’os.
Considéré comme le tout premier dessin Gorillaz, une ébauche de groupe avec une guitariste femme à la base, Paula Cracker et déjà Russel Hobbs présent dans l’image et une obsession certaine pour les singes.
Les premières ébauches du style Gorillaz période phase 1, le Kong Studios s’appelait à la base Navarone, et encore et toujours les singes et déjà (oui) un premier dessin de Murdoc Niccals
Si Tank Girl crachait ses influences à la façon d’un marin chalutier crache son tabac, Gorillaz déploie ses origines avec franchise et agressivité sans penser au qu’en-dira-t’on. La création du groupe reposait toujours sur une même recette : un batteur transparent, presque oublié, un chanteur charismatique, une bombasse un peu conne et surtout bonne, un bad boy de circonstance et c’était plié, vous aviez votre groupe de pop manufucturé ! Sauf que Hewlett, jamais avare d’un twist, y ajoute son humour coutumier : le batteur est sérieux, hanté par des fantômes rappeurs appelés Russel Hobbs (oui comme le grille-pain), le bad boy est bassiste et obsédé par Satan et les démons, Murdoc Niccals (oui comme le démon Mordoch), décrit comme étant une parodie d’Alex James de Blur, 2D, le chanteur un peu con au cerveau en « feuille blanche », et enfin la guitariste Noodle (oui comme les nouilles) dont l’âge (dix ans) et la présence dans ce fatras alerterait n’importe quelle DDASS digne de ce nom (et qui pour la petite histoire, devait être la « salope de service » !). Tous sont des facettes distinctes du style Gorillaz et y apportent leur loufoquerie et se déclinent dans tout ce qui peut être graphique et visible : fonds d’écran, planches de skate, figurines, stickers, livrets, tee-shirts, pochettes de disques, animations sur grand écran durant les concerts, clips vidéo léchés diffusés en boucle sur les chaînes musicales. L’obsession d’Hewlett pour ce qui touche à l’épouvante (films, séries, BO, jeux vidéo) se fait encore plus pressante dans le célèbre Clint Eastwood: écran de bienvenue sinistre venant du Jour des Morts-Vivants de George Romero, zombies gorilles dansant Thriller de Michael Jackson, tee-shirt T-Virus de 2D en référence à Resident Evil, Murdoc se faisant agripper les bijoux de famille comme dans Braindead de Peter Jackson. L’hommage est réel et sincère, et permettra alors au groupe de collecter leurs premières récompenses amplement méritées.
Les références n’arrêteront pas de sitôt. Grisé par le succès, Hewlett multiplie les petites allusions à ses oeuvres préférées : tee-shirt The Brood (Chromosome 3 de David Cronenberg) sur une jaquette de disque, pull Mojo Jojo, méchant des Super Nanas, panneaux Crystal Lake et Amityville, jaquette de Hunky Dory de David Bowie dans le rétroviseur dans 19-2000, ou décors tout droit sortis d’un giallo italien des années 70 pour l’ambiance du site web de l’époque, tout en Flash. Ce qui était alors, considéré une rareté à l’époque, et le site web fut même récompensé aux EMA Awards 2001 pour meilleur site web de l’année. Si vous disposez encore d’un ordinateur avec Flash, voici un lien pour le visiter. En 2002 sort le DVD Phase One : Celebrity Take Down, qui compile tout leur univers à la façon d’un menu Maxi Best-Of, entièrement interactif et ludique (nouveauté pour l’époque). On y trouve jeux Flash, clips vidéo, fonds d’écran et images à télécharger, le faux documentaireCharts of Darkness (les « classements musicaux des ténèbres ») et des courts-métrages d’animation absurdes intitulés Gorillaz Bites (littéralement « morsures ») dont voici la playlist. Puis le groupe disparaît sans laisser de trace. Mais quelle est la raison ? Un RDV avec Dreamworks, propriété de Steven Spielberg, sur un projet de film d’animation, appelé Celebrity Harvest, qui ne fera pas long feu. La cause ? Un budget trop élevé, mais surtout un scénario jugé trop sombre, absolument pas Disney-like, où Murdoc devient fou et ses amis doivent se cacher de lui alors que les zombies s’emparent de leur studio. Gorillaz entre officiellement en hiatus. Fini pour un temps le rêve de 20 ans de Gorillaz.
Persuadé que le groupe constituerait un one-shot, Albarn change brusquement d’avis après les attentats du 11 septembre qui le marquent profondément. Il s’accorde une parenthèse blurresque avec Think Thank, puis se remet au travail, échaudé par Bush et la guerre en Irak. L’idée d’une célébrité dévoratrice réapparaît douloureusement dans cette phase 1 mouvementée, mais il semblerait qu’elle fut un terreau fertile pour aborder une seconde phase plus mature et plus subtile.
Gorillaz, phase 2 : une barque vers l’abîme
2004. Le clip Rock It résonne sur gorillaz.com, jusqu’alors fermé. On y voit Pazuzu, dieu mésopotamien des démons du vent, référence à l’Exorciste, ainsi qu’un design plus adulte pour les personnages. Un concours d’animation et de dessins, Search For A Star, est lancé afin de récompenser les plus beaux fan arts et hommages au groupe. Une nouveauté aussi dans le milieu de la musique, et une preuve que les créateurs s’intéressent au travail de ses fans. Mais l’innovation fait partie de l’ADN de Gorillaz décidément. Demon Days – les « jours démoniaques » – jure avec le précédent album et est beaucoup plus sombre, et mature. Des thèmes comme la guerre en Irak, le conflit humain, les enfants-soldats, la politique y sont abordés. Le ton y est plus noir, plus désespéré même si quelques touches d’espoir parsèment le disque (All Alone, White Light, Demon Days, Don’t Get Lost In Heaven). Côté design, le ton a changé. Les couleurs sont désaturées, rappelant les comics des années 70. Les contours sont plus fins et plus cubiques, les cernes se font plus profonds et les cheveux se détaillent plus.
Noodle parle anglais et se découvre un passé d’espionne, Russel a survécu à son exorcisme, Murdoc s’est échappé du Mexique dans des circonstances douteuses, et 2-D vit à Los Angeles après avoir fraternisé avec Shane Lynch, chanteur de Boyzone ! Le groupe n’est plus le même, leurs attitudes sont plus lourdes, la célébrité les a un peu cramé, et ils ont explosé tous les compteurs. L’humour est là, même si celui-ci a laissé place à une atmosphère crépusculaire envoûtante proche des films de Fassbinder ou de Paul Thomas Anderson. Le merveilleux Feel Good Inc en est l’exemple le plus frappant.
Le cartoon s’est rigidifié dans une sorte de rigueur plaisante. Les hommages à la culture pop n’ont pas cessé. Le single phare Feel Good Inc exploite l’imagerie des films Ghibli avec ces îles dans le ciel dans une ambiance délétère. DARE se tourne vers les corbeaux de Hitchcock en mode Le Cerveau qui ne voulait pas mourir (film de 1962 avec une tête maintenue en vie!), des références à Cannibal Holocaust, aux jeux vidéo Atari, et au film Ring.Dirty Harry rend hommage à Easy Rider et Mad Max avec son désert sans fin et son style Full Metal Jacket, quand El Mañana se transforme tout simplement en pub pour Amnesty International contre la guerre et les enfants maltraités… Le discours a changé, l’époque aussi. Plus violente, plus imprévisible, touchée par le terrorisme de masse, l’époque est plus incertaine, le groupe montre des failles bienvenues dans leur univers. Le duo réel en montre aussi, entre problèmes techniques au Apollo Theater de New York où leur écran ne fonctionne plus, et quand un second projet de film d’animation échoue encore avec Harvey Weinstein en producteur. Malgré ces revers, Gorillaz sort son DVD Slowboat To Hadès, au titre étrangement cynique. Une barque vers l’Enfer ? Il est vrai que le groupe a roulé sa bosse, l’innocence des débuts a été remplacé par la rentabilité, les affres de la célébrité, et un monde brisé.
Demon Days est peut-être l’album le plus pessimiste de leur carrière, la présence d’orchestres philharmoniques et de choeurs adoucissent le propos et délivrent un message de paix et de tolérance. Comme toujours chez Gorillaz, la noirceur laisse enfin place à la lumière, mais pour un court instant. Un second documentaire, Bananaz, sort pour expliquer plus en détail la genèse du groupe. Un vrai concentré de bêtises, de recherches, de doutes, et de succès et déconvenues, exposé pendant plus d’une heure pour le grand bonheur des fans.
20 ans de Gorillaz, phase 3 : l’océan de plastique fou
Un second hiatus commence alors pour le groupe. Et on devine clairement qu’une reformation s’avère compliquée. Albarn et Hewlett travaille sur Monkey : A Journey To The West, un opéra en chinois parlant du singe Su Won Kong en quête de sagesse (Songoku en japonais ça vous dit quelque chose?) dans un long périple juché d’obstacles. Le temps passe. Albarn découvre atterré vers la place du Devon des monceaux de plastique et des documentaires alarmants sur la grande barrière de corail. Son esprit fait tilt. Il est temps de reprendre le travail. Albarn produit lui-même le disque, appelé un temps Carrousel. Le groupe se reforme. A court d’argent, Murdoc a vendu des armes pour survivre, et a brûlé le Kong Studios pour toucher l’argent de l’assurance. C’est en voguant vers le Point Nemo, qu’il découvre une île jonchée de plastique.
Carrousel devient Plastic Beach. 2D ne veut pas revenir mais Murdoc, obsédé par une reformation, le kidnappe et l’emmène sur l’île. Il fait venir une baleine pour ne pas que 2D s’enfuit, ce dernier étant cétophobe. Noodle est présumée morte et est remplacée par une copie Cyborg aussi adepte des guitares que des pistolets. Quant à Russel, il aurait été en contact avec des contenus radioactifs, perdu dans l’océan. Le style se fait plus pétaradant, avec une débauche de couleurs rouge, jaune, orange où se mêle le noir le plus profond et le blanc le plus pur. La technique change aussi, fini le 2D et bienvenue aux effets spéciaux numériques et aux personnages en 3D. On invite Bruce Willis et c’est un vrai remake de Boulevard de la Mortainsi que de L’Inspecteur Harry qui se joue devant nous : Stylo est le premier single du groupe. On opte pour une pop synthétique efficace avec un refrain de R’n’B avec ce bon Bobby Womack. Vrai carton en Angleterre, succès plus confidentiel dans le reste du monde. Un vrai souvenir du funk des années 70 et 80, couplé à une intrigue policière, Stylo est une énième preuve de la mue du groupe.
Le point d’orgue de cette phase 3 est la glorification d’une nature sauvage et inhospitalière, fragilisée par les dégâts environnementaux. A une époque où le terme d’ »écocide » n’existait pas et que les manifs pro-environnement étaient considérés comme des rassemblements de hippies, ça tenait de l’originalité. A l’image de ce message lourd à porter, Plastic Beach fut un gouffre financier pour Albarn, un album très coûteux à produire. La pluie de guests de qualité (Snoop Dogg, Little Dragon, Mos Def, Bobby Womack, Lou Reed) n’avait sûrement pas aidé à l’économie. Mais qu’importe ? Sauf qu’après plusieurs recherches sur Internet, cette phase 3 n’est pas très appréciée par ses fans, elle est parfois qualifiée de « trop ». Trop colorée. Trop cacophonique. Trop évidente dans son message écologique. Trop grandiloquente. Trop « hors cadre » quoi. Le design s’en ressent. On mélange la phase 1 dans la rondeur et la 2 avec son style plus réaliste, avec pléthore de détails encore plus évidents, le tout dans un déluge de couleurs éclatées. On remarque de nouveaux personnages (Cyborg Noodle, le Grim Reaper « Faucheuse ») un peu trop allégoriques, on tente un mélange de 3D, de 2D et de vrais acteurs pour les clips vidéo (le publicité Converse, DoYaThing, en est un exemple).
Ce mélange entre la réalité et le virtuel est intriguant, on sent que le groupe nous semble proche, mais finit par s’éloigner. Il nous échappe une fois de plus, se noie peut-être dans un trop-plein d’émotions et de textures, mais il parvient encore à surprendre. L’île de plastique évoque un double mirage : vue comme un paradis terrestre, elle n’est qu’une montagne polluante de plastique. Le groupe nous semble proche, mais disparaît lorsqu’on parvient à presque le toucher. Jamais l’univers de Gorillaz n’avait atteint un tel point de féerie, plus proche d’un documentaire gothique que d’un Seigneur des Anneaux en mode Livre de la Jungle.
Et comme toujours chez Gorillaz, derrière la beauté se cache souvent une laideur proverbiale.
Gorillaz, phase 4 : les faux humains
2017. Le groupe a seize ans. Il s’offre une mue salutaire, à la fois graphique et musicale avec Humanz. On peut lire dans la version deluxe de l’album « Those who fear music are dangerous« , ceux qui craignent la musique sont dangereux. Après l’écologie, la guerre, les relations humaines, Humanzs’attaque à l’obscurantisme de tout poil : religieux (attaques terroristes à Paris et Manchester), politique (l’ère Trump), sociétal (les théories du complot). La 3D se fait plus légère et moins réaliste, renouant un temps avec les rondeurs enfantines de la phase 1 : textures lissées, vêtements criards, mines joviales, on est loin d’un 2D sortant du lit en tirant une langue rosâtre dans DoYa Thing. Ici c’est une fête folle qui démarre, aux ères faussement joyeux. Les vrais humains sont de faux robots, les vrais robots sont des parodies d’humanité, dit en substance Albarn.
L’univers n’y est pas moins riche : installation dans un manoir hanté par des créature extraterrestres ou des démons à un oeil, fêtes endiablées peuplés de gens bizarres, photomontages de geishas et de samouraïs dans un penthouse de luxe, un Russel en verre de quinze mètres exposé dans une foule à Pyongyang. Les visages offrent un sourire carnassier, les humains sont trafiqués sur ordinateur et collés dans des décors de rêve ou bien apocalyptiques. Les lignes sont si fines que l’on ne voit plus les personnages, on les ressent. Décollés de leurs contours épais de comics caractéristiques, ils pourraient passer pour des badauds sans problème, qui font la pub pour E.ON, Jaguar, Redbull, Converse, Sonos, The Lenz ou Casio.
Ce n’est plus qu’un détail, mais les 4 membres ont tout vécu. Ils ont rasé des forêts, traversé des déserts, survécu à des naufrages et tout autre cataclysme sorti d’un cerveau fou : zombies délirants, yakuzas, vampires, tueurs à gage, la Mort elle même, baleines, déchets organiques ou humains. Seul Murdoc brille par son absence, en prison pour malversations financières, ce qui le pousse à contacter Ace, le méchant des Super Nanas pour le remplacer. L’on apprend que Noodle a un chat nommé Katsu qu’elle idolâtre, que Russel est redevenu humain et a même un peu maigri, et que Murdoc aime le BDSM (n’en sachons rien de plus, svp).
Rien de bien nouveau côté péripéties, ces quatre là ont vécu bien plus que Robinson Crusoe, Henri IV et Copernic réunis. Le style Gorillaz se fait plus viral, plus ancré dans son temps : collaborations avec des marques de mode, de téléphone ou de services, jeux en direct sur les réseaux sociaux (l’opération « Free Murdoc »), comptes Instagram reconvertis en livres interactifs sur la vie des membres du groupe (les « book of… »), une application interactive avec Plastic Beach en réalité augmentée sur téléphone. Bref, Gorillaz casse Internet encore une fois, sans faire appel au popotin de Kim Kardashian. La viralité, chez eux, prend des allures de guérilla moderne. On applaudit la décision de Hewlett de créer enfin une marque dédiée au groupe : G-Foot avec de designs de tee-shirts exclusifs à des prix raisonnables.
Les récompenses pleuvent: Q Awards du meilleur album, BRIT Awards du meilleur groupe britannique, le Lion d’Or à Cannes pour leur application. Sur la pochette du disque, on les voit humanisés, proches de nous qu’ils ne l’ont jamais été, avec leur posture distincte : air perdu pour 2D, regard pénétrant atténué par des lunettes roses pour Noodle, regard franc et inquiétant pour Russel, ou air malicieux, voir séducteur, pour Murdoc. Les ravages du temps les a à peine touché, ils semblent immortels. « Nous sommes toujours Humains » semble dire en filigrane cette phase intermédiaire. Mais le groupe étant fortiche de l’esbroufe, ces 20 ans de Gorillaz pourront-il le prouver?
Gorillaz, phase 5 : étranges machines, temps perdu
De nos jours. Humanz et The Now Now, malgré une créativité réelle, ont montré des signes d’essoufflement. Le déluge de guests a plongé la machine dans un état de veille. Les critiques étaient alors mi-figue mi-raisin, se fendant même d’un « Gorillaz-been » pour la blague. Incohérents, errants, tels furent les adjectifs. Et puis le Covid a frappé, bouleversant nos vies humaines à jamais. Encore une fois, Albarn fait fort en baptisant l’album « Song Machine : Season One, Strange Timez » comme une prémonition de la situation actuelle. Boosté par la pandémie, il plie l’album en temps record, avec quelques guests triés sur le volet et un temps record de fabrication de nouveaux design. Musicalement, l’album renoue avec la folie foutraque du premier opus, et l’on retient la phrase de Russel sur l’élaboration de Song Machine : cette étrange machine se nourrit de l’inconnu, voire du néant et fonctionne en pur chaos. Il n’y a plus de lendemain, ni même de présent ou de passé, le Covid ayant brouillé toutes nos frontières temporelles.
Côté graphisme, les traits s’étirent, les couleurs s’éclaircissent, on réutilise des design anciens sous forme de stickers collés dans un coin de page, on recycle les fringues du début. On voit même une étrange créature, à la fois marine et terrestre (le fameux Leee John, membre du groupe Imagination), pulvériser la Plastic Beach d’un flash de feu sortant des yeux. Si ce geste est symbolique – on tue le passé pour avancer, en substance – on se surprend à voir Murdoc verser une larme sur cette fin brutale en voyant des cadavres de sous-marins (entr’aperçus dans Plastic Beach) et des restes de Cyborg Noodle. Puis un vortex apparaît, les trois membres apparaissent, laissant un instant Murdoc sur le banc de touche. Dans l’horreur de cette seconde, 2D ressort du vortex pour le reprendre avec lui. Signe que malgré les erreurs passées, Gorillaz forme toujours une sacrée famille, soudée jusqu’à l’os.
Dans cette phase d’un nouveau genre, et à cause du Covid, les membres sont moins présents dans les clips, laissant place aux vrais humains : Fatoumata Diawaré, Leee John, slowthai, Slaves pour ne citer qu’eux. L’ambiance est plus mélancolique, les couleurs pâlottes ou franchement crues. Les photomontages sont toujours d’actualité, avec une agressivité sensuelle derrière chaque courbe ou chaque couleur. Le chaos a laissé place à une machine à tubes déclamant des sons joyeux ou introspectifs, allant de la bossa nova au funk, au rap soyeux glissant sur de la pop 80’s. Car même dans ces moments difficiles, Gorillaz arrive à plaisanter sur la pandémie actuelle : prenant la distanciation sociale très au sérieux, les membres n’hésitent pas à se barricader physiquement dans leur chambre respective dans le tout nouveau Kong Studios !! Chose étonnante que d’avoir ressuscité ce vieux studio ou tout a commencé. Symbolique d’un nouveau départ ? On ne saurait dire.
Ce geste final de 2D, sortant du vortex pour sauver Murdoc et le pardonnant sur ses actions passées laisse songeur. Quant à la conclusion de cette phase, elle es ambivalente : en mars 2021, un « gouffre démoniaque » rend le studio inutilisable pendant de longues semaines. Le groupe part avec le Winnebago de Murdoc sur les routes en jouant tous les jours sur leurs instruments. Qu’adviendra-t-il de leur « Song Machine » ? Leurs démons extérieurs et intérieurs n’arrêteront-ils jamais de les persécuter? Le groupe est-il entre de bonnes mains? Peut-on dire que j’ai l’impression que ma tête va exploser après toutes ces aventures que même Tolkien n’aurait pas osé imaginer ? Pour couronner ces 20 ans de Gorillaz, la question reste en suspens.
20 ans de Gorillaz, 20 ans d’expérimentations
En conclusion, on ne le sait que trop bien, le style visuel de Gorillaz et sa musique sont devenues si fusionnelles qu’il est impossible de les détacher. Durant ces 20 ans de Gorillaz, leur sens de la répartie et leur expérimentation continuent forcent le respect. Le groupe s’alimente de mythes du monde, de croyances populaires, de petits riens et de grands tous, aussi bien musicalement que graphiquement. Au fur et à mesure que le groupe prend de la bouteille, on s’approche d’une forme d’abstraction liée aux expérimentations sonores, des collaborations et de l’actualité. Le dehors est dedans, l’ailleurs se trouve près de nous, presque palpable, tandis que la machine a fusionné façon Dragon Ball avec l’Homme. Les vies virtuelles des membres comptent bien plus que celles, terre-à-terre, incroyablement banales des vrais protagonistes. Ce qui avait commencé par une farce de lycéen s’est mué en un monstre de créativité redoutable, ayant mis au placard depuis longtemps la rentabilité et la honte du bizarre. Ils ont inventé avant tout le monde, avant même les influenceurs, le concept de « storytelling numérique », cette petite histoire que l’on raconte autour d’un concept pour le rendre vivant. Une chose rare à l’époque mais devenue banale aujourd’hui. Dans ce cas de figure, Gorillaz l’a dépassé pour inventer sa propre histoire au gré des vents, en choquant, bousculant, épatant toujours plus son public.
