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  • Woodstock 99, ou la fin d’un monde en mode chaos mercantile

    Woodstock 99, ou une envie de revival à l’aube du troisième millénaire. Mais le résultat fut tout autre et le rêve se brisa. Une catastrophe noyée dans l’argent et la boue du consumérisme, de la violence et du sexisme.

    Woodstock 99. Cela partait pourtant d’une belle et louable intention. Ressusciter un temps l’esprit peace an love de ces belles années 70. Woodstock 1968, et ses trois jours de paix, d’amour et de musique dans une communion totale. Un message pacifique qui se devait d’avoir un successeur dans une nouvelle époque, de nouveaux jeunes, une nouvelle musique, vers une nouvelle ère. Celle de la tolérance et de la fraternité. A la lecture de ses lignes, un frisson d’angoisse et un sourire narquoise apparaissent : l’humain est une créature faillible et prévisible. Après une première édition calamiteuse en 1994 – une coulée de boue avait menacé tout l’équilibre fragile du festival –  Michael Lang, le légendaire fondateur du festival, décide d’utiliser ce credo pour continuer.  A l’aube du Nu Metal, différent de la pop suintante des seventies, on aurait pu espérer un grand moment. Grand moment, le festival le fut, mais pas pour les bonnes raisons. Le sort va s’acharner sur Lang avec une rare cruauté, menant à bord désillusions, émeutes, feux incontrôlables et jeunesse déchaînée.  Exit la paix, bonjour le chaos. 

    Au regard des signes avant-coureurs catastrophique, on aurait pu deviner un arrêt brutal de toute opportunité. Or il n’en est rien, et pire, on préfère fermer les yeux. Lang et sa bande d’acolytes ont persisté dans leur déni et encore de nos jours, n’arrivent pas à assumer leur responsabilité. Ce qui rend le ratage de Woodstock 99 plus horrible, et aussi plus fascinant. Dans l’indifférence générale, ce qui aurait du être le pinacle d’un rassemblement pro-espoir, va se transformer en désastre consumériste. Une vague de boue, d’alcool frelaté, de matières fécales balaya durablement toute volonté de manifestation pacifique.

    Woodstock '99, ou la fin d'un monde en mode chaos mercantile - Alworld.fr

    Woodstock 99, un nouvel espoir ?

    Comme cité plus haut, Woodstock eut droit à un événement bis-repetitia en 1994 afin de fêter en grandes pompes les 25 ans du festival. Déjà la volonté de faire le lien entre le passé et le présent de 1994 est illustrée par un choix musical éclectique. On note Cypres Hill et Salt-N-Pepa, le rock d »Aerosmith et de Guns’N’Roses, le métal froid de Nine Inch Nails, ainsi que la nouvelle génération pop rock comme Green Day, Cranberries, ou les Spin Doctors. Une grande rave party propose même une soirée non stop aux sons de Deee-Lite, The Orb ou encore Orbital. Conscients des problèmes du précédent Woodstock, la sécurité est renforcée : pas d’alcool (bonne blague), ni drogue (bien sûr), ni arme (pas sûr), ni resquilleur (à voir). Pourtant déjà des problèmes : U2, REM, Pearl Jam et Grateful Dead annulent leur venue, tout comme Johnny Cash, et les Rolling Stones. Le capitalisme a frappé : on place à 135 dollars le prix d’entrée, avec Haagen Dazs, Pepsi et MCI Telecom qui organisent le festival ! L’ambiance de 1994 est électrique, exit le peace and love. Les jeunes pataugent dans un brouillard et une pluie diluvienne qui durera tout le temps du festival. On commence à nager dans la boue, Trent Reznor de Nine Inch Nails fera une bataille de gadoue avec son groupe, pour calmer le jeu – on les comprend. La vase va alors tout saccager à vitesse grand V, les moshpits et les pogos sont des simulations de secouage violent.

    Rogers Stevens, guitariste de Blind Melon, s’en souvient :

    Il se passait des choses à l’arrière qui n’avaient rien à voir avec ce qui se passait sur la scène. «On se serait cru dans Sa Majesté des Mouches. On entendait vaguement de la musique et il y avait des flaques de boue géantes avec des gens nus qui se tortillaient. Certains dansaient, et d’autres faisaient d’autres choses.