Toute la véracité, la beauté de ce monde créé de toutes pièces est la preuve que lorsque l’on confie de tels projets à des personnes compétentes, il pourra vivre des centaines d’années sans se démoder. A une époque où durer est de plus en plus difficile, Gorillaz fait office de cas de figure, de dinosaure des médias au tout début des années 2000. Ils avaient curieusement prophétisé pas mal de problématiques aujourd’hui pour la plupart devenues réelles : une politique bling-bling détachée de la réalité, une violence sourde, une mélancolie post-attentats. L’univers graphique de Gorillaz, c’est plus fort qu’une armée de 80 000 wannabe voulant changer le monde, plus profond qu’un énième discours de la méthode. C’est une théorie en évolution, à la fois volatile et compacte, une preuve irréfutable qu’une simplicité apparente de design cache toujours quelque chose de plus profond, de plus vrai que ce qu’on a l’habitude de voir. C’est la preuve réelle qu’une union entre l’art et la musique est puissante si elle est exécutée à bon escient.
Gorillaz semble ne pas vouloir se taire et l’on peut espérer que le groupe continuera toujours son étrange fascination sur nos esprits endoloris par les épreuves du Temps. 20 ans de Gorillaz et notre monde nous semble moins fragile et moins corruptible. Du moins pour un temps…
Un univers graphique bigarré, aux allures de cartoon zombifié à la sauce manga. Un carrefour d’influences asiatiques et américaines, où, sous ses airs drôles, se cache une critique acerbe de la société et beaucoup d’humour noir.
Année : 2001 | Label : Parlophone | Genre : Lo-Fi / Electro / Pop Rock / Trip Hop
Nous sommes en mars 2001. Billie Eilish naîtra 10 mois plus tard, la bouillasse a englué la bonne musique, et les télé-crochets et les divertissements tournent à fond sur toutes les chaînes télé de la planète. Pendant qu’on s’émeuve d’un coït dans un jacuzzi en direct à la télé (du jamais-vu), Wikipédia apparaît dans l’Internet grand public qui progresse dans tous les foyers, la Grèce pas encore endettée embrasse l’euro et nous n’avons pas encore sombré dans la guerre contre le terrorisme. Dans cette douce quiétude bercée par l’hyperconsommation et la mondialisation, deux colocataires forcés de l’être, ne s’apprécient pas des masses. Ils regardent avachis MTV comme des débris cosmiques échoués, puis allaient alors prendre le taureau-singe par les cornes. Un désir dévorant de mélange des genres, puisant aussi bien dans la musique afro-américaine que le punk, le reggae, la pop de Blur ou encore la techno froide de Détroit, la house de Chicago et la salsa cubaine. On ne s’attendait pas à cette déflagration qui allait tout raser sur son passage. Encore mieux, cet album, sorti de nulle part et que personne n’attendait, commencé comme une simple blague, bouleversera profondément le paysage musical de son temps. Plus que la musique, Gorillaz imposa son univers dans le milieu très straight et froid de la pop : entre John Carpenter et les films de zombie, on trouvait des scènes de kung-fu, des remakes de Day of The Dead, des hommage à Michael Jackson sans virer à la foire d’empoigne. Une incroyable maîtrise dans un n’importe nawak assumé et disons-le, politique. A la sortie de l’album, Pitchfork qui venait tout juste d’être lancé, avait écrit que quelque part, en Angleterre ou en Islande, Graham Coxon, guitariste de Blur, pleurait de désespoir. Prophétique. Alors qu’on se passionnait plus pour les Destiny’s Child et le Discovery de Daft Punk, deux mecs bourrés allaient redistribuer les cartes de la pop. Une cure de rajeunissement spectaculaire à 50 ans de musique britannique. Et pourquoi pas, instaurer un nouveau record du monde : créer le tout premier groupe virtuel à succès sur Terre…
20 ans de Gorillaz, album majeur
Nous sommes en 1998. Et l’expression « être à la croisée des chemins » devient douloureusement lucide pour deux Anglais devenus indispensables dans la culture pop britannique des années 90. A ma gauche, Damon Albarn, dont la belle gueule a été sacrément amochée par la célébrité vorace, les ventes correctes de son cinquième album Blur la poudre et une rupture longue et douloureuse avec Justine Frischmann, leader du groupe Elastica. A ma droite, Jamie Hewlett, gros fumeur (et pas que de tabac), graphiste surdoué auteur de la bombe punk Tank Girl. Grandement refroidi par l’adaptation nanardesque de sa BD par Hollywood en 1995 (on le comprend, le film est atroce), il n’aime plus dessiner son héroïne, et a rompu avec Jane Oliver, ex-copine de Graham Coxon. L’atmosphère n’est guère joyeuse car les deux hommes ne s’entendent pas, même s’ils se sont croisés plusieurs fois dans le passé à l’occasion de certains strips de Tank Girl. Hewlett décrit même Albarn comme un authentique wanker (« branleur ») mais il accepte la proposition de ce dernier de vivre en colocation avec lui à Westbourne Grove à Londres. C’est le retour à l’adolescence : grosses doses de tabac, alcool à foison et extraordinaires fêtes sans fin où se côtoient des membres de Radiohead, de Pavement, et des Spice Girls (!!!). Après une bonne descente, les deux lascars s’enfouissent dans le canapé pour regarder la télévision non-stop, et particulièrement les chaînes musicales comme MTV ou VH1. Malheureusement pour eux, le spectacle n’est pas reluisant : les boys band disparaissent pour laisser place à des télé-crochets insipides, fabriquant à la chaîne des singles manufacturés, des chanteurs aseptisés. Un bien triste spectacle qui laisse pantois Albarn et Hewlett, qui sentent petit à petit la révolte gronder en eux. Les yeux explosés, ils regardent sans s’arrêter MTV et découvrent un vide intersidéral s’offrir devant eux, une sorte d’expérience du néant. Albarn le précisera avec une lucidité certaine : « Si vous regardez MTV trop longtemps, c’est un peu l’enfer – il n’y a aucune substance là-dedans. Nous avons donc eu l’idée d’un groupe de dessins animés, quelque chose qui serait un commentaire à ce sujet. » Il renchérit en affirmant que Pop Idol était un spectacle de « catch de célébrités » triste à voir, qui ressemblait fortement à un cartoon. Dessin animé, image animée? Il n’en fallait pas plus pour sauter le temps et réaliser une critique métaphorique sur tout ce néant. Débute alors 20 ans de Gorillaz, album, concert, poster, des images animées furieuses et créatives.
De gauche à droite : la guitariste japonaise Noodle, Russel Hobbs le batteur made in Brooklyn, 2D alias Stuart Harold Pot, chanteur et claviériste, et Murdoc Niccals, leader du groupe, bassiste et sataniste confirmé aux dents longues (et vertes).
On peut à une époque ou la pop star avait atteint un point culminant d’égo démesurée, de mauvaises fringues et d’étalement dans la presse people plus important que sa propre carrière musicale, Gorillaz sonnait comme une provocation. Paris Hilton, Lindsay Lohan et tous les wannabe de l’égo-trip allaient instaurer leur nouveau credo : voir et être vu, quitte à devenir un produit de basse qualité à consommer de suite sous peine de disparaître pour toujours. Aux sombres années 90, le clinquant et le bling-bling allaient tout ravager la décennie suivante. Albarn, cramé par la célébrité et tous les paradis artificiels qui s’y ajoutent, connaissait bien son sujet. Il décide de ne pas se montrer, d’imaginer des avatars virtuels animés style cartoon, le tout dessiné par Jamie Hewlett. Ragaillardis, les deux comparses expérimentent de leur côté : influences américaines, japonaises et hommage au cinéma bis de zombies et de films d’horreur pour Hewlett, dingueries sonores pour Albarn mêlant tout ce qu’il aimait écouter adolescent : reggae, salsa cubaine (sa femme, Suzi Winstanley, est d’origine cubaine), blues, jazz, et pourquoi un peu de pop à la Blur mais avec un twist certain. Quid du titre du groupe et de son identité visuelle ? Au début, le groupe se nommait « Gorilla », en référence à ce primate imposant, à la fois comique avec sa grosseur et effrayant par sa taille. Puis pour la touche inderground certainement, le Z fut ajouté à la fin. Mais pourquoi les primates au juste ? Les sources divergent. Un banal jeu de mot peut-être, venant du très poli Liam Gallagher au sujet de Blur en 1995 : « Nous sommes les Beatles et les Stones, et [Blur sont] les putains de Monkees. » Référence à peine voilée sur le côté « groupe formaté » des Monkees créés uniquement pour contrer les Beatles… Les créateurs sont d’ailleurs nés la même année : 1968, soit l’année du singe. Coïncidence? Qu’importe, la machine s’ébranle. Albarn et Hewlett écrivent avec Phil Oakley leur première chanson : Ghost Train. Une ballade sombre, belle, écorchée où les paroles, éloquentes, parlent déjà de dévoration : « Ici, ils viennent voler mon âme/attendre jusqu’à ce que j’en sache plus/Essayant de ne pas être(…) ». Mais déjà une belle trouvaille. On sentait les prémices du style Gorillaz dans cette chambre, un charme brinquebalant. Même si Albarn lui même affirme que la « vraie » première chanson de Gorillaz était On Your Own de Blur, sorti en 1997. Une pléthore de guests studieux s’ajoute : Tina Weymouth des Talking Heads, Ibrahim Ferrer de Buena Vista Social Club, les rappeurs Sweetie Irie et Del Tha Funky Homosapien de Delton 3030, Miho Hatori de Cibo Matto, et créer entre le studio 13 de Londres et les Geejam Studios à Portland en Jamaïque, un album multi-facettes coup de poing dans la culture du moment. Les choses sérieuses allaient commencer. 20 ans de Gorillaz, album qui pétarade.
20 ans de « Gorillaz », album fou à lier
Que l’on soit clair sur ce point, Gorillaz n’a pas inventé l’eau chaude sur la question du mélange des genres. De grands noms de la musique s’y sont essayé avec succès : Kate Bush et ses mélodies sensuelles mêlant mystère, pop et musique traditionnelle celte, hongroise ou asiatique, Foster The People, The Beta Band pour leurs singeries pop, ou encore Massive Attack avec son trip hop classe et ténébreux, lorgnant parfois vers le jazz et le blues. Etabli en Jamaïque, Albarn connaît une effervescence créative. Il avait réussi à Londres à dénicher un Suzuki Omnichord en soldes, clavier ressemblant à un jouet, et triture des notes sombres et distordues jusqu’à arriver à la parfaite boucle hypnotique. Il demande à ses collègues Jason Cox et Tom Girling à Londres au Studio 13 de lui arranger les sons fraîchement assemblés dans le logiciel Logic Audio. On y ajoute un rap express écrit en 30 minutes chrono par Del Tha Funky Homosapien de Delton 3030, validé par son producteur Dan Nakamura alias Dan The Automator et on y incorpore un sample de Il était une fois dans l’Ouest de Sergio Leone. Un single naît : Clint Eastwood.
La référence? L’acteur, pardi, et sa formidable prestation dans Le Bon, la Brute et le Truand. Enfant précoce mais encore sans forme, Clint Eastwood mérite de frapper fort sur le côté visuel. Hewlett s’occupe de l’identité graphique et pour la réalisation du clip, il se tourne vers Pete Candeland, animateur à Passion Pictures. Le premier single sort donc le 5 mars 2001, et le clip connaît une rotation quotidienne sur toutes les chaînes musicales de l’époque. C’est un succès surprise pour les deux comparses. La chanson est largement diffusée à la radio, squatte le haut du classement d’une vingtaine de pays, les critiques sont excellentes et tout le monde s’extasie sur ce projet qui prend tout le monde de court. L’album, sobrement intitulé Gorillaz, sort dans la foulée, le 26 mars. C’est un carton planétaire, qui se vendra à 7 millions d’exemplaires et aura droit à son entrée dans le Guinness Book des Records en tant que plus grosse vente d’albums de musique de groupe virtuel à ce jour (record jamais égalé depuis). Lorsque l’on sait que les premiers groupes virtuels étaient The Archies et leur single un peu bébête Sugar, Sugar dans les années 70, ou encore Alvin et les Chipmunks en 1958 avec leur voix de fond de poubelle, on comprend que le chemin vers la gloire a été bien long pour les groupes virtuels…
Sous la loufoquerie à peine déguisée, se cachent pourtant des sentiments ambivalents. Re-Hash et son refrain entêtant, gracile, avec ses bruits de corde d’une précision sans faille, parle d’un sentiment d’abandon et d’impuissance face à l’argent. C’est l’argent ou on arrête tout (It’s the money or stop) dit la chanson en substance. Le terme rehash est une expression anglaise qu’on pourrait traduire par « ressasser », un peu comme un oncle grincheux qui parle du « bon vieux temps » en arrière-plan. Un sentiment d’être à l’écart qui ne cesse de hanter l’album. L’exemple le plus flagrant est 5/4 – référence aux riffs de guitare de Noodle durant la chanson – qui sous ses airs de pop rock pétaradant, parle d’une « magie » symbolisant la drogue qui vous rend plus fort et plus combattif… avant de connaître un bad trip qui vous transforme en loque. Et que dire de Tomorrow Comes Today, splendide ballade écorchée où 2D chante sur sa condition d’avatar virtuel dans un monde qu’il ne maîtrise plus. Don’t think I’ll be here too long, « ne croyez pas que je vais faire de vieux os ici », est un message on ne peut plus clair. A peine nous sommes-nous relevés de ce quatrième mur qui nous est tombé dessus, New Genious nous met en garde contre les bonimenteurs et les mensonges, le « new genious » pouvant être assimilié au « mauvais génie ». Seul Clint Eastwood se paie d’être un peu plus léger en surface, avec ses références à Le Bon, La Brute et le Truand (le fameux « sunshine in a bag » est une réplique du film), les bruits tordus de l’harmonica sortis d’un western sous acide, et la rythmique si particulière donnée grâce au Suzuki Omnichord… Ce clavier à l’allure de jouet peut être vu comme le symbole du disque : un instrument en forme de cartoon, mais qui se transforme en mallette sans fonds pouvant faire jaillir des sons inconnus, triturés à l’extrême. Ensemble, ils expriment tour à tour la détresse, la joie, la cruauté d’un troisième millénaire frémissant à l’arrivée de l’Internet grand public et des divertissements rapides et oubliables. Doux, Dur et Dingue, comme une référence au film de Clint Eastwood où ce dernier se lie d’amitié avec Clyde, un orang-outang bagarreur. Là encore, la sauvagerie, mais aussi l’allégresse, se tapit toujours là où on ne l’attend pas. 20 ans de Gorillaz, album sauvage et mal famé.
20 ans de Gorillaz, album créatif
Ce qui évite Gorillaz de n’être qu’un bordel sans nom, c’est une grand cohérence mélodique. Sous ses airs délirants, à une époque où les genres ne se mélangeaient pas comme aujourd’hui, Gorillaz étonne par son savant équilibre des forces. Catalogué album pop-rock, voire dance par MTV (???), l’opus est pourtant bien plus riche. On y trouve des références au hip-hop dans Rock The House et Tomorrow Comes Today, électro-house avec Sound Check (Gravity) et New Genious (Brother), voire trip-hop (Double Bass), ou effectivement dance avec le très jovial 19-2000. Si la première écoute en déboussolera plus d’un, il faut savoir qu’un tel mélange était plutôt rare à l’époque, et qu’il constitue ce qu’on pourrait appeler un « tour de force ». Réaliser un tel album aurait pu constituer au suicide artistique, or il n’en est rien. Albarn n’est pas un bleu en matière de musique, ayant prouvé son talent de songwriter et de chanteur dans Blur, doté d’un charisme fou et d’une bonne dose d’impertinence. Pas anodin qu’après une crise existentielle comme celle qu’il eut à la fin des années 90 alors que la britpop se mourait, qu’il ait eu envie de tenter autre chose, musicalement parlant. Blur, leur cinquième album, était un hommage appuyé au rock américain et l’on sentait qu’Albarn étouffait. Les sons africains, asiatiques et indiens lui manquaient. Armés d’une kyrielle de claviers, Albarn laissa court à son imagination débordante. Hors de question de faire encore du Blur, il fallait oser. C’est pour cela que l’on se retrouve avec une centaine de samples dans l’album, allant des films de Clint Eastwood à ceux du Jour des Morts Vivants, en passant par des raretés comme la boucle du générique de Modesty Blaise, une série anglaise, pour Rock The House, Impeach The President par The Honey Drippers pour Tomorrow Comes Today. Pas mal de blues ou de funk oublié des années 70, comme un pied de nez à une industrie qui a un peu trop oublié les racines noires de la musique actuelle. Le R’n’B et le rap ne viennent-il pas du jazz? Le jazz ne découle-t-il pas du blues, voire du bluegrass, chantés par les esclaves dans les champs de coton? La salsa n’a-t-elle pas été inventée par les esclaves importés à Cuba? La techno et la dance ne sont-elles pas originaires de Détroit, ville afro-américaine par excellence, créées par des ouvriers noirs recréant des bruits d’usine? Gorillaz rend enfin hommage à ces oubliés en modernisant le tout sans oublier l’héritage anglais et la réflexion sur la célébrité tournée en dérision jusqu’à ne plus montrer des artistes de chair et d’os…
Si j’ai listé dans cet article un certain nombre de synthétiseurs, c’est qu’Albarn en est un grand collectionneur. Le Studio 13 est une caverne d’Ali Baba en ce sens : le Solina String Ensemble, clavier des années 80 recréant un large orchestre utilisé par Elton John dans Shine On Your Crazy Diamond, le Moog Rogue et le Roland JV pour Clint Eastwood, et le Melodica – synthétiseur avec tuyau relié à la bouche dont l’air est modulé par les touches – par Albarn qui s’est pris de passion pour cet instrument (cela s’entend !). Pour en savoir plus, je vous invite à voir cet extrait de Bananaz, documentaire sur le groupe, où l’on voit Albarn trépigner au milieu de ces beaux claviers. N’oublions pas le foisonnement constant de sons étranges, venus d’on ne sait où, qui ajoutent à l’ensemble une étrangeté hypnotique. On compte près de 460 sons différents pour 19-2000, presque autant pour Clint Eastwood, et de toutes sortes : flûte partant en sucette dans Rock The House, courts-circuits de fils électriques dans Man Research (Clapper), instruments perdus dans le lointain dans Starshine, claps de mains dans Punk, souffles du vent et couinements d’Albarn en boucle pour Slow Country. Des bruits humains se mêlant à ceux, plus obscurs, issus de machines utilisés par de vrais musiciens, mais dissimulés par des entités virtuelles. Un peu de mal au crâne non?
Mais comment ne pas succomber à ces montagnes russes d’émotions confuses? Gorillaz arrive prodigieusement à virer de bord sans approcher de la catastrophe avec une construction solide, des guests engagés et un chef d’orchestre compétente et curieux, Damon Albarn. Tina Weymouth, membre du Tom Tom Club et de Talking Heads, ajoute ses choeurs féminins et son riff de guitare légendaire, Miho Hatori, leader de Cibo Matto, ajoute une touche japonisante avec sa voix de poupée d’anime et son goût pour l’électro bizarroïde (écoutez donc Sugar Water ou Apple pour comprendre), Ibrahim Ferrer, figure légendaire du son cubain, apporte sa voix rugueuse et mélodieuse sur la ballade Latin Simone (Que Pasa Contigo). La pop aux riffs de guitare impeccable de Re-Hash cohabite sans problème avec l’agressivité rock de M1 A1 et 5/4, l’enfantin et jouissif punk de la chanson bien nommée Punk discute avec l’électro froide et sombre de New Genious. L’élégie anglo-cubaine de Latin Simone avec le regretté Ibrahim Ferrer côtoie sans mal le reggae écorché de Starshine. On y trouve même des éléments dance avec 19-2000 voire même dans Clint Eastwood. Le tour dans ce Space Mountain musical est certes éprouvant, mais on se prend à y croire et on finit par apprécier. Et surtout c’est un album qui a été en avance sur son temps, précurseur dans cette mutation des genres musicaux pour en faire des entités à part entière. 20 ans de Gorillaz, album multiculturel.
« Gorillaz », album précurseur
L’héritage de Gorillaz, sorti au début des années 2000, est immense. Et bien plus étendu que l’on pense. Pour le groupe, ce mélange est plus qu’un simple caprice : c’est une marque de fabrique qui fera leur fortune encore jusqu’à aujourd’hui. Car comme cité plus haut, les années 2000 sont terriblement hermétiques. Les musiciens restent dans leur zone de confort et en sortent rarement. Si aujourd’hui on tolère plus ou moins que Sia chante avec Maître Gims, ou Rihanna s’époumoner avec Chris Martin de Coldplay, il aura fallu attendre pas mal d’années avant d’oser sauter le pas. Gorillaz est une célébration presque anarchiste et revendicatrice d’une musique aux racines noires, un pont immatériel entre le passé et le futur et qui s’affranchit des limites imposées à un genre en particulier. Car qu’est-ce qui pourrait éviter qu’un chanteur pop ose parler de salsa dans son disque ? Combien d’artistes prometteurs ont du essuyer de refus des labels ou producteurs peu scrupuleux de mélanger leur style avec d’autres plus obscurs ? Combien d’occasions ratées en somme ? Gorillaz était la première tentative réussie et pleinement sûre de ces capacités, qui aurait pu être balayée par la terreur du 11 Septembre. Pour l’histoire, Albarn avait décidé que ce groupe ne serait qu’un one-shot et avait prévu de tout arrêter. Mais ces événements tragiques le poussèrent à continuer. Demon Days, sorti en 2005, sera un catalyseur de ces angoisses de terrorisme, de critique acerbe sur le communautarisme, et sur la violence d’une époque. La musique insouciante de Gorillaz avant le drame, aura été le seul one-shot de l’histoire, laissant place à plus d’amertume. « Je me retrouve au milieu du feu et je m’en sors » continue de dire, fataliste, Albarn, sur son besoin de continuer Gorillaz.