    Rogers Stevens, au sujet de woodstock 94

    Bilan : près de la moitié des 350 000 spectateurs n’auront pas payé leur place, et le site fut complètement saturé en l’espace de quelques heures. La sécurité de l’événement était impossible à appliquer d’un point de vue logistique. Les glissades de boue (« mud« ) continuelle surnomme Woodstock 94 en « Mudstock« . Pourtant, le succès sera immense et le retentissement mérité pour le line-up de qualité (il faut l’admettre!). Et qui peut se targuer d’avoir eu les Red Hot Chili Peppers déguisés en ampoules ? La presse se fendra d’une phrase narquoise en comparant les deux Woodstock : « la boue du 25e anniversaire fut similaire, mais le merchandising hors de prix ne le fut pas ». Ouch. Seulement 3 morts furent à déplorer durant l’événement. 

    Dans cette drôle d’ambiance, Michael Lang veut quand même continuer sur cette lancée. Il est en pourparlers avec un promoteur de concerts de New Jersey, John Scher. L’idée de faire un 30e anniversaire était tentante. Déjà avant de discuter, l’idée d’un troisième Woodstock avait été jugée périlleuse (pardon?) à cause des coulées de boue et des désordre de l’édition de 1994. En 1998, ils décident d’éviter tout problème de lieu en se basant sur une base militaire de Rome, à New York. Cela était bien entendu dans l’idée de faire des économies sur les structures car pas d’échafaudage à monter. La base avait le mérite d’avoir déjà des bâtiments disponibles et de grands hangars et tentes pour abriter les concerts. Le maire de la ville, Joseph Griffo, accepte avec enthousiasme pour attirer du monde dans la région un peu moribonde et d’attirer des fonds. Une conférence de presse est lancée avec Hillary Clinton pour calmer tout le monde. La folie des grandeurs poussera même Lang à envisager une seconde antenne à Wiener Neustadt en Autriche ! Heureusement cette idée ne prendra pas corps pour des raisons évidentes de budget.

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    Autre changement et pas des moindres : l’argent. Le vieux nerf de la guerre ! Les places furent alors fixées à 150 dollars. Même pour un festival historique comme Woodstock, une somme pareille (l’équivalent de 260 dollars actuels) était onéreuse pour son temps. Les pertes d’argent avaient été colossales avec les deux précédents Woodstock et il était question de rentabilité, c’était le problème numéro 1. On fit appel à de nombreuses sponsors pour vendre la marque Woodstock 99, et le bon vieux vent de liberté soixante-huitard ne faisait plus que brasser de l’argent bien vert. Bien entendu, la sous-traitance utilisée par le festival, était aussi là pour optimiser les coûts. Et puis l’Amérique traversait une hausse sans précédents de profits divers, et le taux de chômage était exceptionnellement bas depuis plus d’une génération selon les économistes. On pouvait se permettre de voir un peu grand niveau argent… Autre décision, on décida de faire payer les téléspectateurs du câble la retransmission en simulcast de Woodstock 99 sur MTV, à 59,99$. Pour bénéficier d’images exclusives, d’interviews de ses artistes préférés, l’Américain de base pouvait se l’offrir depuis son canapé. Une petite révolution, tant technique que journalistique même où ce genre de retransmissions d’interviews et d’événements à l’arrache, un peu « homemade » étaient rares.

    Pour la musique, Lang l’admet lui-même, il n’y connaissait que pouic en matière de nu-métal. Mais il savait que ce genre était populaire à en cette fin des années 90, les concerts (et scandales) étant nombreux, et les clips tournaient en boucle sur MTV. La chaîne était devenue le phare d’une nouvelle façon de consommer la musique avec une image jeune et branchée. Aussi, il faiiat éviter les problèmes de sécurité, comme installer un mur de 3.7 mètres de haut en contreplaqué et d’acier pour éviter les écrasement des portes des éditions précédentes. Ce « mur de la paix » sera peint de couleurs chatoyantes. 500 agents de la police de New York seront prévus pour la sécurité. En plus de deux scènes principales, les installations contenaient plusieurs petites scènes, un hangar de pour la rave party de clôture, un terrain de sport et un mini-festival de films indépendants installé dans un hangar à avions. Tout le monde sourit, malgré les craintes, les réunions sont là pour prouver que tout va se dérouler comme prévu.

    Tout semble aller pour le mieux alors ?

    Woodstock 99, un désastre logistique

    Comme un signe avant-coureur, la bouteille de champagne d’inauguration nécessitera treize coups de trique pour la briser. Contrairement à l’édition précédente, les températures sont idéales, avec un soleil brillant et un temps idyllique. Enfin le festival commence. Sauf que déjà, les routes sont complètement saturées, faute de place pour se garer. Le mercure monte très vite à 40 degrés, transformant l’endroit en fournaise . Il faut dire qu’implanter un festival sur une base militaire faite d’asphalte et de béton n’était pas très judicieux…  Autre élément problématique, les scènes étaient très éloignes l’une de l’autre. La scène Est et la scène Ouest avaient pratiquement 3.7 kilomètres de distance entre les deux, forçant les gens à marcher sous un cagnard inhumain. Le camping bon enfant du festival étant complètement saturé, cela obligeait les participants à camper sur de l’asphalte chauffé à bloc. De plus, pas grand-chose – voire, rien – pour s’abriter. Le pauvre festival de films indépendant dans le hangar à avions servira surtout à abriter une foule brûlée par le soleil. Les énormes camions des installations servaient également à s’y abriter dessous, pour fuir la chaleur volcanique, présente aussi bien de jour comme de nuit. 

    Sardonique, Noodles du groupe The Offspring sera impitoyable sur cette expérience :

    Vous savez, il y a un terrain de festival en Allemagne qui a été littéralement construit par Hitler, et nous y avons joué un certain nombre de fois, c’était un endroit génial, très amusant. Cette base aérienne était moins accueillante qu’un endroit construit par les nazis.

    Noodles d’Offspring sur woodstock 99

    L’argent, toujours lui, était roi. Mais les bourses allaient-elles vraiment suffire pour un festival comme Woodstock 99? Les prix pratiqués furent aussitôt critiqués : 12$ la part de pizza (16$ actuels), guère moins pour un sandwich, et jusqu’à 4$ (7$ actuels) pour une bouteille d’eau. Je rappelle que l’on est en 1999 ou la bouteille d’eau se vendait entre 0.65 et 0.75 centimes ! Une fortune même pour un public de jeunes blancs urbains que le festival visait. Et forcément, les vivres vinrent à manquer. Les organisateurs avaient été contraints de louer les services de nombreux sous-traitants, dont les contrats leur donnaient un contrôle total sur les prix. Résultat, les prix grimpèrent bientôt vers la fin du festival, atteignant des sommets : 12$ la bouteille d’eau ! Même l’idée d’aller au supermarché se ravitailler fut un désastre. Car les commerces de Rome et alentours furent bientôt vidés par cette marée humaine. De plus, les festivaliers étaient systématiquement fouillés à l’entrée et à la sortie, et du coup, toute nourriture extérieure était bannie pour éviter la dissimulation de drogue. Face à la raréfaction de l’eau, on cassa bientôt les canalisations, l’eau se déversa et la désagréable sensation que les choses se répètent devint réalité. Tout le festival fut submergé par de la boue. Ce qui laissa la part belle aux bains de boue, aux jets et batailles de boue, bref tout ce qui était possible de faire avec ce mélange noirâtre. Des photos légendaires circulent toujours sur Internet à ce sujet.

    https://www.youtube.com/watch?v=mtRU9se1fQ8&ab_channel=CodeRed

    Encore un autre problème : les toilettes. Tout ce petit (trop grand) monde devait se soulager logiquement dans des sanitaires prévus à cet effet et se laver dans des douches. Mais ceux-ci devinrent rapidement bouchés et inutilisables. Ils débordèrent bientôt, forçant les festivaliers à faire leurs besoins… ailleurs, surtout derrière les étals de vendeurs de merchandising. Pas super pour le coup marketing. Pire encore, les excréments se déversèrent logiquement dans le sol déjà maculé de boue, de terre et d’eau des canalisations. Les produits chimiques utilisés pour tout nettoyer s’y trouvaient, et alors que tout le monde rigolait, on se retrouvait avec des cas de bouche et de pied de tranchée. Ces maladies transformerait n’importe quel jeune sain de corps et d’esprit en Poilu de la guerre de 14-18… Voyez le topo. Le comté d’Oneida avait réalisé des tests sur cette eau et des traces d’E.coli et de bactéries dangereuses s’y trouvaient…. les poubelles débordèrent à leur tour, et les festivaliers en profitèrent pour y taper dessus ou les rouler sur le terrain, histoire de rejeter une colère qui augmentait chaque jour. Les éboueurs avaient déserté l’endroit, visiblement déchantés par les montagnes d’immondices qui se trouvaient au sol, et on les comprend.