20 ans de Gorillaz, album majeur, c’est sûr. La jeune pousse est devenue une plante vivace, aux multiples branches qui a connu des hauts et des bas. En 2002, le groupe disparaît sans laisser de traces, à cause d’un projet de film avec Hollywood finalement avorté pour cause de « scénarios débiles » selon Hewlett. Pour l’anecdote, Harvey Weinstein devait reprendre le projet mais effrayé par l’imagerie sombre et l’absence de pognon en perspective, il préféra partir – l’avenir donne toujours raison à Gorillaz. Albarn et Hewlett frôlèrent la rupture après une grosse dispute en 2010, juste après la sortie de Plastic Beach, mais leurs différends furent réglés. La vie de groupe n’est pas toujours facile. Cependant, à chaque nouvelle difficulté (intégrité artistique, argent – il faut bien vivre -, pression des majors), Gorillaz arrivait miraculeusement à s’en sortir, sautillant de la fange avec une grâce irritante. Encore une preuve que le groupe ne fait rien comme tout le monde, en sachant que le format album va peut-être mourir (95% des albums ne seraient pas rentables selon le magazine YARD), Gorillaz décide de sortir un single par mois depuis 2019 puis avait regroupé le tout en une première « anthologie » plus qu’un album classique en 2020, et qui devrait connaître une suite en 2021 toujours sur ce même système. Histoire d’encore surprendre son auditoire et continuer son mantra : l’expérimentation musicale.
Curieusement, l’imagerie sombre et bizzaroïde de Gorillaz allait s’avérer prémonitoire dans un monde ayant basculé dans le terrorisme, et on retrouvera, bien que timidement, quelques inspirations chez des artistes comme The Streets avec Original Pirate Material, Blowback de Tricky, voire In Search Of de N*E*R*D, le groupe de Pharrell Williams. L’inspiration viendra assez tard, vers la fin des années 2000, avec l’émergence de nouveaux artistes testant l’hybridation des genres, comme Drake, Kanye West. Ironiquement, les années 2010 devinrent ce que Gorillaz avait déjà réalisé en un seul album : la mutation lente des genres musicaux pour en extraire des chansons plus travaillées et moins mécaniques. Toute une ribambelle d’artistes firent alors leur apparition : Frank Ocean et son R’n’B parsemé de touche d’électro, Kaytranada et sa house classieuse teintée de hip-hop, Animal Collective, Django Django, et Tame Impala réinventant la pop à grands coups d’inspiration psychédélique héritées des années 70. Même les starlettes pour ados changèrent de visage pour s’orienter vers des thématiques et des sonorités considéré comme anti-commerciales il y a vingt ans. Le technoïde How I’m Feeling Now de Charli XCX évoque parfois les raves party, le renversant Sweetener d’Ariana Grande a tout du TLC des années 90 aux accents dream pop. La musique avait enfin compris que pour évoluer, il fallait muter, même si elle mit du temps à comprendre ce que Gorillaz tentait vainement de lui expliquer.
Sous ses couches multiples de genre musicaux, l’opus se dévoilait plus roublard et plus profond qu’il ne laissait paraître. Gorillaz portait le même nom que le groupe, comme un fragment faisant partie d’un tout. A chaque écoute, à chaque nouvelle ère, l’on se surprend à comprendre que cet album a triomphé du temps et des tendances pour devenir un pilier sans se prétendre grand dieu. La marque des bons disques finalement. 20 ans de Gorillaz, album magnifique.
Cette année 2020 fut éprouvante pour tous. Mais qu’importe. Les artistes ont sortis des albums à l’image de cette drôle d’année 0 : inventifs, mélancoliques, hybrides et passionnants. Voici les 10 meilleurs albums de 2020.
10/ Dua Lipa – Future Nostalgia
Label : Warner Records | Genre : Synthpop / Nu-disco
En l’espace de quelques featurings et d’un premier album très convaincant, Dua Lipa est la nouvelle coqueluche des jeunes stylés. Et non sans raison. Future Nostalgia, malgré son titre évocateur, est ancré dans plusieurs époques. Dansant, joyeux, sexy parfois mélancolique, l’album assume sans problème ses origines 2000 avec classe, et une relecture moderne convaincainte. Au menu de Future Nostalgia : Don’t Start Now, survitaminé, le très beau Cool, l’étrange Physical, Levitating et son charme suranné, le très 2000 Hallucinate et son clip magnifique. Entre passé, présent, et futur de la pop, Dua Lipa préfère ne pas choisir et sautille entre ces planètes et ne craint pas parfois le trop-plein. Ici, il est question de sentiments, d’émotions, d’explosion de cerveau. Future Nostalgia permettra de se réconcilier avec ces démons 2000 en rêvant du futur avec sérénité. Idéal pour commencer ces 10 meilleurs albums de 2020 en somme.
9/ Róisín Murphy – Róisín Machine
Label : Skint / BMG | Genre : Synthpop / Disco
Moloko, cela fait un paquet de temps que c’est fini, et l’on aurait pensé que Róisín Murphy était condamnée à n’être qu’un ectoplasme. Mais rien ne se passe jamais comme prévu dans la vie, pas vrai ? Dans Róisín Machine, Róisín Murphy explore les années 70 et 80 avec une classe folle et beaucoup d’ingéniosité. Un flow imparable, un sens certain de la chaleur humaine, et une voix comme toujours, parfaite… comment ne pas succomber à cet OVNI venu d’une époque où Olivia Newton-John était le summum du swag ? L’excellente intro de Simulation, la beauté noire de Kingdom Ends (renversante chanson), Something More et sa soul brûlante, Shellfish Mademoiselle et ses accents nu-disco 2000 délicieusement anachroniques, Murphy’s Law et son R’n’B clinquant, mégahit en puissance, le disco foudroyant de Narcissus. Bref, cette machine à Róisín ne risque pas de rouiller et vous piège sur le dancefloor comme une mouche sur un caramel !
8/ Sébastien Tellier – Domesticated
Label : Records Makers | Genre : Electro / Pop
Ce n’est pas franchement un scoop de dire que j’aime d’amour fou Sébastien Tellier. A chaque écoute de ses albums avec le temps, on découvre toujours quelque chose de nouveau. Tant pis si les thèmes abordés n’ont rien à voir : L’incroyable vérité et le spleen, Politics et les immigrés, voire le sexe avec Sexuality ou la philosophie raëlienne avec My God Is Blue. Tant pis si on n’y comprend rien. Ici, on parle d’une vie domestiquée, d’un retour à la normale, du moins en apparence. On pourrait trouver ses envolées lyriques romanesques, voire cucul, et l’usage de l’Auto-Tune trop prononcé, mais l’ensemble, un poil brinquebalant, fonctionne. Pourquoi? Parce que Sébastien Tellier. Le roi du clavier, le maestro du synthé quoi. Donc c’est très beau, encore une fois. L’angélique A Ballet et son défilé de gants de vaisselle, l’étonnant Stuck in a Summer of Love, le 80’s Venezia, le charme robotique de Domestic Tales. Une vision d’un quotidien à la maison charmant et rêveur. Je ne regarderais plus ma vaisselle du même oeil maintenant, c’est malin.
7/ Childish Gambino – 3.15.20
Label : RCA | Genre : Rap / Hip-Hop
Donald Glover de son vrai nom, s’était visiblement ennuyé cette année, et nous livre sa dernière trouvaille musicale. L’opus a fait grand bruit, même s’il a désarçonné certains puristes pour un virage plus mainstream. Qu’est-ce que j’en pense? Qu’on devrait parfois arrêter de s’agacer sur des pécadilles et se concentrer sur l’essentiel : la musique. Car la musique, c’est la vie de Childish Gambino, et ça se sent. Nébuleux, parfois incohérent, 3.15.20 n’est pas simple à aimer, mais lorsqu’on découvre son talent caché, la beauté nous frappe en plein visage. Algorhythm et son flow de machine imparable, Time en duo avec Ariana Grande, splendide, le merveilleux 12.38 et sa floppée de featurings de qualité (21 Savage, Kadhja Bonet), 19.10 et son R’n’B classe, 39.28 et son chant choral. Moins accessible que ses prédécesseurs, l’album est une étrange expérience pour ceux qui sont habitués à un Gambino plus « frontal ». Ici, on parle d’introspection, de révolte intérieure, dans une rage contrôlée et une mélancolique foudroyante.
6/ Charli XCX – how i’m feeling now
Label : Atlantic / Asylum | Genre : Electro / Pop
Et enfin le premier album estampillé Covid-19 selon les médias. Pour ce top 10 des meilleurs albums de 2020, c’est quelque chose. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que la pauvre Charli en a gros sur la patate. Sorti en plein lockdown, composé en collaboration avec ses fans et trois bouts de ficelle, l’album est certifié DIY puissance mille. Et quid de la musique, me diriez-vous ? Une véritable explosion. Une recherche esthétique certaine et un goût pour la provocation. Sombre, électrique, parfois inaudible, les boucles électro sont aussi aiguisées que des bouts de verre où la voix adolescente de la chanteuse sautille avec grâce et élégance. Le single entre désordre et beauté Forever, le tordu Claws, le joyeux 7 Years, la joie enfantine de Detonate où Charli traîne son ennui, le R’n’B rétro de I Finally Understand. Une énorme surprise en cette année 2020 difficile pour tous. Charli se livre sans fard, un brin ennuyée, lorgnant sur son caméra, rêvant certainement à une meilleure vie, une vie avec de la joie et sans virus bien sûr.
5/ Arca – Kick I
Label : XL | Genre : Expérimental
Vous pensiez que SOPHIE, c’était une planète d’incompréhension ? Voici Arca, un cran au-dessus de tout ce qu’on peut qualifier de bizarre. La Vénézuélienne s’est fait connaître pour avoir produit bon nombre de chansons de Björk, SOPHIE (tiens donc) ou encore Shygirl. C’est donc une professionnelle qui nous livre ici une expérience aussi déroutante que l’existence probable d’un Dieu. Essayer de chroniquer Kick I, c’est comme retranscrire le rêve perdu d’une créature extra-terrestre qui serait venue sur Terre observer les humains. Intense, d’une beauté confondante, l’album surprend par ses choix cohérents musicaux : l’intro Nonbinary en forme de manifeste sexuel, la ballade stellaire Time, le reggaeton futuriste de Mequetrefe et son espagnol haché, le rap explosif de Riquiqui, l’Enfer électro de La Chiqui en duo avec SOPHIE, le chant d’amour Machote datant de 3024. Tout sonne comme la B.O improbable d’un anime japonais de la Gainax aux accents latino, quand on se prend à rêver aux délires cyberpunk de Blade Runner. Une véritable étrangeté qui hante ce top des 10 meilleurs albums de 2020…
4/ Tame Impala – The Slow Rush
Label : Universal Music / Interscope / Island | Genre : Pop
Quatrième album (mine de rien le temps passe vite), et quatrième diamant sorti du sable de la pochette (métaphore d’un rêve du chanteur?). The Slow Rush vous promet ce que raconte le titre : une lente descente vers les rêveries toujours passionnantes de Kevin Parker, le leader du groupe. Mais comment diable ces Australiens arrivent-ils à se renouveler sans cesse dans un genre qu’on croyait mort depuis les années 70?? C’est donc la gorge nouée que je me rends compte que The Slow Rush est la rêverie étrange qui me manquait en cette année 2020. Même si l’on sent poindre une légère lassitude, c’est vite dissipé par une flopée de chansons merveilleuse : Instant Destiny, impeccable, le groove classieux de Borderline, Posthumous Forgiveness et ses aléas vocaux, la soul de Breathe Deeper, l’entraînant Lost In Yesterday, It Might Be Time d’une splendeur qui laisse sans voix. Bref, The Slow Rush c’est la confirmation évidente que Tame Impala est un grand groupe, ponctuant sa carrière d’excellents albums qui revisite le passé et anticipe le futur sans trop se poser de questions, avec une classe folle…
3/ Gorillaz – Song Machine, Season One : Strange Timez
Label : Parlophone / Warner | Genre : Pop / Electro
Mais bon sang, est-ce que le top à venir des 10 meilleurs albums de 2020 a réveillé les dieux de la musique pour nous préserver de la décrépitude ? Après la bombe Charli XCX lâchée sans ménagement, voilà que Damon Albarn, fichtrement ennuyé par le Brexit et le Covid, nous lance en pleine pandémie l’un de ses meilleurs albums. Car Gorillaz est revenu. Song Machine est une explosion de couleurs et de saveurs savamment mélangées, une véritable déclaration d’amour à la pop britannique aux influences africaines, cubaines, asiatiques, avec des guests aussi éclatants leurs voix : Robert Smith de The Cure, la princesse Fatoumata Diawara, l’époustouflant Beck, et l’improbable et intact Elton John. Une fournée de chansons grande qualité : l’intro Strange Timez (tu penses…), belle et mélancolique, la vitalité de Valley Of The Pagants, la splendeur marine de The Lost Chord en duo avec Leee John la voix céleste du groupe Imagination, le duo en français Désolé avec Diawara plus belle que jamais, bref je m’arrête ici. Je frôle la crise cardiaque de toutes ces surprises moi. Une bombe pop inoubliable, je dis.
2/ Rina Sawayama : SAWAYAMA
Label : Dirty Hit / Avex Trax | Genre : R’n’B / Pop / Metal
Et moi qui pensais bêtement que ces 10 meilleurs albums de 2020 seraient une cuvée triste en matière de créativité. Quelle stupidité. A peine relevée de tous ces éclats agressifs d’artistes en pleine crise artistique, je tombe sur SAWAYAMA, à priori un album de pop inoffensif. Grossière erreur. Qui n’a jamais rêvé de mélanger la pop de Britney Spears avec le métal de Rammstein? Hein? Personne ? Et bien Rina l’a fait. Et on peut se l’avouer : elle s’en sort admirablement bien, au-delà de tout ce que mon petit coeur de critique débutante pouvait espérer. On croise aussi bien une ballade à la Nightwish dans Dynasty que les Destiny’s Child avec l’entraînant XS, la déflagration grunge de STFU ! aux accents K-Pop, le sensuel Comme des Garçons (Like The Boys), l’électro parfaite de Akasaka Sad, la dance rétro 90’s de Love Me 4 Me, la rêverie Fuck This World. Je sens la fatigue me gagner devant tant de talent. Rina Sawayama se permet même de critique le consumérisme, le racisme envers les asiatiques, et la place des femmes dans les communautés LGBTQI+ avec intelligence. Pour ça, Je tire mon chapeau.
1/ Grimes – Miss Anthropocene (Deluxe)
Label : 4AD | Genre : Electro
Non contente d’avoir donné un rejeton à Elon Musk appelé sobrement X Æ A-12 (je vous jure), Claire Boucher a eu la force d’accoucher d’un autre enfant, le bien nommé Miss Anthropocene. Et à partir de cet instant, les mots me manquent. Miss Anthropocene, c’est le poème du bizarre, de l’incongru, d’une électro protéiforme qui se mélange, de la transhumanité, de la machine. La beauté sombre et tordue de Darkseid, l’intro en forme d’attaque cérébrale So Heavy I Fell Through the Earth, puis on débarque sur terre avec la pop de Taylor Swift avec Delete Forever, on repart dans les étoiles avec Violence aux accents ambient, et on est terrassé face à la supernova 4AEM, absolument belle, merveilleuse, splendide, au déroulement d’une perfection presque surnaturelle. Tout paraît trop beau pour être vrai : New Gods, My Name is Dark, et tant d’autres. Miss Anthropocene est un monstre, qu’il faut savoir apprivoiser pour en découvrir tous les talents cachés. Je m’arrête là, jugez par vous-même et vous comprendrez.
Mentions spéciales 2020 :
Nicolas Godin – Concrete & Glass
Label : NCLS | Genre : Electro
Je n’attendais plus grand-chose de ceux qui ravirent mon adolescence avec leur électro enjouée, d’une tristesse contemporaine qui sert le coeur, et pourtant, l’un d’eux est revenu de l’Air, il s’agit de Nicolas Godin. Après une relecture intéressante de Bach avec Contrepoint, Godin s’intéresse aux racines noires de la musique, en ne cachant pas son amour profond de la soul et du funk des années 70 et 80. Le béton et le verre retrouvent ici une nouvelle jeunesse. Obsédé par l’architecture et l’atteinte de la perfection, Godin nous transporte dans un monde apaisant aux troubles profonds. Tout se déroule sans accros avec un timing d’orfèvre : tout commence fort avec Concrete & Glass, Back To Your Heart en duo avec Kate NV chaud et avenant, We Forget Love avec Kadhja Bonet, où l’on retrouve Air durant un court instant, la lenteur appréciable de Time On My Hands. Godin s’est réveillé de sa torpeur, mélange ses rêves de funk, d’architecture (La Cité Radieuse, hommage au Corbusier), et de beauté sensuelle avec intelligence et bonheur. Une vraie découverte qui rafraîchit les coeurs brûlés par les douleurs de 2020.
Luke Vibert – Luke Vibert Presents Rave Hop
Label : Hypercolour | Genre : Electro
Ah Luke Vibert. Une véritable planète à lui tout seul. Déjà auteur des légendaires groupes Wagon Christ et Plug, il donna ses plus belles compositions à la musique électronique sur des labels tout aussi légendaires que Rephlex (avec Aphex Twin), Ninja Tune, Planet Mu ou le mythique Warp ! Peut-on dire que Luke Vibert est à court d’idées? Non, jamais je vous dis, il ne le sera. Ses sons, exigeants, travaillés à l’extrême, mélangent les mathématiques et la folie douce avec une bonne dose de soul music. Les voix des artistes afro-américains retrouvent ici un seconde jeunesse dans une ambiance de kermesse irrésistible. Hypnotique, classe, magnifiquement bien orchestré, Luke Vibert Presents Rave Hop est d’une beauté déroutante. Pas vraiment grand public, un peu taré sur les bords, l’album est une fascinante ballade dans l’univers bigarré de Vibert. On note les parfaits Hot Fingers et son Rn’B de pointe, No Competition et son charme 90’s délicieusement rétro, le piquant et cartoonesque Session, le rap électro majestueux de Styles. De quoi clore ces 10 meilleurs albums de 2020 en beauté !
Voici les 10 meilleurs clips de 2020. Intimes, dépressifs, pleins d’espoir, bigarrés, colorés, exprimant une souffrance intérieure ou un désir de vivre.
10. Lady Gaga – 911
Réalisation : Tarsem Singh
Même si pour ces 10 meilleurs clips de 2020, la logique est à la règle, on parle franchement de déroute psychique. Dans cet océan de douceur et de fête qu’est Chromatica, subsiste le doute. Ici, Tarsem Singh (Les Immortels, The Cell, The Fall) réalise une incroyable épopée symbolisant la douleur mentale de la chanteuse. Le clip montre Lady Gaga en reine, alien, soumise, dominatrice avant de finir à l’hôpital. Une histoire douloureuse et personnelle.
9. Tame Impala – Lost In Yesterday
Réalisation : Kevin Parker
Imaginez un merveilleux mariage romantique, avec force cotillons, dentelles et ballons roses à en vomir. Et puis, boum, sans savoir pourquoi, vous vous retrouvez coincé dans une boucle temporelle où tout recommence, avec une conclusion abrupte. On traverse le temps en étant hypnotisé par les sons de la chanson qui symbolise ce sentiment : « perdu dans l’hier » ! Un romantisme un peu écorché pour ces 10 meilleurs clips de 2020…
8. Doja Cat – Say So
Réalisation : Hannah Lux Davis
Si vous êtes un fana de Boogie Nights et que vous ne jurez que par les paillettes, les pattes d’eph et la soul chaude comme du sable californien, Say So est une formidable madeleine de Proust. Doja Cat, charmante panthère à la voix douce, tombe amoureuse d’un réparateur sexy et au lieu de virer au porno aigre, se transforme en soirée à la Saturday Night Fever. Un peu de disco dans ce top 10 des meilleurs clips de 2023, ça vous fera pas de mal !
7. Rina Sawayama – XS
Réalisation : Ali Kurr
Une nouvelle tempête musicale s’est imposée cette année comme une référence : Rina Sawayama. Cette Japonaise ayant vécu en Angleterre change de peau dans ses clips comme on change de vêtements. Ici, elle incarne une vendeuse de télé-achat un brin hystérique qui ne croit pas du tout à ce qu’elle vend, avant de finir… dans une poubelle. Un clip complètement barré, mais fichtrement bien fait.
6. DaBaby fea.t NBA Youngboy – JUMP
Réalisation : Reel Goats
On va pas se mentir, le confinement en a usé plus d’un. Pourquoi ne pas faire de blagues salaces et infantiles sur ce sujet actuel ? Un peu de légèreté n’a jamais fait de mal. Ici DaBaby s’amuse à nettoyer son appartement de 55026 m2 aux 8800 chambres car il n’a rien d’autre à faire. Un montage rapide, des éléments hilarants et un certain sens de la comédie. Vous vouliez être propre ? Dansez plutôt sur la table !!
5. Arca – NonBinary
Réalisation : Frederik Heyman
Vous pensiez que SOPHIE était l’artiste le plus bizarre du moment ? Et bien un autre OVNI vient de débarquer sur Terre et il s’appelle Arca. Vous n’êtes pas prêts. Ici, on parle non-binaire, robots en gelée, coquillages et rêves humides où il ne fait pas bon traîner. Au final un objet hybride rappelant les folies d’Autechre et Björk durant ses meilleurs moments. Une curiosité à l’étrangeté venimeuse.
4. The Weeknd – In Your Eyes
Réalisation : Anton Tammi
Et pour ajouter un peu de variété dans ces 10 meilleurs clips de 2023, un peu d’horreur ! In Your Eyes ou le cauchemar d’une blonde prise dans les filets d’un tueur psychopathe. Ici, on cite autant John Carpenter, Thriller de Michael Jackson ou les slasher des années 80. Les plans (magnifiques) sont entrecoupés de lumière rouge et verte criarde, aveuglante. On notera un spectaculaire retournement de situation gore et comique où la fille triomphe.
3. Bad Bunny – Yo Perreo Sola
Réalisation : Stilz & Benito Martinez
Si j’avais su qu’un jour je verrai un chanteur de reggaeton grimé en femme pour lutter contre les violences sexistes, je ne l’aurai pas cru. Ici, point de finesse ou de remise en question : Bad Bunny ose tout. Habillé en stéréotype féminin de chanteur latino aux seins hypertrophiés, il devient victime, battu, moqué, recouvert de danseurs en fleurs. Avec une force qui provoque le respect.
2. Dua Lipa – Hallucinate
Réalisation : The Mill
Sur la planète pop, débarque la princesse des fleurs Dua Lipa. Non contente d’être la chanteuse la plus bankable de sa génération, elle s’invente des univers toujours plus fascinants. Le dernier en date ? Un trip hallucinatoire à l’image de la chanson, où fleurs, oiseaux, licornes, des pots de miel disco se mélangent dans une folle danse aux accents 50’s mais à la sauce moderne. Splendide !
1. Taylor Swift – The Man
Réalisation : Taylor Swift
Et pour conclure ce top 10 des meilleurs clips de 2023, une bonne question ! N’avez-vous jamais rêvé d’être dans la peau d’un homme blanc, hétéro, riche et profondément méprisable ? Encore une fois, Taylor Swift fait fort en incarnant un mâle au brushing impeccable mais à l’égoïsme aussi flamboyant que son sexisme. Un magnifique travail de travestissement, une réflexion intéressante sur les rapports homme/femme.
Ou comment une bande de joyeuses nanas à poutre habillées comme des voitures volées et maquillées comme les plus beaux lampadaires me réconcilièrent avec le drama classe et la real TV.
Je vais être claire,, je déteste la téléréalité. De toutes les forces de mon être. Voir des gens plus jeunes que moi à la télévision se comporter comme des enfants de 5 ans pour des coucheries sans intérêt ou des conflits qui sont aussi profonds que la moisissure du frigo ou les culottes, je dis non. Et c’est une fin de non-recevoir. M’être faite entourlouper par des émissions bas de gamme dans l’adolescence parce que je n’avais pas le recul nécessaire ce n’était pas une expérience agréable j’avoue. Mais après tout, n’avons-nous pas le pouvoir de prendre la télécommande, appuyer sur le bouton « éteindre » et oublier tout ce bordel ? Je vous le demande. A présent, c’était fini, pensais-je naïvement. Je me contentais de ne plus acheter de télévision (non merci la redevance) pour voir hurler en permanence des pâles copies de Nulle Part Ailleurs sur des chaînes de la TNT occupées à rediffuser des téléfilms profonds comme Le Templier ou Battlefield Earth (c’était ironique). Enfin bon, inutile de préciser que la télévision n’était pas la bienvenue, le replay suffisait amplement pour regarder des trucs de vieux comme Secrets d’histoire ou encore du téléachat (soyons fous). Et puis Netflix est arrivé. Sans vraiment de conviction, je regarde des palettes de maquillage Alyssa Edwards d’Anastasia Beverly Hills (promis, la suite est logique) et je m’interroge, mais qui diable est Alyssa Edwards ? Puis je retombe sur une ancienne chanson de ma playlist Spotify : Supermodel, de RuPaul un vieux hit 90s comme on n’en fait plus avec name-dropping à gogo et clips hommage aux Supermodels de cette époque (Linda, Naomi, Claudia, Christy entre autres). Je remarque alors que ces deux personnalités sont connectées. Alyssa Edwards, que j’avais confondu avec une femme, était une drag queen, tout comme RuPaul. L’une était une participante de l’émission RuPaul’s Drag Race et le second, logiquement, l’investigateur.
Drag queen, bon. Je ne connaissais que RuPaul, et Divine bien sûr, pour ses films d’auteur à haute teneur en caca (vous êtes assez grands pour chercher par vous même sur Google je crois), et dans un autre registre plus…adulte dirons-nous, ChiChi LaRue, une drag queen réalisatrice de films…d’adulte quoi (me demandez pas comment je suis tombée sur ces films s’il vous plaît, ce blog est tout public merci). Intriguée par ces infos, je clique sur le macaron « nouveauté » de Netflix avec écrit « téléréalité » en tout petit. Eurk. Bon. Je lance le premier épisode de la première saison de RuPaul’s Drag Race sobrement intitulé « Drag Discount ». Pour une raison que j’ignore encore aujourd’hui, j’étais persuadée d’avoir affaire à quelque chose de gros dès les premières minutes. Etait-ce à cause des couleurs criardes parfois de mauvais goût ? Les tenues discutables de certaines candidates et leur maquillage outrancier ? Les chansons catchy et le générique en mode 24h du Mans ? Les nombreuses références au sexe à un, deux ou trois en riant comme des baleines ? Les challenges improbables qui pouvaient être des occasions pour une hétéro comme moi de se rincer l’oeil sur de beaux Portoricains ? Peut-être tout ça à la fois.
Mais une chose était sûre. RuPaul’s Drag Race allait changer ma vie à tout jamais. Tout comme durant un froid matin de mars 2001 sur MTV Clint Eastwood de Gorillaz avait cassé le quatrième mur et m’avait emmené dans un monde lointain ; 19 ans plus tard, par une chaude soirée d’été, RuPaul’s Drag Race m’ouvrit les portes d’un univers cosmique dont j’ignorais tout. Une fan était née.
En haut en partant de la gauche : Jan, Widow Von Du, Gigi Goode (♡), Heidi N’Closet, Brita, Jackie Cox, Crystal Methyd, Jaida Essence Hall
Un peu d’histoire avec des paillettes
Sachez-le, j’ai beau être quelqu’un de très intelligent (ça va les chevilles qui enflent au fait?), je n’étais pas au fait du monde caché des drag queens. Leur univers, leur façon de parler, leurs règles me semblaient presque aussi hermétiques que le régime Dukan. Un peu d’histoire pour commencer déjà. Une légende tenace voudrait que « drag » soit l’acronyme de dressed as a girl, parole inventée par Shakespeare himself (on n’est pas sûr) pour désigner ses acteurs hommes qui se grimaient en femme sur les planches du Théâtre du Globe. Ou bien c’était l’expression to drag qui désignait les travestis laissant tomber leurs jupes derrière eux. Quant à « queen », il désigne depuis longtemps en argot britannique les homosexuels ou les femmes légères – le mot ayant été déformé en « queer » selon certains. Vous saurez pourquoi Freddy Mercury a baptisé son groupe ainsi, porteur d’un double-sens qui pourrait presque passer pour une revendication LGBT. Mais je m’égare. L’interdiction de représentation des femmes sur scène avait poussé les hommes à s’habiller en femme. Toute une faune rejetée de la société – les acteurs et actrices étaient considérés comme des outsiders par leurs moeurs et leur travail – allait s’épanouir et donner naissance aux drag queens d’aujourd’hui. Elles furent nombreuses à se remarquer dans des cabarets et des boîtes de nuit, à une époque où l’homosexualité était taboue et très réprimée par la police (interdiction de boire ou de danser avec un homme !!). Attention cependant à ne pas confondre avec trans, travestis ou transformiste. Une personne trans c’est une personne qui a changé de sexe, et qui en bave déjà suffisamment dans sa vie pour s’assumer telle qu’elle est, alors laissez-la tranquille. Un travesti est un homme qui se déguise en femme parce qu’il aime ça, point. Quant aux transformistes, ce sont des hommes qui s’habillent exclusivement comme leurs stars préférées (femmes dans la majorité des cas), chantent leurs chansons tout en changeant très rapidement de costumes durant leur show. On oublie tout de suite les adjectifs peu glorieux commetravelo, péjoratif, qui désigne les travestis mais aussi les personnes se prostituant dans des endroits glauques pour se payer leur changement de sexe. Laissez-les tranquilles je vous ai dit !
Un bal drag organisé par William Dorsey Swann
La drag queen est une artiste, ne n’oublions pas. Elle chante, danse, amuse le public, et surtout porte des costumes extravagants et du maquillage outrancier, et très coloré. Son but est de divertir le public avec son propre style, ses propres chansons parfois. Elle peut aider à pimenter une soirée, elle se balade dans une boîte de nuit, un cabaret pour ajouter un peu de fun, ou même, suprême honneur de l’hipster parisien ou new-yorkais, dans des restaurants servant le brunch le week-end. On la voit aussi dans certains endroits à la mode avec des tenues que l’on remarque tout de suite. Plusieurs drag queens se sont démarquées dans l’histoire. Parlons en détail de la première de toutes, William Dorsey Swann. Né esclave, gay et pauvre, il entreprit d’être un activiste LGBT à une époque où l’on vous jetait en prison pour cela, et organisa des bals drags où des hommes habillés en femmes dansaient entre eux. Il fut souvent inquiété par la police, menacé de bannissement, et vu par le Président des Etats-Unis comme une « problématique », le faisaint passer même pour un proxénète en qualifiant ses soirées de divertissement de « maison désordonnée » (bordel). Ambiance. Il s’autoproclama « queen of drag » et vécut sa vie aussi librement qu’il l’avait voulu. Ses bals drags lui survécurent et vous pouvez y aller encore de nos jours à New-York, Londres, Paris ou Berlin. Jusqu’à aujourd’hui son nom a une résonnance toute particulière. Il ouvrit la voie à d’autres pionnières : l’Anglais Douglas Byng, la Française Coccinelle (première trans de l’histoire française), l’Irlandaise Pandora Panti Bliss, l’Allemande Conchita Wurst (qui gagna l’Eurovision en 2011), l’Australienne Edna Everage, l’Américaine Marsha P. Johnson (sa vie fut retranscrite dans un documentaire Netflix poignant), l’Américaine Lady Bunny au brushing impeccable et sa copine de beuverie qui nous intéresse aujourd’hui : RuPaul.
RuPaul’s Drag Race : It’s a Drag’s World
Ah RuPaul. Une destinée à lui tout seul. Si son nom ne vous dit rien, il mériterait d’être plus connu. Né RuPaul Andre Charles le 17 novembre 1960 à San Diego dans une famille pauvre dysfonctionnelle, son début d’existence ne fut pas rose. Ses parents se séparent laissant sa mère et ses trois soeurs dans une grande précarité. Il entreprit à sa majorité d’être musicien à Atlanta (passion qui ne l’a plus quitté) puis joue quelques rôles dans des films indépendants. Il réussit à faire un caméo en danseuse groovy dans le clip Love Shack, de The B-52’s. Il débarque à New York, devient ami avec Lady Bunny, va dans les bars branchés danser et chanter, et sa carrière explose. Son physique avenant, sa grande taille – 1m92 – sa façon de danser, ses dents parfaitement blanches et son flow attirent vite tous les regards. RuPaul a réussi non pas à devenir célèbre, mais à casser l’image autrefois très négative des drag queens, souvent assimilées à la drogue et à la prostitution, considérées comme laides et agressives. Car RuPaul est amicale, grande gueule, très sexy et bon chic bon genre. Il préfère s’inspirer des mannequins comme Cindy Crawford ou Christy Turlington, arbore un maquillage impeccable de femme fatale, est toujours superbement coiffée et parée, porte des robes de haute couture Yves Saint Laurent ou Azzedine Alaïa. RuPaul devient alors une véritable icône de la mode et tout le monde se l’arrache : radio, télévision, soirées privés, événements VIP. Mieux encore, il parvient même à se faire pote avec les plus grandes stars du rap de l’époque, lui qui fut toute sa vie rejeté pour ses origines noire et son homosexualité. Il fut également la marraine de Frances Bean Cobain, fille de Kurt Cobain, qui avait une grande admiration pour RuPaul, faisant fi du milieu musical largement homophobe. Il devient la drag queen la plus populaire de son temps et certainement la seule de son époque à collecter contrats publicitaires – Covergirl, Mac, L.A Eyeworks -, mannequinat, succès musical – Supermodel Of The World, cartonne en plein vague grunge – et télévisuel : le RuPaul Show sur VH1 est un monument de modernité où tout le gratin de l’époque s’y presse.
RuPaul, égérie Mac en 1994, pour le rouge à lèvres « Viva Glam », dont les ventes financent encore aujourd’hui le MAC Aids Fund (fondation de luttre contre le SIDA)
Mais RuPaul sent que le vent tourne. Les années 2000 sont moins flamboyantes, les clubs à la mode ferment en raison du tapage nocturne, la gentrification fait flamber les loyers, et le 11 septembre a mis un sacré coup au moral des Américains. 2009 sera l’année de tous les dangers. Il réfléchit à une idée un projet de téléréalité où des drag queens s’affronteraient jusqu’à devenir la plus grande drag queen d’Amérique. RuPaul pense pour le titre à un jeu de mots équivoque : RuPaul’s Drag Race : « drag queen » et « drag racing » (course de dragster) (le générique fait référence à cela). Logo, chaîne TV LGBT du groupe Viacom (MTV, VH1, Showtime) accepte de faire une saison test de 10 épisodes. Le principe est simple : durant des challenges de chant, de danse, de comédie et de mode, les drag queens s’affrontent selon des thèmes abordés (science-fiction, vintage, western), jusqu’à ce qu’il n’y en ai plus qu’une, face à un jury de stylistes, écrivains, socialites. La gagnante devient le titre, gagne 20 000 $, des partenariats avec des marques et un an de maquillage offert. Une sorte de Nouvelle Star en stiletto 12 cm en somme. Sauf que… ce n’est pas tout à fait ça. C’est même mieux que ça. Chez RuPaul’s Drag Race, la drag queen est toute puissante. Ce métier méprisé, victime des préjugés et d’une certaine méconnaissance, trouve ici sa raison d’être sous la lumière des spotlights. On y découvre les pros et cons, le vocabulaire tout particulier. Pour commencer, on s’exprime au féminin quand on parle d’une drag queen « elle s’appelle, etc ». Fish désigne la femme, voire le vagin (l’odeur) – on dira d’une drag queen féminine qu’elle est fishy pour la complimenter, kai kai signifie deux drag queens ensemble, to gag est « s’étouffer » et utilisé pour dire que l’on « s’étouffe par tant de beauté ». Une drag mother est une « maman drag », ce qui signifie qu’elle apprend à sa « progéniture » les rudiments du métier. Par exemple, pour la remercier, « l’enfant » prendra le nom de sa mère comme hommage. Alexis Mateo a une « fille » du nom de Vanessa Vanjie Mateo, un véritable vivier à mèmes dont je parlerai en détail plus tard. Dans RuPaul’s Drag Race, on apprend les pratiques du métier. Comme le tucking, opération délicate qui consiste à cacher les organes génitaux masculins dans le but de recréer un vagin à l’aide de trucs collants, le padding, le rembourrage pour recréer une silhouette féminine, le death drop, figure complexe du voguing (danse 70s de Harlem), où l’on évoque une chute mortelle de façon gracieuse… Je vous laisse la vidéo pour apprécier.
RuPaul’s Drag Race : Sous la Drag, la Queen
Mais résumer l’émission à sa découverte d’un monde aux antipodes du nôtre, serait réducteur. Ce qui fait le sel de toute bonne émission de téléréalité digne de ce nom (hélas), c’est bien entendu les fortes personnalités, les rebondissement et surtout : le dieu Drama. Vous savez, ce truc chiant qu’on faisait quand on était gamins quand notre tartine de beurre était trop brûlée. Et accessoirement, la raison de vivre de pas mal de gens entre nous… Si si si ! Vous les croisez en magasin, ou bien sur les réseaux sociaux où ils sont particulièrement virulents, pleurer sur tout et n’importe quoi, distillant le venin de la discorde avec une mauvaise foi assumée. En bien, ce Drama chez RuPaul’s Drag Race, prend une tout autre saveur. Plus pailletée, plus épicée dirons-nous. Et carrément, le gros plus de l’émission. On se tire dans les pattes, on pleure beaucoup, on s’insulte. Les noms d’oiseau rivalisent de poésie, les coups bas ne sont pas loin. Le tout servi à la sauce hollywoodienne, avec force cadrage émouvant et lumière saturée. Les moqueries sont quotidiennes, la pression énorme. C’est également un régal pour les yeux avec des costumes bigarrés qui parfois défient la gravité, des jeux d’acteur à faire pâlir Brad Pitt, des concours de chant qui mettraient sous terre tout télé-crochet de base. Et des fous-rires en cascade, à cause de mimiques inimitables et de déhanchements improbables. Et que dire du Snatch Game. Mon dieu. Pour les néophytes, le Snatch Game est une épreuve culte dans l’émission qui advient toujours à l’épisode 5, où chaque drag queen imite la célébrité de son choix (femme généralement). Parfois c’est très bien exécuté et c’est à se plier de rire, parfois c’est nul et c’est très malaisant (mais toujours drôle). Il faut voir certains cas comme Ben DelaCreme grimée en Maggie Smith pincer ses lèvres en imitant un accent british de toute beauté. Ou au contraire, voir cette pauvre Kenya Michaels en Beyoncé de pacotille gesticuler sans grâce, au risque de nous tuer de rire. Voici la compilation des meilleurs moments du challenge.
Ce qui fait le seul de cette émission, c’est bien entendu l’univers des Queens et les Queens elles-mêmes. De tout âge et de toute religion, qu’elle soit pauvre ou riche, bien portante ou malade, orpheline ou rejetée, elles ont toutes en commun la beauté de leur art et son héritage. Dans cette faune à chignons, on croise les « pageant queens » – drag queens plus intéressées par la mode et le physique, les « comedy queens » – douées en comédie, les plus âgées qui rouspètent contre les plus jeunes et leur dictature d’Instagram et ses followers, les plus jeunes un peu creuses (parfois), les drama queens (impossible à oublier) et les « weirdos », celles qui sont inclassables. Il y a les obsédées de la modernité, les fidèles aux traditions, les sexuelles, les tolérables, les timides, les splendeurs, les fortes en courbes, les danseuses, les fortiches du lip sync, une haute pratique qui consiste à chanter et danser en playback sur n’importe quelle chanson. Autrement dit une institution de l’émission, où l’on se jette à terre, on crie et pleure, voire même on prend l’adversaire et on se la met sur l’épaule (moment WTF d’or toutes catégories confondues), le tout sur fond de Jennifer Lopez. Bref, un moment fort en émotions déjà compilé sur YouTube par des centaines de fans. Attention, moment incroyable en vue. Comme je vous aime beaucoup, j’en ai profité pour vous montrer les moments fort amusants de l’émission avec des cris, des pleurs, des insultes. Bref RuPaul’s Drag Race compile tout ce qu’on aime et bien entendu des paroles de fort bon goût qui ferait pâlir Bernard Pivot lui-même.
Toutefois, résumer l’émission comme un bête divertissement est totalement faux. Le côté informatif, montré en direct entre les préparatifs, l’entraînement et enfin le résultat, parvient à convertir tout le monde, sauf si vous avez un coeur de pierre. Il est plutôt difficile de ne pas rester insensible à la bienveillance sincère (ou préenregistrée cela va de soi) qui se dégage des participantes. Certaines ont eu des vies que l’on pourrait qualifier de problématiques : quand les unes n’ont pas été tout simplement rejetées par leur famille en raison de leur travail et de leur homosexualité, là ou les autres ont été victimes d’abus sexuels, de violences et d’insultes, ou bien orientés dans des « camps hétéros » pour les remettre dans le droit chemin – pour celles qui ont coché la case « religion hardcore ». Les discussions entre elles (le fameux « ki ki » qui signifie « engager la conversation », argot afro-américain) prennent des airs de revendication politique et sociale, entre deux conseils de tucking et de contouring. Et que dire du brassage culturel ? Une véritable planète. Afro-américains, Asiatiques, Latinos (ou hispaniques pour les puristes), Nordiques, Juifs, Protestants, Musulmans même, sont tous ensemble pour parler de la beauté de leur métier et aussi du revers de la médaille : la pression constante, le rejet, les relations amoureuses, la famille. Dans une Amérique dominé par un magnat de l’immobilier raciste proche de la caricature WASP, cette émission sonne comme une véritable provocation. Les laissés pour compte de l’Oncle Sam, les noirs, les gays, les pauvres, les métissés, les « trop bizarres », trouvent ici une soupape de sécurité. RuPaul l’a bien compris. Et n’hésite pas à critique ouvertement dans son show les dérives de Trump avec force blagues et confettis. Car avec l’humour, le message passe mieux, et il peut compter sur ses petites soldates en talons-aiguilles pour colporter la bonne parole. Les adeptes ont trouvé leurs nouvelles Madonna, quand les rageux et autres haters se plaignent de la décadence sexuelle, en parlant de « Nouvelle Babylone ». Mais dans les deux cas, on peut dire que RuPaul’s Drag Race a réussi son pari : ne pas passer inaperçu.
Mèmes en fusion, stars à profusion
Comme toute émission de ce genre qui se respecte, RPDR a créé sa propre image. Le côté exubérant des drag queens, et un certain souci de syntaxe, ainsi qu’un certain talent de mimiques à crever de rire, a provoqué une véritable usine à mèmes. Difficile dans une discussion Messenger, Snapchat ou autre réseau social de votre choix, à échapper au GIFs plein d’entrain proposés à ceux qui le veulent. RPDR a compris que le Social Media était une puissance indispensable à son prestige, et a décidé de multiplier les partenariats avec Giphy, la Mecque du GIF, ou des applications comme Skillshare ou Klarna, voire des marques connues comme MAC Cosmetics, Absolut Vodka, JetBlue ou Orbitz. Les publicités sont drôles, fraîches et inspirantes, les drag queens font preuve de beaucoup de bonne foi et cela se sent. Elle se permettent même de faire de la prévention dans les écoles, parlent aux ados de sexualité et dénoncent même des méfaits du tabagisme pour This Free Life Campaign dans un sport fort amusant appelé « Be Known For Your Flawless » (« soyez plus connus pour votre perfection »). Les phrases cultes explosent et ornent mugs, tee-shirts, vestons voire capotes reprises de l’émission : shantay you stay, mot de RuPaul signifiant que la drag queen peut rester, à l’inverse sashay away est la sortie de route, le sashay évoque un pas chassé que font les danseurs de voguing, it’s time to the lipsync for your life est le moment redouté des deux perdantes dansant jusqu’à plus soif pour sauver leur peau, don’t fuck it up, « ne merdez pas », conseil de RuPaul avant le lipsync. Une jolie phrase pour conclure l’épisode de RuPaul : If you can’t love yourself, how in the hell you gonna love somebody else ? (si vous ne vous aimez pas vous même, comment pouvez-vous aimer les autres?), et il demande un Amen, et tout le monde répond en coeur. Ses squirrell friends sont les fans de l’émission). J’oubliais les qualités d’une vraie drag queen par RuPaul : « charisma, uniqueness, nerve and talent » (C.U.N.T, qui signifie « vagin » en argot américain). Le charisme, l’originalité, l’audace, et le talent.