    Même question sécurité, c’était la chienlit. Finalement Lang décida de faire une économie substantielle en créant une « Peace Patrol ». Officiellement, des bénévoles zélés et formés recrutés par intérim pour gérer les conflits sans heurts. Officieusement, c’était surtout des jeunes et ados sans expérience à qui on avait fait signer un vague papelard et donné un tee-shirt qui leur permettait de faire ce qu’ils voulaient, et pas que des bonnes choses. La désorganisation avait fait que ces jeunes n’étaient pas franchement emballés par la montage de boulot qui les attendait. Certains échangèrent même leur précieux t-shirt contre 200 à 500 dollars et quantité de drogue et d’alcool. D’autres en profitèrent pour laisser exploser leur bas-instincts : agressions sexuelles, combats payants, trafic de drogue. Ce qui n’arrangeait guère l’ambiance, déjà électrique en raison du manque de nourriture, d’eau potable, de toilettes et de confort. Ajoutez à cela des prix prohibitifs et quantité de substances illicites et le cocktail allait s’avérer explosif. Il suffit de voir cette compilation Youtube pour comprendre que l’atmosphère n’était pas aussi peace and love qu’on le pensait.

    Et la musique dans tout ça ?

    Musique partout, respect nulle part

    Comme cité plus haut et malgré ce désastre de santé publique, Woodstock 99 possédait un line-up incroyable. Pour l’époque, c’était la Rolls Royce de ce que le jeune de l’époque écoutant, du rap hardcore (Ice Cube), à la pop délicate (Sheryl Crown) en passant par le nu métal bourrin (Limp Bizkit), l’électro british (Chemical Brothers) ou le funk des anciens (James Brown). Mais même dans ce domaine, Woodstock 99 restera dans les annales comme le « festival ou la musique est morte » . Malgré d’excellentes performances, on note de trop nombreux problèmes en raison de l’organisation pourrie du festival. James Brown réclama plus d’argent pour monter sur scène à peine deux minutes avant de commencer son show. Kid Rock se déguisa en « mac » stéréotypé noir avec force blagues douteuses. Sheryl Crown se verra jeter de l’excrément durant une chanson et on ne cessera de lui demander de montrer ses seins. Elle se remémorera l’expérience en 2019 comme l’une des pires performances de sa carrière. On jeta une bouteille de bière à la figure de Dexter Holland, chanteur de The Offspring qui observa et condamna les nombreux attouchements dont étaient victimes ses fans féminines. Insane Clown Posse scotcha des billets des 100 dollars sur des ballons de plage à lancer au public pour se moquer des prix exorbitants du festival, provoquant des disputes violentes. Le concert de Korn le vendredi n’arrangea rien, la foule devenant de plus en plus incontrôlable et violente. Jonathan Davis, le chanteur du groupe, dut même être mis sous assistance respiratoire à cause de la chaleur.. Gavin Rossdale de Bush souffrit même d’anxiété et d’angoisse à l’idée de jouer, c’est dire. Et on ne peut que compatir à cette peur logique. Encore une erreur de programmation puisque selon les dires de Jonathan Davis, il aurait fallu mettre plus de moment de respiration entre les groupes pour éviter que cela ne parte en cacahuète. Par chance, les mélodies de Bush finirent par calmer la foule, pour un temps.

    Mais le festival n’était pas encore fini.