Le dernier mème en date qui a tout explosé online, l’intrépide Vanessa Vanjie Mateo qui se fend d’un véritable moment de télévision après avoir été éliminée. Sans heurts, elle quitte le plateau très lentement en froufrous tout en susurrant : « Miss Vanjie… Miss Vanjie… Miss… Vaaanjie ». Il n’en fallait pas plus pour casser Internet. Après la grosse lune de Kim Kardashian, survient les propos laconiques d’une drag queen en autodérision totale. Le mème est si fracassant qu’on le voit dans des films, des séries animées, voire même dans des applis comme Shining ou Grindr ! Chaque épreuve de comédie dans des challenges concoctés par la déesse RuPaul est un sommet de crise de larmes et de rires. Parmi mes préférés, je vous cite les fausses pubs pour parfums, la version drag de We Are The World, l’hommage à John Waters et Divine, Beverly Hills 9012 le remake drag, les Inconnus ou les Nuls ont de la concurrence, c’est certain. Et comme je suis sympa, je vous balance le lien d’une compilation des maxi-challenges pour vous marrer, tiens.
Face à cette marée de succès, Logo, se sentant un peu à l’étroit, cède finalement la place à VH1 pour une meilleure visibilité à la neuvième saison. World of Wonder, société de production de cinéma gérée par Fenton Bailey et Randy Barbato, donne des moyens plus grands pour l’émission. C’est l’hallali, les épisodes deviennent instantanément culte sur le Web et les mèmes pleuvent. Des stars avouent sans honte être très fans de l’émission : Khloé Kardashian, Virginie Despentes, Andrew Garfield, Harry Styles, Margaret Cho. On trouve des références à l’émission dans les Simpson, Rick et Morty. Les drag queens sont appréciées et célébrées par le trader de Wall Street jusqu’au redneck du Minnesota avec femme et enfant, et leurs venues sont l’occasion de moments de foule et de demande d’autographes en pleurs. On crée alors le DragCon à leur gloire où chaque drag queen peut prendre la pose et rencontrer ses fans dans des meet and greet grandeur nature avec des décors recréés pour l’occasion. Toutes sont connues et deviennent instantanément des stars : la rose bonbon Trixie Mattel et son maquillage de poupée, Raven la froide créature, la fameuse Alyssa Edwards et ses bruits de bouche, la forte en rondeurs Latrice Royale dont les mèmes sont légendaires, Manila Luzon et ses yeux qui louchent, Monique Heart, Tatianna, Shangela (halleloo), Pandora Boxx, Adore Delano (ancien candidat d’American Idol), Trinity The Tuck, Valentina, Shea Couleé, Sharon Needles, Alaska Thunderfuck, Peppermint, Raja Gemini, Gigi Goode, Rebecca Glasscock, Bebe Zahara Benet, Monet X Change, Trinity K Bonet, Laganja Estranja, Katya, Milk, Courtney Act (jeu de mots avec « caught in the act », pris sur le fait), Bianca Del Rio, Morgan Mc Michaels, Vanessa Vanjie Mateo, Acid Betty, ou de stars plus improbables comme Detox Icunt au taux de silicone dans le corps supérieur à celui de Madonna, Derrick Barry, sosie officiel de Britney Spears (!!!), Sasha Velour et Ongina et leur superbe crâne rasé, Kim Chi et son zozotement chronique, Jinkx Monsoon et sa narcolepsie ! Le choix est vaste, et dans le lot, vous trouverez volontiers les drag queens qui vous plaisent le plus dans la multitude. Certaines sont meilleures que d’autres dans la comédie, d’autres excellent dans la mode, les uns préfèrent la rock attitude quand d’autres jouent la carte du manga. Aucune n’est semblable mais toutes se ressemblent sur un seul point : elles aiment leur travail, et feraient n’importe quoi pour exister en tant que tel. Une belle leçon de vie.
… and may the best woman win !
Il m’arrive de tant à autre de regarder, éberluée, le succès de l’émission se répandre toujours plus au fur et à mesure que les années passent. La diffusion sur Netflix a carrément fait exploser le compteur de fans dans le monde entier, en diffusant pratiquement en simultané les nouveaux épisodes. Pour ma gouverne et sans honte, j’ai regardé bien au chaud les derniers épisodes de la saison 12 et de All Stars 5 en m’amusant beaucoup, en faisant des stories de merde sur Facebook avec mon rire de girafe en fond sonore, et à voir les réactions sur Twitter en essayant de ne pas exploser de rire. Non content d’avoir créé un véritable monument de pop-culture, RuPaul s’est employé à faire fructifier cet univers haut en couleurs: RuPaul’s Drag U, une émission – annulée depuis – qui consistait à relooker des femmes dont la vie n’avait pas fait de cadeau, RuPaul’s Celebrity Race ou une célébrité devient drag queen pour récolter des fonds pour une association, ou le Holiday Special pour les fêtes de Noël !! Vous aimez le drama ? Untucked et les coulisses de l’émission vous tendent les bras ! Vous aimez l’Angleterre ? Voici RuPaul’s Drag Race UK ! Vous aimez voyager ? N’oubliez pas les nombreuses déclinaisons géographiques comme Drag Race Holland, Drag Race Thailand, Queens of Drags en Allemagne et bientôt Brazilian Drag Race et Chilian Drag Race à venir ! Vous aimez vos drag queens préférées ? Et bien retrouvez les dans Drag Race All Stars !! Sans compter les émissions « satellite », présente sur la chaîne YouTube de Logo comme la célébrissime UNHhhh avec Trixie Mattel et Katya, Tea With Tati avec Tatianna, ou même ASMR Queens avec Derrick Barry et Nebraska Thunderfuck. C’est sans fin je vous dis. Et si vous êtes encore un peu triste et avec un compte en banque bien garni, n’hésitez pas à dépenser vos derniers sous dans les marques Trixie Cosmetics ou Kim Chi Chic Beauty, marques de maquillage créées par Trixie Mattel et Kim Chi.
Face à l’élégance arty d’une Sasha Velour, les délires macabres d’une Sharon Needles ou bien le charme du ghetto avec Latrice Royale, vous ne vous sentirez plus seul(e). On n’osera plus crier blasphème en voyant des hommes de toute origine se grimer en femme. On pleurera beaucoup devant Ongina qui révèle sa séropositivité face caméra, ou Monica Beverly Hillz son coming-out trans, quand Blair St Clair déclarera avoir été violée. On aura une tendresse infinie pour ces personnes qui ne demandent qu’une chose : être aimées pour ce qu’elles sont, et vivre de leur art. On ne pourra plus définir un « type de gay » en voyant la multitude de physiques et de visages que l’on ne verrait pas dans une fiction classique, composer le large spectre LGBTQI+. On pensera à ceux qui sont morts pour que cette nouvelle génération puisse profiter de l’existence et des possibilités infinies offertes à elle. On voit même des jeunes gens reprendre le flambeau et faire renaître la scène drag dans des villes comme Berlin, Lille, Lyon ou Paris, moribonde il y a une décennie. « Aujourd’hui, le drag, c’est tellement plus que juste les queens ! » disait Trinity The Tuck dans une interview dans Têtu Magazine. Le cadre formel autour de cette discipline a largement débordé et est en passe de devenir un véritable monde ouvert, où les erreurs du passé, la méconnaissance et les oublis pourront peut-être un jour s’estomper.
Bref. La drag queen a enfin pu s’épanouir, hurler à la face du monde qu’elle existe juchée sur de grands talons. Le chemin à parcourir reste encore long, mais elle finira par y arriver. Bonne chance à vous toutes, et surtout, ne merdez pas.
American Horror Story, un mélange de NFSW et de délire gore et grandguignolesque réalisé avec une certaine classe. Après la superficialité ado (Popular), les contes cruels de l’esthétique (Nip-Tuck), les déboires gays (The Normal Heart), Ryan Murphy propose une relecture intriguante et prenante de l’horreur.
Il n’est pas très évident de parler d’un type comme Ryan Murphy. Il fait partie de ces showrunners audacieux et sincères apparus à la fin des années 90, et qui allaient révolutionner le petit monde de la télévision américaine. Il faut dire que Murphy n’est pas vraiment un débutant : il compte à son actif une dizaine de projets de genres différents (comédie, drame, burlesque, horreur, politique) originaux, éloquents et choquants qui n’auront pas rendu insensibles ses téléspectateurs. Ryan Murphy est un cas à part dans cette constellation de créateurs de contenus audiovisuels. Murphy ne parle pas, il déclame. Murphy ne crie pas, il s’époumone. Il ne connaît pas la demi-mesure. Dans toute sa carrière, ses sujets de prédilection sont la célébrité, le culte esthétique, la nature humaine avec une bonne dose d’effroi, de gore et d’un goût prononcé pour le clinquant… et l’absence de censure. Baroque, foutraque, obstiné, et assumant totalement son homosexualité, Murphy incarne une étrangeté et une différence déjà de mise dans le milieu aseptisé de la télévision américaine. Popular, sorti au début des années 2000, n’était que le brouillon de ses domaines de prédilection : les populaires et les non-populaires se font la guerre pour savoir qui aurait les cheveux les plus blonds et le look le plus stylé. Sous les spotlights, la vie est dure : parents divorcés, névrosés, colériques. La série sera annulée car Ryan Murphy souhaitait montrer ouvertement un personnage gay, ce qui a été refusé tout net par les producteurs.
Mais bientôt, aux alentours de 2005, une explosion. Aux côtés de Mad Men, Dexter ou Walking Dead, Nip Tuck, sa série phare, est un conte amoral sur les travers de la chirurgie esthétique avec au passage une puissante charge contre l’Amérique superficielle. Pour la première fois à la télévision américaine, l’on pouvait voir des opérations de chirurgie esthétique dans toute sa crudité et son élégance parmi les bouts de gras, de sang et de silicones. On repousse tout ce qui peut être montré à la télévision avec des sujets tordus et inconnus à l’époque : nécrophilie, sadomasochisme, inceste, viol, triolisme, échangisme, vampirisme, fétichismes sexuels divers, morts violentes et graphiques (étouffement à la ouate, découpe de seins à la scie sauteuse!). Dans ce dédale infernal, des lumières apparaissaient entre deux liposuccions : la question de la paternité, l’amour filial, la tolérance ou la religion sont abordés sans fard. Encore une fois et malgré deux dernière saisons moins spectaculaires, Ryan Murphy a fait mouche. Nip/Tuck devient un monument télévisuel encore intact et vivace. Un nouveau génie de la télévision est né.
Il multiple les projets ambitieux : Glee, rom-com teen enlevée aux doux airs de comédie musicale, aigre-douce, The Normal Heart, déchirant téléfilm sur les débuts du SIDA, The Politician sur les jeux piquants du pouvoir à la sauce 60s, et American Crime Story sur le procès OJ Simpson et la mort de Gianni Versace. Tous se reconnaissent par les couleurs saturées et un jeu d’acteurs parfait, et un style à la fois exagéré et précieux. A ce tableau de chasse s’ajoute American Horror Story, une anthologie folle d’histoires horrifiques composées de neuf saisons où se croisent fantômes, drag queens, sorcières, tueuses en série, prophètes et mythologies diverses non sans parler politique, racisme, homophobie avec panache. Chaque thème de saison (le cirque, l’asile, l’hôtel ou encore le « clan de sorcières ») évoque encore plus largement les ambitions de Murphy.
…SPOILERS sur l’ensemble de la série American Horror Story sur cet article.
AHS Murder House / La maison qui rend fou
Après une coucherie avec une étudiante et une fausse couche, un mari psychologue et une épouse délaissée décident de renouer les liens en changeant de maison. Problème : la seule qui rentre dans leur budget à Los Angeles est un ancien manoir qui fut le théâtre de meurtres pour le moins sordides. Malgré cette mise en garde, le couple s’y installe. Le vernis de l’étrange recouvre petit à petit leur univers : une voisine un peu trop curieuse et sa fille trisomique, un garçon inquiétant, une bonne qui cache trop bien son jeu, d’étranges combustions instantanées et des visions érotico-gores. Le passé, le présent et le futur s’y mêleront bientôt, le tout assaisonné de coup de théâtre et de fins de vie baroques. L’arrivée d’une grossesse va faire monter l’intrigue crescendo pour ne plus connaître de limites.
Voilà comment Ryan Murphy revisite efficacement un ressort horrifique usé jusqu’à la corde : une maison hantée et ses propriétaires fous (ou du moins le cachent-ils). Ici, point de draps volés dans les airs avec des chaînes en caoutchouc secouées entre deux rictus. On penchera plutôt sur la balance mort / vie, le désir sexuel, les pulsions refoulées, les liens du sang et le sang en lui-même. La famille déchirée n’est qu’un prétexte pour tout un tas de déviances servie par un sublime casting : merveilleuse et effrayante Jessica Lange, la sensible Connie Britton, vue dans Friday Night Lights, la fragile Taïssa Farmiga ou bien la révélation Evan Peters, à la fois suicidaire et cruel, tourmenté et lucide, sexy et repoussant. Ajoutez à cela une photographie élégante et raffinée, toute en retenue quand il le faut et qui éclate de sensualité le moment venu. Mais on connaît trop Ryan Murphy pour délaisser ses envies de morbide. Ici, le désir se fait pressant au coin d’une porte, la mort est cruelle mais sublimée, la cruauté en est presque belle. On se surprend à frissonner et même à jouer le jeu face à des ressorts un peu faciles : l’étrange voisine et ses enfants « maudits », dont un difforme (forcément), la bonne au double visage de vertu et de vice qui s’assagit face à la raison, les fantômes qui volent les vivants de leur âme pour mieux les enfermer sous leur emprise. Dans American Horror Story Murder House les fantômes, comme vestiges de crimes et de vies d’autrefois, discutent un bout de gras avec les vivants tout en se jalousant. Le meurtre et la barbarie ne sont jamais loin. Avortements de masse, expérimentations douteuses, tueries dans une école, accouchement transformée en messe noire, l’anodin devient cruel, l’étrange est fascinant et la violence une pulsion de vie.
Murphy s’amuse même à y mêler des éléments existants ou plus ou moins inspirés de la réalité: la tuerie de masse dans les lycées, rappelant l’affaire Colombine voire l’affaire Charleston (plus récemment), l’affaire irrésolue du Dahlia Noir (splendide hommage vintage avec Mena Suvari en Elizabeth Short). Mieux encore, comme souvent chez Murphy, la Grande Histoire côtoie toujours la Petite. On y retrouve ses thèmes chers : l’homosexualité, son amour des freaks, les trahisons familiales, les tendances suicidaires, l’impossibilité du deuil ou le simple fait que l’horreur, tout comme l’erreur, est humaine. Elle finit par déborder en chacun de nous à un moment de notre existence. On interprétera cette Murder House comme la juste métaphore de l’enfermement psychologique des membres de la famille. Y sont coincés le père et ses fantasmes inassouvis de sexe, la mère éplorée perdue dans son chagrin, la jeune fille perdue assoiffée de reconnaissance. L’infime et l’universel se mélangent dans un cocktail d’épouvante étonnant et innovant. Pari réussi pour cet aperçu d’AHS !
AHS II : Asylum / L’asile de l’horreur
Lana Winters, une journaliste intrépide, atterrit dans l’obscur asile psychiatrique de Briarcliff dans les années 60. Soeur Jude, tenancière de l’endroit, est connu pour son caractère sadique et brutal, et voit dans ces malades mentaux une occasion d’expier les fautes d’un passé douloureux. Elle est accompagnée d’une ingénue, soeur Mary-Eunice McKee, d’un docteur sans scrupules et aux expérimentations illégales, et d’un prêtre à la morale douteuse. Dans ce monde grisâtre, subsiste une âme à sauver : Kit Walker, un jeune homme inculpé pour la disparition de sa femme, alors qu’un nouveau psychiatre aux méthodes révolutionnaires prévoit de revoir en profondeur la révision des cas mentaux qui s’offre à lui. Par un concours de circonstance, Lana Winters est internée de force et doit cohabiter avec cette étrange faune. Mais hélas, une force démoniaque va s’emparer de Briarcliff et causer bien du tort à ceux qui veulent échapper à ses murs épais sans issue.
Après la maison hantée venait un autre classique : l’asile d’aliénés. Non content de pousser encore plus le bouchon, Murphy ressort les dossiers historiques du traitement épouvantable réservé aux malades à une époque où la psychologie était encore expérimentale. L’intolérance religieuse y est encore plus forte que dans la première saison. Ici le prêtre n’est qu’une grenouille de bénitier plus préoccupé par le salut de son âme que par les malades de l’asile, alors que le docteur, au nom de la science et de Dieu, se permet d’expérimenter toutes sortes d’ignominies sans état d’âme. Un exorcisme sur une nonne innocente tourne au vinaigre et invoque le Diable. Bien sûr, on y parle sexe avec une Chloé Sévigny (excellente) dévergondée et nymphomane bientôt transformée en monstre, de copulation avec des esprits, de plans à trois, de lesbianisme sans cliché. L’autre force de la saison : le thème principal du rejet. Rejet sociétal, religieux, amoureux, toutes les formes de répulsion y sont abordées. Lana Winters est une lesbienne et une femme libérée, elle est forcément enfermée dans le carcan puritain de l’Amérique des années 60, forcer de « s’hétéroiser » pour rentrer dans le moule. Soeur Jude rejette ses malades qui la renvoient à son propre gouffre intérieur, Kit Walker est abandonné par sa famille et la justice. Sans compter cette pensionnaire qui se prend pour Anne Frank, ou bien Grace (Lizzie Brocheré, française, stupéfiante !), qui est accusée d’avoir tué toute sa famille, mais qui a certainement plus de lucidité que toutes les personnes saines de l’asile.
Dans American Horror Story Asylum, personne ne semble être ce qu’il est. Le Diable réincarné en nonne s’avère d’une logique cruelle, le prêtre un mec paumé, un garçon de ferme gentil transformé en démon ressuscité, soeur Jude apparaissant comme un monstre mais finalement tout aussi perdue que tous les personnages de la série. Même l’héroïne, à la fin de l’histoire, nous apparaît orgueilleuse lorsqu’elle raconte enfin face caméra les calvaires qu’elle a subi. Le psychiatre sympathique de premier abord s’avère être un tueur en série de la pire espèce et le principal antagoniste de l’histoire. Tout y est montré dans une photographie froide et morne, sans éclat, ou le blanc pur et le noir profond ressortent. S’ensuivent des séquences baroques d’anges noirs aux ailes géantes, de clip vidéo années 60 sous acide, où se mêle film d’horreur à la Roger Corman, thriller social, voire film de science-fiction. Asylum souffre peut-être d’un excès de zèle, et pèse parfois plus lourd que les autres saisons à cause d’effets graphiques trop poussés, mais représente certainement le meilleur de American Horror Story.
American Horror Story III : Coven / Le gang des sorcières
Zoe (merveilleuse Taïssa Farmiga), adolescente banale, tue accidentellement son petit ami en lui faisant l’amour. Elle découvre épouvantée qu’elle est une sorcière et que ses ancêtres ont quelque peu cramé dans la ville de Salem… Son corps provoque une hémorragie instantanée lorsqu’il est pénétré. Son don, qui effraie sa famille, la dirige naturellement vers une école secrète située à la Nouvelle-Orléans, dirigée par la mystérieuse Cordelia Foxx. Là bas, elle y croise une star Disney Channel télékinésiste, une poupée vaudou vivante, et une handicapée mentale qui peut lire les pensées des autres. Tout se complique lorsque Misty Day, une sorcière hippie, se fait brûler vive sur un bûcher, provoquant le retour de Fiona Goode, la mère de Cordelia, la sorcière la plus puissante et la plus redoutable de sa génération. Si ses attentions sont louables – elle souhaite protéger les élèves – en réalité tout n’est que prétexte à un seul but : retrouver sa jeunesse perdue, quitte à tuer tous ceux qui se mettent en travers de son chemin. C’était sans compter l’arrivée d’un tueur de sorcières, des chasseurs de sorcières armés jusqu’aux dents, un dieu Vaudou venu chercher le sang et d’anciennes connaissances dont Fiona aurait bien aimé se passer. Le temps presse, et les sorcières doivent bientôt trouver leur chef, la Suprême, avant qu’elles ne soient toutes trucidées…
Après la maison et l’asile, place aux sorcières. Et c’est un véritable festival de beauté, de cruauté et de sensualité féminine à peine contenue par les fils de la vengeance. Murphy est à son maximum lorsqu’il s’agit de capter les différents visages de femmes qui s’offrent à lui : la fausse ingénue Zoe, la bitchy Madison incarnée par la formidable Emma Roberts (nièce de Julia Roberts !), Queenie la poupée vaudou qui absorbe les douleurs d’autrui (superbe Gabourey Sidibe). Impossible bien sûr d’oublier les prestations des « reines » de la série : Sarah Paulson toujours au top en fille de sorcière rejetée dévorée par le mal d’enfant et le pouvoir, la toujours renversante Jessica Lange, à la beauté et à la violence toujours intacte, qui nous livre ici sa meilleure prestation dans la série. N’oublions pas la vénéneuse Angela Bassett, actrice trop rare instinctive et sauvage, incarnant la célèbre Marie Laveau, prêtresse vaudou qui a réellement existé, et l’effrayante Kathy Bates, rescapée de Misery, en Delphine LaLaurie ayant aussi existé qui était connue pour ses crèmes de beauté… à base de sang issu de cadavres… Une série foncièrement féminine voire presque féministe, tant le mâle dans la saison y est malmené : mari dominé et indolent chasseur de sorcières, amant du passé tueur de magiciennes, étudiants violeurs et alcooliques, machos en mal de femme à conquérir, quand ce n’est pas Papa Legba, dieu maléfique du vaudou, qui vient chercher sa récompense. Un female gaze d’une puissance extrême dans un contexte agressif.