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    On le comprit assez vite, le respect était mort. Les festivaliers, épuisés par tous les problèmes de l’organisation, avaient depuis longtemps pété les plombs. Les prix exorbitants avaient forcé les gens à s’hydrater à la mauvaise bière, à se rouler dans la boue et dormir en bas d’un camion pour fuir le cagnard. Les comportements problématiques avaient empiré dans la seconde moitié du festival et les incidents, nombreux, furent reportés. On ne comptait plus les actes de vandalisme, les sorties de route et les nombreuses agressions sexuelles. Et en prime time, devant des téléspectateurs médusés ayant payé leur pass pour voir ce spectacle. MTV en fit les frais. Engagée pour couvrir largement le festival, la chaîne comprit vite l’environnement se détériorait. Les festivaliers devenaient de plus en plus hostiles envers les présentateurs de MTV. Carson Daly (le beau gosse de Total Request Live, souvenirs!) se souvient d’avoir été fréquemment la cible de bouteilles, de pierres et de piles de détritus alors qu’il couvrait le festival. Il notait que les cadres de MTV avaient publié une déclaration à l’intention de leur personnel sur place indiquant que Viacom, la société mère de la chaîne, ne pouvait plus garantir leur sécurité. Cela en dit long sur la question de l’ambiance et de la sécurité globales de Woodstock 99, pourtant vanté comme une célébration du peace and love…

    L’époque avait changé, c’était sûr. Les rejetons  des hippies de 1969 n’avaient plus rien à voir avec leurs darons aux marguerites dans les cheveux. Une culture du sale, de la violence de toute sorte avait explosé en Amérique, sans que personne ne s’en émeuve. On est en pleine affaire Monica Lewinski, le métal, le rap hardcore et ses comportements dangereux étaient la norme, la masculinité toxique explosait, l’époque était dure, violente et sans concession. La fusillade du lycée de Columbine ne datait que de deux mois auparavant. Autant dire que le climat n’était franchement pas propice à la paix et la méditation. Toute la musique du monde ne pouvait donc calmer cette soif de vengeance. 

    Le débordement n’allait pas tarder à arriver.

    C’est l’heure de Limp Bizkit d’entrer sur scène. Auparavant, Alanis Morissette avait essuyé une profonde apathie de la part de la foule et des commentaires désagréables. Ambiance. Dès que la musique retentit, on se rend compte de la catastrophe qui se prépare. La foule s’agite très violemment en moshpits et pogos dévastateurs. Les structures finissent par casser face à ce vacarme, causant des blessés. Fred Durst, pas le couteau le plus affûté du tiroir, comprend que la situation est désespérée. Répétant comme les précédents les consignes de sécurité, il décide de foncer dans le tas et chante « Break Stuff ». Littérament « casser des trucs »,  un ordre donné aux festivaliers de se libérer. Il n’aura fallu qu’une demi-seconde pour que toute la rage explose enfin. Le contreplaqué de la clôture s’arrache par petites morceaux. Cela menace l’équilibre des scènes et forcent les techniciens à battre en retraite et coller un panneau « The Alamo » en bas de leurs bureaux ! Conscients de l’horreur, les organisateurs coupent le micro de Durst et une marée de médecins vient s’occuper des blessés et des gens bousculés sur le sol. « Nookie » retentit et c’est le drame. Durst, décidément très intelligent, demande aux fans de « surfer » littéralement sur les morceaux de contreplaqué  pour ajouter certainement plus de « peps ». Malgré les pleurs de la sécurité, il avait ordonné aux fans de faire ce qu’il demandait. Le spectacle était piteux à voir. 

    Il est temps d’aller au fond de soi, de prendre toute cette énergie négative et de la faire sortir de ton putain de système. Vous avez des problèmes de filles ? Des problèmes de garçons ? Des problèmes de parents ? Des problèmes de patron ? Tu as des problèmes de travail ? Tu as un problème avec moi ? Tu as un problème avec toi-même ? Il est temps de prendre toute cette énergie négative et de l’évacuer !

    Fred Durst haranguant la foule

    Des morceaux énormes de contreplaqué avaient dangereusement glissés sur scène, en haut des têtes, partout. Comme le signe d’un festival qui part littéralement en morceaux. Bien des années plus tard, à l’élaboration des documentaires sur Woodstock 99, chacun se renverra la balle. Durst affirmera que calmer 300 000 personnes était impossible et qu’aucune chanson n’aurait pu faire cela. La timide défense de la part de ce dernier est d’avoir voulu créer du spectacle et d’exorciser une colère lancinante du public. Une excuse hors de propos quand on sait que la sécurité a affirmé à Durst pendant le concert que des bâtiments avaient été littéralement arrachés… Trent Reznor, jamais avare d’un bon mot, affirma dans une interview à Rolling Stone en octobre 1999 à ce sujet « Fred Durst peut surfer sur un morceau de contreplaqué dans mon cul ». Rire jaune. 