La violence y tient une place prépondérante, tant physique que mentale. On y parle sans heurts de viol en réunion et de punition vengeresse, de petit-ami zombie victime d’inceste, de décapitations violentes suivies de résurrections express, d’énucléation horrible, d’encornée par un minotaure (???), morts-vivants assoiffés de sang, bûcher de cadavres, torture de domestiques. Un peu exagéré, n’est-ce pas? C’est le crédo de American Horror Story Coven. Citons l’impeccable décor de la Nouvelle-Orléans : à la fois mystérieuse le jour et dangereuse la nuit, elle cache sous ses portes la magie vaudou et son panthéon de dieux vengeurs. On y retrouve des thèmes comme le racisme, le sexisme, l’intolérance, la trahison, et la question du groupe, de la famille : Coven veut dire « couvent », un endroit calme et serein par extension, mais aussi un lieu clos et enfermé. Ryan Murphy joue à tous les tableaux, trifouille la grande histoire avec maestria et arrive dans ce déluge à nous faire rire. Sans conteste la meilleure saison, un véritable festival d’horreur et d’humour aux accents cajun.
American Horror Story IV : Freak Show / Le cirque monstrueux
Nous sommes en 1952, dans la petite ville de Jupiter en Floride. Sous le soleil du Sunshine State, une femme à deux têtes, Bettie et « Dott » Tattler, est blessée et envoyée à l’hôpital après la mort de leur mère. Au même moment, un tueur déguisé en clown devient le larbin de l’étrange famille Mott, au rejeton psychotique, Dandy Mott. Un cirque peuplé de freaks s’installe à Jupiter, dirigé par Elsa Mars, une chanteuse berlinoise fascinée par les difformités physiques. Dans ce cirque, on retrouve Jimmy l’homme-crabe ayant une malformation des doigts, sa mère, Ethel, une femme à barbe, une femme de 2 mètres avec trois seins, une autre dont le corps s’arrête au bas ventre, Ma Petite, la plus petite femme du monde, un couple microcéphale Pepper et Salty, Wendell l’homme le plus fort du monde et sa femme Desiree à trois seins. Mais leur succès s’essouffle Elsa Mars s’intéresse à Bettie et Dott. C’est alors que fait son entrée Mr. Spencer, obscur homme d’affaires et Maggie Esmeralda, une diseuse de bonne aventure qui se sent attirée par Jimmy. Bien entendu, une entité sombre surnommée Mordrake menace les habitants de poussées psychotiques.
On reprend les mêmes et on recommence. Jessica Lange, idole et muse de Murphy attitrée, joue une chanteuse berlinoise dont il manque des jambes rescapée d’un snuff-movie où on lui a coupé les membres. Emma Roberts joue une voyante sympathique de premier abord, Evan Peters reconverti en voyou attachant aux mains en pince de homard, et l’on voit l’arrivée de nouveaux talentueux : Finn Wittrock en fils à maman dérangé et monstrueux, Michael Chiklis (le Vic Mackey de The Shield) en brute épaisse un peu flippante, Patti Labelle en bonne à tout faire et Neil Patrick Harris en meneur de revue un peu trop portée sur la chose… Si l’on retrouve la fascination toujours aussi vive et sincère de Murphy pour les monstres, il les filme avec une étonnante bienveillance et ne cherche pas à les sanctifier, quitte à montrer leurs côtés les plus sombres. A une époque où ces cirques étaient appréciés et détestés, l’on considérait ces gens comme de vulgaires objets de divertissement sans âme. Or, dans American Horror Story Freak Show, se veut le digne héritier moderne de Freaks, la Monstrueuse Parade. On prend en compte les sentiments, les peines et les douleurs de chacun de vivre dans un monde qui ne leur fait aucune place. Murphy joue habilement sur les contraires de ses « héros » : au fond, qui est le monstre dans cette histoire ? Ceux que l’on soupçonne monstrueux le sont-il réellement ? Voir Dandy, parfait petit Américain, trucider tout ce qui croise son chemin, ou encore Jimmy utiliser ses doigts de homard pour déflorer des vierges, ou bien Mr Spencer qui pense tenir l’affaire de sa vie en envoyant tout ces monstre direction le musée des Horreurs… On pense aussi à l’histoire touchante et poignante de Penny, jeune fille de bonne famille traitée comme un animal par son père. Elle se retrouve défigurée par un énorme tatouage sur le visage et rasée, condamnée à être accueillie dans le cirque au milieu de gens rejetés comme elle.
American Horror Story « Freak Show », le titre était tout trouvé. Pourtant, la saison marque des signes d’essoufflement, et si la surenchère était convaincante dans Coven, elle est plus agaçante dans Freak Show. Tupperware Party qui vire au bain de sang littéral dans une piscine, sourire de clown dépecé porté par un fou, pauvre minuscule femme enfermé dans un bol de formol exposé au musée, cadavre outragé où l’on coud deux têtes de femme. Trop, me diriez-vous ? Peut-être. A force de partir dans tous les sens, Freak Show pâtit d’un manque de direction sérieuse. La saison se targue même de son premier crossover pas indispensable avec le personnage de Pepper. Mais si l’on devait retenir la seule chose poignante de cette histoire, c’est le thème principal de la peur de l’inconnu, et des illusions perdues. Elsa Mars, en quête désespérée de reconnaissance, doit perdre sa famille de substitution pour accéder au confort matériel dont elle a toujours rêvé mais qui ne la comble pas. Le final, logique et touchant malgré l’horreur, s’avère efficace. Malgré son caractère très brouillon, Freak Show se rattrape avec une fin étrangement positive.
American Horror Story V : Hotel / L’hôtel de l’angoisse
Los Angeles, il existe de trop rares hôtels à la façade Art Déco, et l’hôtel Cortez en fait partie. Imposant, impérieux mais sinistre, il est dirigé de main de maître par l’inquiétante Comtesse, une créature aux cheveux pâles qui ne se nourrit que de sang provenant de touristes trop curieux. Des événements inquiétants et dérangeants interviennent fréquemment dans les lieux, se mélangeant à la faune du lieu : Sally, la toxicomane cynique, Liz Taylor, le barman déguisé en femme, Hazel Evers, la femme de ménage, Iris la gérante de l’hôtel, le fantôme de James Patrick March, fondateur de l’hôtel ou encore une ancienne actrice de la blaxploitation, Ramona Royale, et qui semble avoir eu un lien très fort avec la Comtesse. Tout se complique lorsqu’un détective chevronné compte bien résoudre le mystère des meurtres macabres de l’hôtel alors qu’un célèbre couturier vient d’y élire domicile pour trouver l’inspiration. D’autres mystères suivront…
Certainement la saison la plus cérébrale et la plus insolite de l’anthologie. Peut-être pas forcément la plus effrayant et la plus gore qui soit, mais un curieux objet de vénération. Si la saison souffre un peu de l’absence de Jessica Lange, muse des muses, Ryan Murphy (sacré chanceux) a encore tiré une bonne carte. Ici, le centre névralgique de Hotel est sans conteste la chanteuse Lady Gaga, qui dévoile un nuancier d’émotions et de sensations complexes dans son jeu d’actrice. Que l’on aime ou pas sa house-pop 90 un peu filtrée, force est de constater qu’elle crève l’écran par son physique atypique : teint et cheveux blond presque blanc, vêtements haute couture dans une allure de créature céleste. Tour à tour froide, hautaine, élégante, enragée ou bien sans émotions, elle domine largement le cast qui n’a pas été laissé au hasard. On retrouve Sarah Paulson en toxicomane dépressive mais attachante (sans doute son meilleur rôle), Denis O’Hare en Liz Taylor (et avec dignité en plus), et Matt Bomer en touchant mannequin qui ne cherche que l’affection mais qui ne trouvera que l’horreur et la débauche, ou encore Wes Bentley en flic un peu paumé à la vie familiale tragique. L’on apercevra Lily Rabe en Aileen Wuornos copinant avec Ramirez et Wayne Gacy durant la Nuit du Diable, où serial killers et humains (ou non-humains) discutent gentiment autour d’un Tequila Sunrise… Que dire de la photographie du lieu : un somptueux paysage Art Deco aux moulages et aux formes complexes, géométriques, parfois agressives, souvent inquiétantes, qui collent parfaitement à l’esprit clinique de la série. Mention spéciale à la « réserve à sang frais », des enfants vampires dormant dans des cercueils d’un blanc immaculé au milieu de murs aux incrustations de Space Invaders ou Pacman….
Hotel n’est pas aussi flamboyante que Coven ou Asylum. Tout est ici question d’ordre et de mesure, voire de démesure. Le thème principal est le temps qui passe. Ce temps qui apparaît comme un fardeau, vieillit les jeunes, détourne les uns des bonheurs de la vie ou bien plonge les anciens dans des abîmes de désespoir. Les fantômes de l’hôtel ont vécu des vies horribles et errent sans but dans des couloirs vides. On y parle d’immortalité par le biais du vampirisme, ressort éculé mais qui se révèle ici efficace. On y mêle les légendaires acteurs Rudolph Valentino et son épouse Natacha (qui ont existé, voyez le Cheikh sur Wikipédia, chef d’oeuvre muet!) voulant vivre éternellement dans leurs corps de beaux jeunes gens mais condamnés à se nourrir de sang pour subsister. On y parle de piège amoureux, familial, voire émotionnel, de chantage. La famille est ici menacée d’extinction et voit son avenir être sauvé par des enfants qui servent de réserve de sang. La barbarie n’agit plus en actes, mais en sentiments, en sensations, et l’on joue constamment sur nos nerfs. Le final, logique mais mélancolique, ne fait qu’enfoncer le clou. Peut-être pas la meilleure saison, mais un étrange et cruel moment de suspension dans le Temps, qui laisse songeur.
American Horror Story VI : Roanoke / Le cauchemar perpétuel
Shelby et Matt Millers, un couple d’Américains lambda, confient leur histoire de maison hantée à l’émission du moment de la télévision américaine, My Roanoke Nightmare. Ils expliquent face caméra (avec acteurs jouant leur rôle) qu’ils se sont installés après une agression à Los Angeles, non loin d’un patelin où s’est déroulé le drame de Roanoke, une colonie puritaine qui a tourné au vinaigre. Si la maison semble accueillante, Shelby est très angoissée et appelle Lee, la soeur de son mari, à l’aide. C’est alors que des événements étranges font leur apparition : bruits de meurtres, dents jetées en l’air, communautés terrées dans les bois ou encore silhouettes inquiétantes. De mystérieux et sordides personnage apparaissent comme le leader de la communauté, appelé La Bouchère ou encore Edward Philippe Mott, fondateur de la maison où le couple vit. Le cauchemar ne fait que commencer.
Conscient que le show commençait à fatiguer un peu, Murphy tente cette fois-ci le coup du found footage. Il se permet même de dessiner la même histoire deux fois : celle racontée par les gens « de la réalité » et celle jouée par des acteurs incarnant les personnages du réel. Vous suivez ? On se retrouve alors avec une série dans une série… Si Roanoke tente quelque chose, son côté foutraque en fait son charme et sa faiblesse. Pourtant, pour une raison que j’ignore, Roanoke est certainement ma saison d’AHS préférée, et de loin. Au début très longue et étirée comme pas possible, la saison connaît une brusque montée d’adrénaline vers le milieu, puis accélère de façon agressive. Jusqu’à nous proposer un final en apothéose où acteurs, gens du « réel » et fantômes ressuscités se tirent dans les pattes dans un déferlement de violence rarement atteint dans la série. On y retrouve les vieilles obsessions de Murphy pour les fins de vie surréalistes : décapitation, homme-cochon, famille consanguine coupant des dents, gens enterrés vivants, adolescents cramés sur un bûcher, vidange d’un chargeur de balles sur une demi-douzaine d’acteurs. Les exemples ne manquent pas. Les acteurs sont toujours parfaits et inquiétants, voire carrément repoussants malgré leur apparente normalité. On critique sans vergogne les émissions clickbait du style Chasseurs de Fantôme ou autre pot-pourri à la Hanouna où la logique n’existe que dans la tête des producteurs avides de pognon. Le personnage de Lana Winters y fait son apparition pour nous livrer une copie des pires heures d’Oprah Winfrey bas de gamme. La téléralité n’est qu’une soupe insipide, fait de coups de théâtre calculés, les acteurs sont des pâles copies des personnes du « réel » et tout ce petit monde va vite s’écharper dans un déluge de sang et d’adrénaline. On est revenus au bon vieux AHS sanguinaire et barbare…
Une saison très étrange, parfois étirée en longueur comme un mauvais rêve qui connaît une brusque montée de violence vers l’épisode 5 en réalisant vers la fin un véritable feu d’artifice. Il est ici question des apparences, du poids du passé et des remords. La touchante histoire de Flora, fille de Lee, risque d’en faire pleurer plus d’un – à moins d’avoir un coeur de pierre. On retient une conclusion époustouflante, sauvage et forte, sous une lune rouge sang. Si les éclats de lucidité en mode Projet Blair Witch pourront en faire rire certains, on se prend à rentrer dans le jeu, et même à frissonner aux moments où il faut frissonner. Les forces du Mal sont ici impitoyables et l’on devine d’entrée que la chute n’en sera que plus cruelle. Roanoke ne révolutionne certes pas le genre, mais lui donne une fougue et une jeunesse qu’on se surprend à apprécier.
American Horror Story VII : Cult / La secte démoniaque
Enfer et damnation ! Donald Trump a été élu président des Etats-Unis. Non content de jouer l’acteur occasionnel dans Sex & The City et Maman j’ai Raté l’Avion, ou de posséder sa propre tour à New York, voilà qu’il préside sur le Bureau Ovale ! Mais je m’égare. Si bon nombre d’Américains ronge leurs freins en silence, le cas d’Ally est plus préoccupant. Malgré l’amour de sa femme Ivy et de son fils adoptif Oz, Ally ne parvient plus à réfréner ses peurs : coulrophobie (celle des clowns), trypophobie (celle des trous) et hématophobie (celle du sang). Parallèlement, Kai Anderson, un jeune homme dérangé aux cheveux bleus, jubile de cette victoire et décide de créer sa propre secte. Son lancement dans la politique (le siège du conseil municipal) arrive au même instant ou Ally est témoin de meurtres commis par des clowns tueurs. Mais personne dans son entourage, ne la croit. Elle va alors mener l’enquête malgré ses peurs et la vérité qu’elle découvre ne va pas lui plaire…
En mélangeant l’actualité à ses fantasmes horrifiques, American Horror Story Cult s’avère être la saison la plus politique et la plus cérébrale d’AHS. Ici, les effets de peur sont dissipés dans des événements liés aux sectes qui ont pullulé dans l’histoire américaine. Sans surprise elles ont toutes échoué dans la mort et la violence : l’affaire Waco, où plus de 85 personnes se sont suicidés collectivement, Marshall Applewhite fondateur de ‘Heaven’s Gate » qui se tua avec 38 de ses disciples en Californie, ou l’épouvantable issue des membres du Temple du Peuple géré par le pasteur Jim Jones, où près de 900 membres (dont 300 enfants…) périrent après avalé du jus mélangé à du cyanure !! Comme terreau fertile, il n’y avait qu’à se baisser pour ramasser. Qui de mieux qu’Evan Peters, génie parmi les génies, pour incarner le torturé Kai ? Il incarnera successivement Andy Warhol, Jim Jones, Applewhite, Koresh (leader de la secte de Waco) voire même Charles Manson dans des séquences d’une grande intensité. La géniale Sarah Paulson en femme blessée, puis en guerrière nouvelle génération, impressionne autant qu’elle effraie. Il faut également citer l’épatante Billie Lourd, fille de Carrie Fischer la célèbre princesse Leia, qui nous montre que le talent peut se transmettre à la descendance. A la fois inquiétante, fragile et perdue face à ce frère psychopathe, elle détonne dans cet univers glauque. Ici, c’est la xénophobie pure et dure qui est le sujet de la série. Tous ceux qui ne rentrent pas dans le moule WASP voulu par Trump devront disparaître. Vous êtes une femme, vous êtes gay, vous êtes étranger, vous n’êtes pas protestant ? Et bien allez donc vous faire voir ! Révolté et dégoûté (on le comprend), Murphy préfère le biais de la secte pour dénoncer une politique affreuse. Gay et féministe, Ryan Murphy s’empare de l’affaire Valerie Solanas connue pour avoir blessé gravement Andy Warhol. Jouée par la fabuleuse Lena Dunham, cette militante féministe et lesbienne eut une existence humiliante faite de prostitution, de violences et de rejet, publia un manifeste qui gardera un écho encore de nos jours. Sans doute que son cas illustre toutes les épreuves que l’on peut vivre dans sa vie pour lutter contre ceux qui vous jettent sans fondement.
American Horror Story Cult ne s’embarrasse pas de manières, c’est vrai. La paranoïa, centre névralgique de l’histoire, se glisse dans la tête des protagonistes encore plus rapidement que les élucubrations de Trump à ses sujets. Elle change les agneaux en loups et les poussent dans leurs derniers retranchements, avec son cocktail de meurtres sordides, de trahisons, d’empoisonnements, d’emprise sexuelle, de folie ordinaire. Kai, le Diable en personne, s’imagine pouvoir les dompter avec ces éléments, mais cela s’avère illusoire. La femme l’emporte. Le plan de fin, ambigu, s’annoncerait salvateur, mais c’est un leurre. La femme sera-t-elle l’avenir de l’homme ? Ou bien se montrera-t-elle pire que celui-ci ? Murphy n’y répond pas, et nous laisse dans une incertitude totale. Ce qui est certainement plus angoissant et insupportable que le déroulement de l’histoire. Une critique profonde et féroce des peurs sombres et cachées de l’Amérique.
American Horror Story VIII : Apocalypse / Fin et Renouveau d’AHS
Un ensemble de catastrophes nucléaires, missiles et compagnie, a complètement ravagé la planète de ses habitants. Le globe terrestre ressemble plus à un paysage de Fallout avec ses effluves empoisonnées et ses humains radiés au mieux comdamnés à mourir, au pire à virer cannibales. Une étrange organisation, la Coopérative, a réalisé une sélection d’ADN supérieurs pour caster les humains les plus aptes à la survie, et aussi les plus riches qui peuvent s’offrir le ticket d’entrée à plusieurs milliers de dollars. Ils créent ainsi un bunker central, ainsi que d’autres avant-gardes censés protéger d’autres humains. Dans le bunker de l’intrigue, on retrouve Coco Vanderbilt, insupportable milliardaire fille à papa, son assistante esclave Mallory, son meilleur ami gay coiffeur Mr Gallant, sa grand-mère Evie, un couple lambda Timothy et Emily. Ce petit monde est régi par deux bourreaux féminins : Wilhemina Venable et ses réparties aigres, et l’étrange Mead, taiseuse et froide. Alors que les rations s’amenuisent et que les avant-gardes tombent comme des mouches, un mystérieux jeune homme, Michael Langdon, brave les éléments pour constituer une dernière équipe d’humains pour les conduire à un dernier sanctuaire…
Après nous avoir fait voyagé dans tous les symboles de l’horreur du passé et du présent, Ryan Murphy nous livre sa vision personnelle de l’Apocalypse. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est certainement la saison la plus dense et la plus chargée jamais réalisée. En cause? Les multiples crossovers des autres saisons à American Horror Story : Apocalypse, logiquement connectées à l’intrigue de cette dernière. Ce qui en fait un vibrant maelström où j’avoue, on s’y perd un peu. On retrouve Leslie Grossman, autre muse de Murphy aperçue dans Popular, Nip-Tuck et autres saisons, Billie Lourd à notre plus grand bonheur, grande sorcière transformée en larbin grisâtre, Joan Collins en mamie un peu folle, Kathy Bates en vraie-fausse femme tortionnaire, et de nouvelles têtes bienvenues comme Adina Porter, la sensible Emily associé à son amour Timothy (Kyle Allen, impeccable), formant un couple d’amoureux dans un océan de perdition. Le plus de la saison est le charme magnétique du terrifiant Cody Fenn, jouant Michael Langdon, le rejeton du Diable, avec brio. Sans scrupules, d’une cruauté presque mathématique, amoral et sans émotions, il charme ses troupes tout en terrorisant ses ennemis, avec au fond une âme d’enfant mal aimé. Je ne peux vous en dire plus. On y croise sorcières de Coven, famille de la Murder House, quelques touches d’Asylum et un peu de l’hôtel Cortez d’Hotel. Tous tentent de sauver ce qui peut l’être avant que ce ne soit trop tard. Cette fois-ci, on s’intéresse clairement aux rapports de force et à l’établissement d’une hiérarchie presque moyenâgeuse : les pauvres en larbins gris, les riches au sommet de la tour entre fêtes folles, brushings impeccables et mets de choix, quand le garde-manger le permet. Le surnaturel y est quasi-obligatoire, jonglant sans cesse avec les sorcières, les esprits, les fantômes, le vaudou, les junkies avec en prime, des humains radiés plus proches de Toxic Avenger que de Walking Dead ! Si ce côté foutraque peut en épuiser certains, il se révèle étrangement jouissif. On se surprend même à côtoyer des satanistes et Anton LaVey (fondateur du mouvement), deux geeks travaillant pour les Illuminati et.. un robot.
Je n’ai plus les mots. Murphy a épuisé ses dernières ressources dans un dernier jet de créativité, un peu lourd par moments, mais qui saura être un régal pour les fans. Avec une certaine candeur, il revisite à sa sauce un univers post-apocalyptique où l’ancien et le nouveau se confondent dans une fin tragique où l’humanité s’est tuée toute seule. La fin d’un monde pourrait même en engendrer un deuxième, en remontant le cours du Temps et en recommençant les bonnes actions jusqu’à atteindre son but… ou pas. Je n’en dis pas plus. Nihiliste, anticapitaliste, jusqu’au-boutiste, Apocalypse est une fin totale, mais ce qui suit derrière ne sera pas mieux. Ryan Murphy, prophète des temps modernes?