    La rave party du samedi était sensée calmer les esprits, mais rien ne put tranquilliser une foule de plus en plus incontrôlable. Censée être une sorte de rupture par rapport à la scène principale, la tente de la rave fut le théâtre de violences accrues et d’agressions sexuelles. Fatboy Slim, pourtant heureux de performer tout comme Moby, dut faire face à un accident. Un homme apparemment en état d’ébriété a volé et conduit un camion de maintenance dans le hangar de la rave à travers la foule. Par chance, aucun blessé mais un viol d’une jeune fille de 15 ans fut rapportée. Conscient du drame produit, le staff de Fatboy Slim supplia l’artiste d’arrêter sa performance et de partir illico presto pour éviter un autre drame. Après plusieurs jets de bouteille et d’examen de conscience, il affirma à la foule dense que son show était terminé. Lui et son équipe repartirent en jet jusqu’à l’aéroport où ils dormirent avant de rentrer en Angleterre le lendemain au matin…

    En conclusion, le moment le plus pénible du festival avait été passé, pensèrent naïvement les organisateurs. Mais vous le savez, la bonne vieille loi de Murphy allait se pointer d’un moment à l’autre. En cette terrible nuit du dimanche 25 juillet, clôture du festival, Woodstock 99 allait entrer dans la légende du désastre total.

    Apothéose dans les flammes de l’Enfer

    Dans ce line-up sans queue ni tête, subsistait un espoir de calme après la tempête. Mais le mal semblait déjà fait. Jewel, gentille chanteuse de l’Utah populaire à l’époque, fut chargée de calmer le flot… mais le spectacle selon ses dires n’était pas brillant. La foule s’était vidée de sa substance, laissant place à une fatigue nerveuse et un épuisement physique importants. Après quelques chansons (et quelques insultes et jets divers), elle repartit manu-militari dans son bus de tournée et fuya le lieu bien vite. Les groupes Creed, Sevendust, et Godsmack se plaignèrent de jets de bouteille et d’autres… projectiles et d’insultes. Ils furent obligés d’être escortés par des agents de sécurité pour éviter les troubles. 

    Le dimanche soir arriva enfin. Sur la scène ouest performait les Red Hot Chili Peppers avec un Flea nu derrière sa guitare, et sur la scène est jouait Megadeth.  Et certainement la pire idée de l’univers fit son entrée. Pour commémorer les victimes des tueries de Columbine survenu en avril 1999, le groupe d’activistes PAX voulut faire un geste spécial. Des bougies furent distribuées sur le stand de l’association pour faire une veillée commémorative. Dans un tel climat d’agressivité, c’était l’ultime geste qui allait mettre le feu aux poudres. Les autorités locales n’avaient bien entendu pas été concertées à ce sujet, et ce qui devait arriver arriva. Le brasier fut immense, alimenté par les morceaux de contreplaqué et les déchets éparpillés au sol. La principale tour audio avait pris feu. Même les pompiers ne purent régler ce problème, en raison du danger de la foule. Des spectateurs aguerris avaient grimpé la tour audio pour la brûler et celle-ci s’effondra sur le terrain. Heureusement personne ne fut blessé ni tué par cette chute improbable. 

    Dans un dernier sursaut de désespoir, le maire de Rome lui même supplia de faire revenir les Red Hot sur la scène pour calmer le chaos. On pourrait avoir de la peine pour eux, si leur choix de chansons avait été plus judicieux. En effet, ils décidèrent dans ce chaos total de reprendre « Fire » de Jimi Hendrix pour commémorer le Woodstock de 1968. Peine perdue, la violence s’était élevée bien haut dans les cieux avec ce feu sacrificiel, symbole d’un festival qui part en fumée. Le chanteur Antony Kiedis se feignit d’un commentaire ironique « Putain de merde ! C’est, euh, Apocalypse Now là dehors! » tout en constatant l’ambiance mauvaise de ses fans vers la scène.  Ses pensées sur cette conclusion violente et enflammée sont sans équivoque.