American Horror Story IX : 1984 / L’été meurtrier
Nous sommes en 1984, en pleine ère Reagan, en pleine guerre Froide. Dragon Ball vient d’être publié au Japon, Pinochet établit la dictature en Argentine, et la guerre du Liban éclate à Beyrouth. Mais tout ceci n’est qu’un contexte… car pour le moment c’est l’été à Los Angeles, et une bande de beaux jeunes gens décident de partir pour le Camp Redwood en tant que moniteurs dans une colonie de vacances. Elle est composée de Brooke, la nouvelle du cours d’aérobic venant de Pétaouchnoque, Xavier, le beau gosse dirigeant du cours d’aérobic, Chet, le type sympa, Ray, l’Afro-Américain de service, et Montana, grande gueule cocaïnée peroxydée. Une bonne raison pour fuir des meurtres violents à Los Angeles et les Jeux Olympiques et se payer du bon temps à peu de frais. La nuit tombée, Brooke est agressée par un sataniste comme « mise en garde ». Le lendemain, tous partent pour le Camp où ils font la connaissance de Margaret Booth, propriétaire du Camp, Trevor le directeur des activités, Rita l’infirmière, et Bertie, la cuisinière. Au cours d’un feu de camp, Rita leur dévoile les sombres atrocités qui ont eu lieu au Camp Redwood il y a de cela 14 ans par un certain M. Grelots. Ancien combattant du Vietnam, il chercherait en ce moment même à se venger de la 10e victime qui s’est échappée… Pourrait-il être le fameux meurtrier de Los Angeles ?
Si on pensait que Ryan Murphy ne cèderait pas aux lueurs de la nostalgie à la Stranger Things, c’est raté. On plonge carrément dans cette époque riche en épaulettes, vidéos kitsch d’aérobic, et aux cheveux défiant la gravité. On est clairement dans l’hommage un peu (trop?) appuyé aux slasher movies qui ont fait les beaux jours des salles obscures des années 80. Comment ne pas penser directement au fameux Vendredi 13 dont American Horror Story 1984 s’inspire (trop) largement ? Si l’envie de se taper le front nous vient à l’esprit, on ne peut s’empêcher de constater que Murphy, une fois encore, a réussi son pari de la nostalgie. En outre, il propose même un jeu d’acteurs parfois surjoué pour renforcer le côté « film d’horreur ado » de son sujet. Billie Lourd est très convaicante en sensuelle gazelle folle d’hommes et de sensations fortes, Cody Fenn se mue en clone de Simon LeBon (chanteur de Duran Duran), Emma Roberts dans un rôle à contre-courant de demoiselle en détresse pas stupide, ou l’apparition trop rare d’Angelina Ross, en infirmière ancienne soldate, qui avait joué dans Roanoke. On retrouve Matthew Morrison en prof de sport libidineux porté sur la chose et encore une nouvelle révélation d’acteur : le stupéfiant Zach Villa dans la peau du tueur en série Richard Ramirez ! Sa prestation, incandescente et cachant une rage sourde, nous épate et arrive même à nous faire (beaucoup) peur. Citons le fameux M. Grelots, joué par l’excellent John Carroll Lynch (Fargo, Volte/Face, Twisty le clown de Freak Show, et John Wayne Gacy dans Hotel), présenté comme l’antagoniste de l’histoire, mais qui va vite nous faire virer de bord, au même moment que l’histoire prend un twist inattendu. L’atmosphère eighties est très bien représentée, avec ses vêtements criards et ses hits de l’époque (Kajagoogoo, Billy Idol, Cyndi Lauper), l’ambiance slasher également avec ses nombreux codes inviolés : psychopathe solitaire, bande de jeux décérébrés, jeu de massacre, sang et compagnie. Si l’on est tout aussi fan de l’univers barré de Ryan Murphy, une certaine lassitude s’installe, heureusement évacuée par des acteurs toujours plus méritants et un cadre desservi par une excellente photographie.
Le créateur de la série exposait des thèmes très personnels dans ses oeuvres (racisme, sexisme, rejet, intolérance, capitalisme, homophobie, violence). Dans 1984, il est question de nostalgie, des regrets du passé et de mélancolie. La dernière phrase prononcé par Montana l’affirme : « les années 80 ne mourront jamais, mec ». Le passé et le présent semblent toujours être maintenus par une corde raide où les esprits vagabonds voguent à leur aise, mais rarement apaisés. La frontière entre vie et mort y est toujours minuscule, comme pour dire que le temps n’est qu’au final qu’une grande boucle, un grand tout qui fait que les événements qui nous arrivent sont toujours connectés. Bien sûr, il est question de paternité, du poids des origines et des fautes du passé : voir le personnage bouleversant de M. Grelots, qui vient d’avoir un fils et se demande s’il ne sera pas aussi mauvais que lui. Une morale sous-jacente se profile alors : les actes violents sont punis par une errance éternelle, les actes méritants sont récompensés par de l’attente et de la douleur.
Cela pourrait aussi être une conclusion globale à l’ensemble de la série si l’on voit dans l’ordre les différentes saisons d’AHS : Murder House le deuil impossible, Asylum l’évolution contrainte, Coven la famille dysfonctionnelle et coincée, Freak Show le rejet brutal, Hotel le temps qui passe, Roanoke le miroir des apparences, Cult le monde politique et enfin 1984 la nostalgie névralgique.
Bonus vidéo : Compilations des opening des saisons d’AHS
Nous sommes en face d’une compilation des génériques d’ouverture d’American Horror Story d’une rare beauté et qui personnellement me font un peu flipper. Un grand merci à Kyle Cooper, dirigeant de la société Prologue, un spécialiste des effets spéciaux car il a réalisé personnellement les génériques de films comme Mother !, Paradise Lost, Star Trek Beyond ou encore Rock’n’Rolla. Pas vraiment un débutant donc.
Le thème ? Celui de la saison en cours, avec des éléments graphiques extrêmement soignés et subtilement intégrés à l’ensemble. Pour plus de cohérence, chaque saison a son générique propre, sauf Roanoke, qui se contente d’un simple générique noir et blanc pour bien nous piéger avec le générique d’une véritable émission de télé. La musique y est stridente, violente pour les oreilles, tout comme les images qui défilent, pas franchement rassurantes. Murder House et ses vêtements d’enfant perdus dans le sang et les larmes, ou encore des gravures de sorcellerie pour Coven, ou bien un cirque miniature aux excentricités corporelles (la « botte-vagin », la tête qui vomit) pour Freak Show. Les éléments politiques sont plus subtils dans Cult, avec un voyou grimé en Trump devant une glace et un briquet prêt à enflammer de l’alcool, ou plus générationnels avec le splendide hommage des années 80 de 1984 avec ses vidéos d’aérobic sous acide recouvertes d’éclaboussures de sang et ses transitions style Miami Vice.
Bref, aucun générique ne se ressemble et nous aide davantage à apprécier les anthologies que nous offre la série. Un univers propre, gracieux dans son horreur, qui révèle plein de surprises à chaque plan. Excellent job.
The Last Broadcast : une curiosité imparfaite mais courageuse, précurseur du found footage nouvelle génération qui allait faire table rase du passé et tenter des idées qui feront date. The Blair Witch Project lui doit beaucoup, inconsciemment…
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le genre du found footage est plutôt ancien. On note l’excellent Punishment Park, filmé avec les mêmes codes que le genre dans les années 70 par Peter Watkins. Le film fit grand bruit à sa sortie en dépeignant une uchronie (peinture d’un événement historique qui n’a jamais eu lieu) : un état d’urgence a été créé après la guerre du Viet-Nâm visant à arrêter tous les opposants au conflit. Ils devront traverser pendant 3 jours sans ressources le « Punishment Park », un désert grouillant de flics armés jusqu’aux dents. Un film essentiel sur les décisions politiques, la liberté d’expression et la question centrale du voyeurisme. Car voyeurisme, il en est question dans le found footage : quel est notre rôle, nous, en tant que spectateur, dans une histoire présentée comme réelle alors que tout est faux ? Si cette question était embryonnaire dans les années 70, les années 80 en rajoutèrent une couche avec Cannibal Holocaust, épopée dans une tribu amazonienne versée dans la cruauté et les actes de torture. Ici, la politique avait laissé place à l’horreur. Ce côté horrifique resta longtemps associé au genre, et l’est encore aujourd’hui malgré quelques exceptions (Chronicle, Projet X voire même Rachel Se Marie).
En 1999, le genre renaît brusquement avec le célèbre Projet Blair Witch, réalisé avec un budget ridicule de 25 000 dollars et qui en rapporta près de 100 millions… sous cette promotion marketing se cache un bijou d’épouvante, jouant avec nos nerfs et questionnant notre rapport à la réalité avec une rare acuité. Si j’admets volontiers que seule la fin constitue pour moi un sommet d’angoisse et de terreur, Le Projet Blair Witch démontre en l’espace de 88 minutes toute la puissance de la création cinématographique. En gros, faire grand avec peu.
Mais tout le monde a plus ou moins oublié The Last Broadcast. Surfant sur des sites parfois étranges, je tombe sur ce qui est présenté comme le précurseur de Blair Witch, avec une histoire microscopique : une émission style « chasseurs de fantômes » veut réaliser un reportage sur le Diable de Jersey, créature démoniaque du folklore américain, en compagnie d’une équipe technique, de deux présentateurs et d’un médium. L’histoire, comme on le devine, tournera court. Le film sort en 1998, et pour un budget ridicule de 900 dollars en rapporta 4 millions. Imparfait mais courageux, The Last Broadcast, malgré son gênant cousin fan de sorcières, avait des choses intéressantes à nous raconter.
ATTENTION. Cet article contient des spoilers sur la fin de l’intrigue.
Mystères de The Last Broadcast
Malgré une qualité approximative (grain de l’image sale, filtre 90s typique, mouvement de caméra rude), The Last Broadcast sait faire preuve d’ingéniosité dans son style épuré. Tout commence par un monologue sur fond noir de David Leigh (le réalisateur du film), citant la cruelle histoire de cette équipe de télévision partie filmer le Diable du New Jersey et qui a terminé en bain de sang. La personne regarde fixement le spectateur dans les yeux, parlant d’un ton monocorde où ne trahit aucune émotion. Une sensation pesante se fait sentir avec des fondus au noir, ainsi qu’une musique stridente du meilleur effet. L’intrigue est banale. Deux jeunes gens en quête de frisson veulent faire un dernier coup d’éclat pour faire monter l’audience de leur programme « Fact of Fiction » (Vérité ou Fiction, la TNT n’avait décidément rien inventé), considéré par le créateur lui-même comme l’une des meilleures émissions du genre. Si le propos est convenu et raconté avec simplicité, l’on remarque qu’une certaine critique se fait sentir : sur les deux hommes, l’un d’eux, Stefan Avalos, apparaît comme le plus loquace et le plus inventif. Mais pas le plus intelligent, son programme bat de l’aile et il le cache à ses amis en rêvant de dollars. Il décide de faire participer les gens dans l’émission. Un mystérieux appel, parlant avec une voix « flippante » selon l’un des ingénieurs du son, leur conseille d’aller enquêter sur le Diable de Jersey. Une créature du folklore américain, au corps de reptile, volante, avec la tête d’une chèvre ou d’un cheval. Si l’on peut rire en tant que néophyte à cette bêbête somme toute assez originale, l’ambiance est déjà teintée d’étrange.
On poursuit la quête du mystère. Ils partent pour les Pine Barrens dans le New Jersey, mais cette expédition est déjà vue comme un « fiasco ». Ils rencontrent un médium reconnu dans la région pour les aider dans leur quête : Jim Suerd, dégaine de fan de Nirvana qui apparaît comme original au comportement bizarre. Peu loquace, il instille une angoisse diffuse, qui monte brusquement lorsqu’on le voit deviner des cartes ou se rouler par terre de douleur en exhibant des chiffres gravés sur le bras. Ambiance.
Il sera d’ailleurs le seul survivant de cette quête.
Tension(s)
On pourra reprocher certains effets de zoom faciles sur de pauvres articles de journal, ou des choix d’enchaînement discutables, malgré tout l’ensemble tient, n’oublions pas que l’on est en 1998 et que les moyens sont encore rudimentaires. Si le sort de ces pauvres gens semble déjà sceller, on peut saluer la formidable économie de moyens dont fait preuve le film. Une tension palpable se cache au détour d’un interview, d’un plan de caméra ou d’un commentaire personnel. Via un seul plan, le réalisateur nous fait vite comprendre que l’enquête a piétiné (la police soupçonne même un canular), mais que deux corps ont été retrouvés. Les deux compères n’auront pas fait long feu. Les acteurs sont merveilleux de crédibilité : le policier joue parfaitement son rôle de cartésien face à l’horreur, l’ingé du son un brin caustique, ou bien les proches des victimes jouant la carte de la tristesse avec conviction. Etonnant lorsque l’on sait qu’ils sont tous amateurs. Les lieux sont aussi bien représentés : arrestation de la police, commissariat, maisons cossues, paysages sauvages et inquiétants. Cette crédibilité rend le film bien plus réaliste et ne fait que jouer avec nos nerfs.
En filigrane, quelques critiques viennent s’ajouter : le jugement expéditif du pauvre Suerd que l’on juste « démoniaque » à l’issue du procès, une réélection du parti républicain tombée à l’eau pour le procureur à cause de l’affaire, et le vidéaste chargé de vérifier les vidéos complètement dépassé par les événements. Le réalisateur décide d’y mettre son grain de sel avant de nous exposer ses recherches : cadres serrés, mouvements de corps désorganisés, regard fuyant de Suerd. Celui-ci, sous les vidéos tournés, change complètement. Il n’est plus le gentil gars timide, mais une créature effrayante, dont les problèmes mentaux et la recherche vaine d’un monstre imaginaire vont bientôt le rendre vulnérable. Une incroyable tension se fait sentir, plus forte que les précédentes. On apprend que Suerd, après avoir dévoilé des indices, se suicide en prison. Mais l’auteur du meurtre de Steve et de son comparse reste introuvable, malgré la trouvaille d’un chapeau et d’une carcasse de voiture sur un bas-côté. On devine, progressivement, une piste farfelue : et si c’était le fameux Diable ? Au regard de l’enregistrement, quand on aperçoit une trace de sang dans la nuit alors que l’équipe perd petit à petit l’esprit, on peut s’en douter.
Puis The Last Broadcast bascule dans une autre dimension. Si l’on regrettait les nombreux copies de plans déjà utilisés dans le film pour compléter l’enquête, un retournement de situation s’opère violemment. Le réalisateur s’avère être l’une des « ombres » de la vidéo et sans crier garde, tue la vidéaste Michelle qui pourtant l’avait aidé dans son enquête ! Il s’agit d’une scène de strangulation assez bien exécutée (je rappelle que le film a été fait avec 900 dollars), et se permet même dans son horreur d’être esthétique au milieu des bâches de papier transparent. Sans trahir d’émotion, le réalisateur désire continuer sans « être importuné » et se débarrasse du cadavre. Le grain VHS des années 90 rend les scènes encore plus horribles. Et nous, spectateur, on commence à craindre le pire.
Sans vraiment comprendre ce qui se passe, on s’enfonce de plus en plus dans les Pine Barrens, et quelque part, dans une zone inconsciente. Le réalisateur est dans une autre dimension, il parle à la caméra, répétant sans cesse la même phrase, un cadavre à ses pieds, et un bourdonnement nous emplit le crâne sans comprendre. Mais le film s’arrête là, nous laissant avec de nombreuses questions en suspens. Le Diable de Jersey aura finalement, eu raison de tout ce petit monde trop curieux à s’intéresser à son sort…
Conclusion de The Last Broadcast
Difficile de comparer The Last Broadcast à son illustre rival, Le Projet Blair Witch et ses 100 millions de dollars de bénéfices. Mais malgré une qualité approximative, un début lent et un twist final assez malhabile, on se prend à rêver ce qu’il aurait pu donner s’il avait eu de meilleures conditions. Au final aurait-il était mieux s’il avait eu plus d’argent ? Aurait-il pu garder ce charme brinquebalant, volontaire avec plus de moyens ? La fin aurait-elle était plus logique ? Les acteurs plus crédibles ? Lorsqu’on voit ce que le remake atroce de Blair Witch sorti en 2016 propose comme « relecture » avec plus de fric (une sorcière 3D qui court sur les murs?? Sérieux?), on se demande si c’est vraiment une obligation… C’est dans son économie de moyens que The Last Broadcast se révèle intéressant à défaut d’être inoubliable. C’est tout simplement fou de voir toute cette architecture être dressée de façon si crédible avec si peu d’argent. On retrouve le réel plaisir du cinéma d’innover, d’essayer de trouver quelque chose, d’essayer en somme. C’est en ça que Broadcast et Blair Witch sont fascinants. Faire peu pour provoquer beaucoup. Le temps de tournage très court a également favorisé une zone géographique précise qui devait limiter les allers retours en voiture. Ce qui n’est pas un frein en lui-même, le territoire américain regorgeant dans chaque état de milliers de légendes… la plupart des acteurs étaient de proches collaborateurs des réalisateurs Lance Weiler et Stefan, et l’on retient pour la postérité que The Last Broadcast a été l’un des premiers longs-métrages tournés et montés entièrement sur un équipement numérique grand public.
Mais le film n’est pas exempt de défauts. On retient un rythme assez poussif, comme un pseudo-reportage aux images d’archive intrigantes, une tension palpable avec un point culminant complètement ravagé par une fin sans queue ni tête, qui risque d’en désarçonner plus d’un. La qualité VHS typique des années 90 ne risque pas de plaire ceux qui sont nés avec un écran LCD devant les yeux, tout comme le montage un brin psychédélique (zooms grossiers, spirales à la « Movie Maker », répétition de certaines images inutile). Certains acteurs en font trop et le déroulement de certaines scènes est problématique. La fin en elle-même marque un sérieux frein à une crédibilité pourtant bien établie. Elle suscite beaucoup d’interrogations qui n’auront, on le sait bien, pas beaucoup de réponses. Au final, qui a manipulé qui ? Pourquoi ces jeunes ont été irrésistiblement attirés par une zone en particulier ? Suerd était-il réellement innocent ? Le réalisateur était-il simplement fou au point de tuer ces gens ? Qui est-il au juste ? Un malade mental, un tueur en série, ou bien était-il possédé par l’esprit du Diable de Jersey ? Est ce que cette créature existe et au final, a-t-elle manipulé tout le monde ?
Mais dans le fond, est-ce si important d’en savoir plus ? Cette façon de laisser le spectateur dans l’embarras de choisir, après avoir été manipulé de A à Z par une caméra pourrie, est certainement la chose plus importante et la plus crédible qui ressort de The Last Broadcast. Certes, le film n’est pas parfait, mais il a su comme Blair Witch et sa ribambelle de gamins, jouer avec le réel, le distordre et le malaxer pour en faire ce qu’il veut. Il ne s’embarrasse pas de constat ou de vérité, il propose sa vérité, et la donne à un spectateur avide qui se retrouve bien embêté avec cette fraction de réel complètement réduite à néant par son créateur. L’effroi ne vient pas de faux sang dans la neige, d’un son distordu ou bien d’un visage émacié pixellisé sur un fond noir, mais il provient de cette réalité proche de la nôtre, avec ces étudiants en chemises moches et aux attitudes que l’on revoit chez nos amis, de ces gens interviewés qui pourraient être nos proches, de ces lieux que l’on peut fréquenter. Même ce réalisateur, froid et implacable, pourrait nous être familier. Au début, sans émotion, il débite le déroulement du film comme s’il était le seul créateur de toute l’histoire, on suit gentiment sa progression en ayant un peu peur, et boum, sans crier garde, nous assène ce coup dans la figure, puis disparaît sans crier garde. Celui qui était l’investigateur n’était que le deus ex machina de l’histoire, ayant droit de vie et de mort sur ses semblables. Peut-être la seule chose qui fiche vraiment la trouille dans cette histoire.
Même si l’ensemble s’avère mal ficelé en raison de cette fin abrupte et peu logique, the Last Broadcast mérite d’être regardé. C’est un étrange objet filmique, entre le mockumentaire, le thriller, le film de fin d’études et la performance artistique. Il n’aura jamais eu le succès de Blair Witch, mais il aura été un formidable brouillon pour ce film. Le film aura, malgré lui, engendré quantité d’œuvres plus ou moins imparfaites. De plus, The Last Broadcast peut se targuer d’être le premier film de l’Histoire entièrement filmé avec des caméras numériques entrée de gamme, les premières du genre. Par son statut d’outsider, pour l’avancée technologique, par intérêt cinéphile, et pour le pur frisson du nouveau, The Last Broadcast mérite d’être vu.
Il est des mastodontes dont on est effrayés. Le Bloomberg Businessweek en fait partie. A moins de vivre dans une grotte ou de s’improviser Robinson Crusoé, le magazine créé en 1929 puis racheté par le groupe Bloomberg en 2009 est plutôt célèbre.
Chaque année ce magazine publie le classement annuel des meilleurs MBA, à savoir les meilleurs master of business administration (maîtrises en administration des affaires) qui est attendu comme le Messie par la presse et les étudiants. Autant dire que ça ne rigole pas quand au choix des écoles où l’on apprend les meilleurs cours au sujet de la finance. Mais le Bloomberg Businessweek, c’est une formidable entreprise de 2300 journalistes, travaillant dans plus de 72 pays, grâce au puissant réseau de l’agence Bloomberg, créé par Michael Bloomberg, maire de New York de 2002 à 2013. Publié 50 fois par ans, le magazine rapporte quotidiennement des articles de fond sur des sujets politiques, financiers ou simplement polémiques. Certaines unes du magazine sont restées célèbres pour leur ton caustique, ou avec un parti pris provoquant la stupeur ou l’indignation. Mais plus que le contenu, c’est la forme qui fait que le Bloomberg Businessweek est, dans la galaxie des revues de finance, un cas à part. Et ce malgré les polémiques , les attaques de ses détracteurs, les prises d’opinion intransigeantes que prenait le magazine sur des sujets brûlants…
Mais que serait un magazine sur les finances pointu sans un éditorial pointu ainsi que des couvertures cinglantes sur des sujets à risque ? Durant toute la parution, la couverture du Bloomberg Businessweek, illustrant des faits marquants de société, a aidé à quitter l’univers très straight des magazines de finances. Très graphique, colorée, ou minimaliste, parfois grotesque, souvent cynique, elle dénonce l’impassibilité des politiques américains. Malgré un flanc conservateur (plutôt assumé), le magazine se montre très critique envers ses propres enfants, fustigeant les prises de position complexes sur l’économie, la société, la santé. Aussi, elles peuvent être révélatrices des crises sociétales que traverse l’Homme dans ce monde dominé par les technologies modernes. Le tout avec attention, beaucoup de verve et un esprit sans concession. Assez rare à une époque comme la nôtre portée sur l’auto-censure. Le Bloomberg Businessweek ne se contente pas d’être le mastodonte des finances comme on l’a souvent désigné, il se donne aussi les moyens de l’être. Car le magazine n’est qu’un tentacule faisant partie de la pieuvre Bloomberg LP, puissant réseau financier. Celui-ci dispose de neuf chaînes de télé ainsi que d’impressionnants moyens. Chose étonnante, on penserait qu’un tel pouvoir limiterait forcément la prise de position, or il n’en est rien.
De gauche à droite : « Panne. Une année et une défaite dans sa seconde partie, Barack Obama nécessite une remise à niveau », « Gabriel Zucman : ce qu’il a découvert sur les inégalités bouleverse le capitalisme et la politique », « Warren Buffet : icône féministe ? »
L’équilibre entre design & impertinence
Josh Tyrangiel l’a bien compris. Ce qui fait la force de l’actu de nos jours, c’est une bonne une, ça a toujours été le cas. Mais Tyrangiel, un peu perfectionniste sur les bords, veut vraiment insister là-dessus. Et il s’en donne les moyens en embauchant des graphistes spécialistes de couvertures : Richard Turley, directeur artistique chez MTV et au Guardian, investigateur d’un futur style « cool » pour le magazine. Mais hors de question de répéter les erreurs du passé. Ici, on travaille tous ensemble. Ce qui change énormément par rapport à l’élaboration d’un magazine à la sauce anglo-saxonne, où chaque domaine est quadrillé avec un bureau pour chacun. En gros, tout le monde est séparé et enfermé dans son monde, sans connexion. Tyrangiel mélange les journalistes avec les éditorialistes, les photographes avec les graphistes. Il sait que c’est cela qui va pouvoir changer la façon dont Bloomberg verra le monde, par une organisation interne plus libre. Fini les bureaux côte à côte, cet aspect rigide et ennuyeux, Tyrangiel n’en veut pas. Alors il va tout miser sur le cool, l’accessible et le piquant. La covuerture du Bloomberg Businessweek sera percutante, forte et cinglante. Turley, à peine 34 ans, suit le rédacteur dans ses pérégrinations et lui dédie plusieurs de ses unes devenues avec le temps cultes : le fameux ‘It’s Global Warming, Stupid ». Ou encore le relooking du Bloomberg en magazine pour adolescentes en parlant de Piketty. Ou bien le trombone « Clippy » de Microsoft Word transformé en machine à intelligence artificielle. Un bonheur de graphiste.
De gauche à droite : C’est le réchauffement climatique, idiot, Pikettymania, pourquoi l’Amérique a la fièvre des inégalités sociales, Le rejeton de Clippy : Microsoft construit une armée de bots d’intelligence artificielle. Peuvent-ils être contrôlés ?
Pourtant, sous la couche d’humour, se cache une vérité qui dérange comme dirait Al Gore. La plus emblématique est « It’s Global Warming Stupid » (c’est le réchauffement climatique, idiot), qui parle des conséquences dramatiques du réchauffement climatique sur les populations de l’ouragan Sandy qui a ravagé New York en mettant ses habitants les pieds dans l’eau. Cette une de la Big Apple flottante a fait grand bruit, et a provoqué une prise de conscience salutaire chez certains politiciens qui jurèrent de trouver une solution. Etonnant de préciser que le Bloomberg fut l’un des trop rares magazines à se focaliser sur la question écologique alors que ses comparses préféraient le sensationnalisme. Qu’importe au fond si l’article avait provoqué des solutions qui permettront de bien se faire voir durant les prochaines élections, il avait suffisamment secoué les gens. C’était le but. Et que dire de cette couverture du Bloomberg Businessweek en mode « Pikettymania » rappelant les couvertures de Bravo, OK Magazine ou Closer avec son design criard et ses couleurs acidulées ! Sous le mauvais goût, on fustigeait le spectaculaire et (étrange?) engouement de celui que l’on considérait comme l’un des meilleurs économistes vivants, français de surcroît. Son Capital du XXIème siècle s’était vendu à des centaines de milliers d’exemplaires aux USA qui voyaient en lui le sauveur de l’économie actuelle. Cet trop-plein de vénération avait provoqué une réflexion approfondie chez Bloomberg et il n’avait pas manqué de faire part de sa réponse en mode midinette. Plutôt culotté de leur part, puisqu’il décrit le livre comme une lecture de plage pouvant provoquer une anxiété inutile. Quant à « Clippy », ce bon vieux trombone qui exaspéra des générations d’utilisateurs de Word pendant des années, il se convertit en robot doué de parole et de conscience. Par ce biais, on expliquant la volonté de Microsoft de créer une intelligence artificielle qui sera capable d’aider l’humanité dans le futur. Aussitôt des questionnements sur l’éthique, le mode de fabrication ou bien le souci de contrôle de ces intelligences étaient abordés dans le magazine, et avec sagesse. Quand on sait que « Tay », intelligence artificielle développée par Microsoft, devint à peine lancée sur Twitter nazie, raciste, homophobe et sexiste, on peut se poser des questions sur l’avenir d’une telle technologie… Autrement dit, du pain béni pour une couverture du Bloomberg Businessweek du tonnerre !
De la politique, encore de la politique
On ne peut pas dire que la couverture du Bloomberg Businessweek fasse dans la dentelle quand il s’agit de tacler l’indigence, l’inaction ou encore la complexité des hommes politiques américains. Mais avec la même légèreté et le même piquant, le BB aborde la question de la politique. Pour parler de la crise européenne, inutile de s’embarrasser de politesse : on fonce. Sur la couverture, d’un orange vif, avec un énorme rond noir au milieu « tapez votre tête dedans » en référence à la gestion de ladite crise. En bas, un mode d’emploi pour ceux qui n’auraient pas compris : placez votre magazine sur une surface dure, tapez votre tête, répétez autant de fois que nécessaire, si la douleur persiste, rendez-vous page 9. On ne peut pas faire plus direct. Même constat pour la gestion de la finance américaine avec cette une très célèbre où l’on voit le congrès américain peuplé de bébés criant et pleurant, en parlant de l’issue catastrophique des négociations de la crise de la dette américaine. Elle aura eu le mérite de faire parler les médias et les lecteurs. Une façon comme une autre de parler d’honorables sénateurs comme des enfants capricieux et gâtés qui préfèrent sauver leurs meubles plutôt que de penser à l’avenir de 200 millions de personnes. On ne peut pas en dire autant pour Reince Priebus, obligé, la tête cachée par un facepalm, de sauver le parti Républicain en plein délire Trump. Bloomberg Businessweek se fendra d’un percutant titre pour son article à ce sujet : How to Get Trump Elected When He’s Wrecking Everything You Built (Comment être élu par Trump quand il détruit tout ce que vous avez construit). On ne peut pas faire plus clair.
De gauche à droite : Au sujet de la crise européenne, frappez votre tête ici, Bébés,la politique sur le précipice fiscal (des États-Unis) est outrageuse. Leur pensée économique est pire encore, Le travail le plus difficile d’Amérique, Reince Priebus & la refonte du Parti Républicain.
Mais une couverture du Bloomberg Businessweek, dans le fond, fait son travail avec honnêteté et professionnalisme. Montrer Reince Priebus perdu, méprisé par son propre clan – beaucoup de républicains ne voulaient pas de Trump comme candidat, brusquement propulsé symbole étrange d’un parti en crise était subversif. Quoi de plus offensif que d’enfoncer le clou sur une ère Trump qui allait s’avérer problématique? Priebus expliquera la pression constante des médias que la quasi-défaite de son parti, et lâchera un laconique : «Les gens doivent penser de moi, oh, vous devez être misérable. Vous avez un travail horrible. Mais je ne le vois pas comme ça et je ne verse pas de Baileys dans mes céréales. » Sa victoire avait laissé un goût amer à certains, tandis que d’autres admettaient difficilement cet outsider qui tentait de maintenir à flot un vrai Titanic financier et politique, miné par 6 ans d’Obamania. Cet article grinçant montrant un Priebus dos au mur, le regard perdu dans le lointain, n’allait rien augurer de bon pour l’ère Trump. Comble de l’ironie et malgré ses efforts, Priebus sera limogé par le président en 2017. Visionnaire, le Bloomberg avait senti le vent tourner en se focalisant sur un pauvre homme qui avait tout tenté pour remettre le parti républicain sur le devant de la scène. Une sorte de prédiction sur ce que sera l’ère Trump : coups bas, directives foireuses et manigances assez cruelles.
Le pouvoir du magazine finalement c’était de prendre un élément parmi tant d’autres pour en extirper tout le mécanisme et expliquer aux personnes comment tout cela fonctionnait. Un petit ensemble qui, au final, rejoignait toujours le grand tout.
Le Bloomberg Businessweek, miroir de la société moderne
Se limiter aux finances aurait été une grave erreur pour une percutante couverture du Bloomberg Businessweek. Le magazine savait qu’il fallait se rendre utile, entre autres, parler de sujets plus sociétaux. Pour cela, rien de plus simple, engager des femmes. Surtout celles qui s’y connaissent en droit du travail, système médical et soins. On citera Mary Duenwald, auteur de la Grossesse pour les Nuls, Tracy Walsh et Therese Raphael sur Bloomberg Opinion. Toutes ont eu d’éminentes carrières dans le passé (éditrices pour Wall Street Journal Europe, Harper’s Bazaar, etc) et savent parler de sujets qui fâchent. Par exemple, le sujet délicate de la congélation d’ovocytes, avec un titre choc « Congelez vos ovules, libérez votre carrière« , brandi comme un manifeste féministe. L’auteur de l’article, Emma Rosenblum n’a rien d’une débutante. Elle a travaillé pour le New York Magazine et après Bloomberg, a officié à Elle et au Bustle Digital Group, détenteurs de Zoe Report et Nylon, ayant acheté dans le passé le regretté Gawker.
Dans l’article en question, elle parle sans fard de ces femmes bourreaux de travail sans les qualifier de « carriériste », en soulignant la douleur de certaines, qui, passées 45 ans, regardent tristement leurs amis se marier et avoir des enfants. Rosenblum se focalise avec bienveillance sur une femme travaillant à l’hôpital « coincée dans ses rêveries romantiques » qui ne peut se permettre de faire des enfants malgré un brillant poste. Combien de femmes se reconnaissent dans ce témoignage? Fine analyste, Rosenblum ne manque pas de parler argent, encore, soulignant que cette pratique est un gros business : « le marché potentiel de la congélation des œufs est exponentiellement plus grand que celui de la fécondation in vitro » dit-elle. Les nouvelles technologies ont permis à des milliers de femmes à maîtriser leur grossesse en gardant de côté leurs futurs « enfants » tout en s’envolant vers une brillante carrière. Tout cela grâce à la technique de la vitrification qui utilise la congélation rapide, 20 000 fois plus rapide que la congélation lente, avec un taux de réussite supérieur.
De tels articles dans un média strictement masculin pourraient effrayer les plus puristes, mais le Bloomberg a su évoluer en son temps. Eloquente, la couverture du Bloomberg Businessweek parle volontiers de vergetures, soucis féminins, troubles du langage sur les réseaux sociaux ou problèmes de compatibilité amoureuse. Le tout en dissertant sur le retour de Microsoft ou de Tim Cook !
De gauche à droite : Le grand hack : comment la Chine utilise une minuscule puce pour infiltrer les plus grandes compagnies américaines, Popularité, les produits, personnes, sujets les plus populaires de l’année et comment ont il pu arriver là, Congelez vos ovules, libérez votre carrière, une nouvelle technique de fertilité donne aux femmes plus de choix dans leur quête pour tout avoir.
Car branchée dans le présent, voire le future, la couverture du Bloomberg Blusinessweek répond présente. Avec la une « Man VS Microbe« , le magazine ose parler franchement du coronavirus et de ses méfaits, et soupçonne même des catastrophes à répétition, pensée appuyée par sa baseline « Nous ne sommes pas prêts pour la prochaine épidémie mondiale de virus« . Si au moment de la parution on était soupçonneux, l’article s’est révélé en partie vrai. Un des nombreux méfaits de notre monde moderne ? Certainement. Malgré la découverte et la lutte active de 1500 virus depuis les années 70, un virus se répand à l’heure actuelle bien plus rapidement et plus fort qu’auparavant, ce qui fait frissonner. Les 100 millions de dollars débloquées par Bill Gates serviront-ils à quelque chose ? Le Bloomberg, au risque de se mettre à dos les asiatiques, fustige même le manque de propreté des marchés ouverts alimentaires en Asie, véritables viviers à microbes et infections, ou la gestion tardive de l’état Chinois dans l’éradication de la pandémie.
Dans un registre plus léger, « The Popularity Issue » parle de façon cynique des sujets les plus commentés, achetés, appréciés de l’année. On y trouve un mannequin fatigué, ensevelie sous un tas d’objets hétéroclites sans grand lien entre eux: du détergent Tide, aux sodas, cookies, moutarde, conseils business, bonbons ou franchises de films. Cette une, signée Emily Keegin, peut sembler incongrue, mais elle révèle la tendance des sujets plus commentés de l’année, et le goût des utilisateurs (américains, surtout) pour les objets en question. Le Bloomberg, amateur de cet exercice, sort ce numéro chaque année, tout aussi bordélique que celui montré ici, tout en y ajoutant leur commentaire politique, cinglant et franc. L’on pourrait comparer cette démarche à celle de n’importe quel magazine féminin, mais le Bloomberg est trop intelligent pour manquer une occasion de concerter, de disserter sur tel ou tel objet, de leur incidence sur le monde des affaires et sur notre vie de tous les jours. Que ce soit un misérable paquet de mouchoirs à un simple poisson…
La couverture du Bloomberg Businessweek, une critique virulente
Malgré des débuts conservateurs, la couverture du Bloomberg Businessweek se veut progressiste, toujours en mouvement. Son design coloré, foisonnant d’idées géniales et son éditorial toujours pointu font de cette refonte une réussite… imparfaite. Leurs prises de position parfais violentes sur certains sujets ne leur ont pas fait que des amis. Exemple : « The Big Hack », une qui critiquait le géant chinois d’espionnage industriel avec une minuscule puce (une sensationnelle où l’on voyait un majeur et un ridicule bout de métal dessus). Ce microscopique morceau de technologie aurait pu ruiner toute une économie… si cela avait été vrai. Démenti par les plus grands spécialistes, l’article fut rapidement oublié, et le Bloomberg se montra soudain silencieux.
Mais qu’importe ? Tout le monde fait des erreurs, et on ne pourra pas reprocher le Bloomberg son expertise indéniable sur le monde de la finance, le renouveau salvateur de son écriture et de son habillage visuel qui leur ont permis une meilleure visibilité et même un prix de design en 2017 par l’American Society of Magazine Editors (Asme) dans la catégorie des magazines d’intérêt général.
Acheter le Bloomberg Businessweek, c’est acheter une véritable machine de presse, savant mélange de cool, de gravité et de provocation typiquement américaine. Une machine imparfaite, tel un miroir tendu sur les travers de la vie humaine à travers le monde des finances. Un monde que l’on croyait depuis longtemps inaccessible, et qui, par le biais du magazine, devient subitement visible. Bien plus proche de nous que nous l’aurions cru, et qui s’avère par moments, humain, imparfait. Faillible quoi. The Economist, son principal rival, peut toujours tirer la langue, mais le Bloomberg Businessweek a encore de la ressource.
De gauche à droite : Numéro spécial Design avec Bjarke Ingels, architecte passionné de cercles et de courbes, Comment se battre dans la Big Tech (référence à la Silicon Valley), La récréation est terminée, parlant de la faillite de Toys’R’Us, longtemps géant mondial du jeu pour enfant.
Kid Loco, The Rare Birds, c’est un peu comme un satellite qui revient dans son orbite, après près de vingt ans de French Touch. Après tout ce temps, Kid Loco a conservé une discrétion et une simplicité bienvenues dans un monde criard.
Ayant commencé sa carrière dans les années 80 avec son label punk Bondage Records, Jean-Yves Prieur (son vrai nom) s’est progressivement et avec succès tourné vers les sonorités trip-hop / ambient. A Grand Love Story, sorti en 1998 sur le label Yellow Productions, avait à l’époque fait grand bruit et contribué à asseoir la popularité des Français dans la musique électronique. Durant les années 2000, alors que sa famille d’adoption se vautre dans le néo-disco de mauvais goût, l’artiste continue ses compositions aériennes et travaillées en faisant fi des tendances. The Rare Birds de Kid Locoinspire logiquement la même curiosité qu’a l’époque de son premier disque ou de Kill Your Darlings, certainement l’un de ses meilleurs albums mais injustement boudé. Dans une époque où le trop plein de bruit sonne comme une norme, le retour de cet oiseau rare est bienvenu…
Kid Loco The Rare Birds : Patience
Le vrai pouvoir de l’artiste réside dans sa faculté presque mathématique à mélanger une multitude de sons pour en extraire quelque chose de pur et de simple. A l’heure de la démesure, cette « patience » dans l’acte sonne presque comme un mantra.Si DJ Shadow reste un idéal de perfection pour l’artiste, Kid Loco préfère tempérer la bête et y ajouter une touche névrotique, voire érotique. Claire, un nom de femme, ouvre le bal avec une simplicité étonnante. Insidieusement, le disque navigue dans des eaux mélancoliques, voire sombres, au détour d’un son profond dans certaines ballades, comme Soft Landing On Grass, ou encore le très beau Unfair Game. Cette chanson, toute en douceur, glisse vers un terrain inconnu, aux beats lents. La voix si particulière d’Olga Kouklaki ajoute un niveau inquiétant à l’ensemble. On est plus proches des expérimentations complexes de Portishead que de l’électro 80s qu’elle réalisait… Qu’importe, le mélange fonctionne. Dans cette première partie, la patience semble être le maître mot, et l’on se prend au jeu, nous qui sommes trop habitués aux albums-concepts lourds comme des blockbusters. Après une période de scepticisme, l’écoute se fait naturelle, et notre patience est alors récompensée. The Rare Birds de Kid Loco sait émouvoir avec justesse.
Kid Loco The Rare Birds : Éclectisme
Difficile de ne pas sentir chez The Rare Birds de Kid Loco cet amour du mélange. Discrètement, mais sûrement, l’artiste distille ses influences américaines soul voire funk dans des compositions exigeantes et légères, ou bien inquiétantes et ténébreuses. Yes Please, No Lord ! vogue sur les territoires du jazz, avec son saxophone imparable et sa rythmique singulière. Plutôt dur de ne pas succomber. Puis, dans un soubresaut, l’on atterrit dans l’aquatique Aquarium Lovers, ballade dans l’océan où les bruissements de l’eau constituent la seule mélodie de l’ensemble. Un climax final en batterie nous achève. No Tether en duo avec Thomas Richet, déploie une légèreté teintée de mélancolie, bien gérée par la voix aérienne de Richet et son épilogue amenée avec intelligence. S’ensuit le beau et sombre Bob’s Us Uncle, qui rappelle les grandes heures de groupes comme Portishead ou Radiohead. Mais Kid Loco reste fidèle aux influences noires de sa musique pour y injecter un peu de swing. Et ça marche, l’on est transporté dans une ambiance chaude et accueillante. Blind Me, en duo avec Sadie La Momo, est d’un éclat particulier, soufflant le chaud et le froid, la tentation du noir ou l’appel de la lumière. Motherspliff Connection, au charme érotique, avec ses samples de films américains où prédominent des voix de femmes criant, susurrant ou gémissant de façon équivoque. Ce n’est pas sans penser à son premier album aux accents licencieux, où l’on entendait clairement une femme prendre du plaisir… La conclusion nous arrive brusquement, nous refroidissant presque, au risque de nous laisser atone. Olga Kouklaki maîtrise parfaitement les modulations de sa voix et impose son style froid et élégant à chaque son électro. Le voyage des mélanges est terminé.
Assurance
The Rare Birds n’est pas un album facile à aimer. Au premier abord, déstabilisant, un peu glacé, un peu éloigné, il finit par s’attendrir après plusieurs écoutes. L’on peut compter sur les talents d’arrangeur de Kid Loco pour réchauffer l’ensemble avec des morceaux de jazz de soul, de funk, du trip-hop de Bristol. Savamment distillés, ils se greffent petit à petit et constituent une chaîne logique et harmonieuse, notre esprit s’évade et l’on découvre un monde secret, un peu fermé mais étonnant. L’assurance de l’artiste finit par convaincre, il sait ce qu’il doit faire pour que telle ou telle chanson soit à sa place. Unfair Game et son spleen foudroyant, le charnel Motherspliff’s Connection, Blind Me sous influence Massive Attack, toutes ces trouvailles ne sont que les multiples miroirs du style Kid Loco.
Tout comme l’oiseau rare, Kid Loco est arrivé au bon moment et arrive à nous étonner après plus de deux décennies d’électro française. Quelque part entre le jazz fusion, la musique électronique et les expérimentations, The Rare Birds est un témoignage précieux et sincère d’un orfèvre.