    Nous avions participé à des tonnes de festivals où des feux de joie avaient été allumés, alors celui-ci n’a pas semblé sortir de l’ordinaire… Au moment du rappel, nous avons entamé ‘Fire’, non pas parce que des feux faisaient rage, mais en guise de palliatif pour la sœur de ce pauvre Jimi

    Kiedis sur le choix de la chanson « Fire » au Woodstock 99

    Des rumeurs circulaient sur une surprise pour clore le festival. Un concert secret avec Michael Jackson, Prince et les Rolling Stones était en fait tombé à l’eau, et remplacé par un show minable de lasers et des images de Jimi Hendrix. La rave party de clôture avait aussi été annulée dans la foulée. Enhardis par la trahison et les flammes de l’Enfer, le festival vécut ses dernières heures dans une apothéose de violence larvée, de structures brûlées, de feux destructeurs. Comme possédés, les participants dansaient en cercle autour de ces feux. À la recherche de combustible supplémentaire, certains ont arraché des panneaux de contreplaqué du « mur de la paix », censé être inviolable, qui clôturait l’enceinte du festival. Des distributeurs automatiques ATM avaient été renversés et forcés. Au total, environ 22 000 dollars ont été dérobés. Des remorques remplies de vêtements, de nourriture et de matériel avaient été cambriolées dans des mouvements de foule effrayants à voir. De nombreux stands de vendeurs ou tentes abandonnés avaient été retournés et incendiés. Plus de « Peace Patrol » qui traînent, tous les membres, effrayés, s’étaient enfuis pour sauver leur peau.

    La délivrance arriva bientôt. À 23 h 45 exactement, les forces de l’ordre composées de 500 à 700 agents de la police de l’État de New York, et de la police locale arrivèrent. La plupart d’entre eux étaient bien mieux équipés que la « Peace Patrol » de pacotille, avec du matériel anti-émeute. Dans un souci d’ordre, la police repoussa la foule vers le nord-ouest, loin de la scène située à l’extrémité est de l’aérodrome. Mais de nombreux festivaliers de la foule ont opposé une certaine résistance et se sont dispersés vers le terrain de camping et l’entrée principale. Ce « mouvement » anti-émeute avait permis de fatiguer un bon nombre des jeunes dans la foule et de les retrancher vers des zones plus sûres. Pour ce qui est des incendies, ils ne seront maîtrisés que bien après le lever du soleil.

    Dans un paysage apocalyptique, l’asphalte et le béton avaient signé leur arrêt de mort. Sur cette montagne de déchets, d’immondices, et de douleur de fan trahi, les flammes avaient tout avalé, ne laissant que la lassitude et l’harassement. Woodstock 99 avait rendu l’âme, enfin.

    Woodstock 99, la fin d’une époque

    En 2021, Rolling Stones fait un article commémoratif de Woodstock 99, en affirmant que ce festival fut « le jour où les années 1990 se sont éteintes ». Cela en dit long sur ce que le festival a légué et apporté. On pourrait parler de ce qui avait été dit plus tôt : catastrophe logistique, désastre social, cafouillage musical, feu de l’enfer comme clôture. Cela suffit à effrayer n’importe qui.  

    C’est certains, plusieurs choses importantes sont à expliquer pour comprendre pourquoi une bonne idée avait été si sauvagement brisée. L’époque n’était plus franchement à la méditation et à la concertation pacifique. C’était un fait. On vivait la fin du grunge, avec ses remises en cause de sexe, de genre et de violence. Kurt Cobain s’était même produit en robe sur scène et s’était longuement confié sur le sexisme dans le milieu du rock, une première. Les Riot grrrls faisaient une percée timide mais prometteuse. Les Beastie Boys s’excusaient même publiquement de leurs paroles misogynes et Ad-Rock avait demandé à l’industrie de remédier à son sexisme ambiant. Mais à la fin des années 90, on observa un dangereux glissement vers le trash et l’agressivité, et les promesses furent vite oubliées. Les groupes de rap et de rock hardcore explosaient à la télévision et à la radio et les bons vieux clichés devinrent la norme. Les tueries de masse avaient déserté le peu d’espérance d’une jeunesse pacifique. Les scandales sexuels de Bill Clinton et la popularité de la franchise « Girls Gone Wild » sur MTV banalisaient un sexisme et des comportements problématiques sans retenue. Pas étonnant qu’une telle jeunesse ait évolué et s’était éloignée du féminisme première génération de leurs parents, découvert… en 1968. Un miroir déformant d’une génération sans repères, qui casse tout, pille tout et tripote sans la moindre faiblesse. C’était donc ça, ce triste spectacle d’une jeunesse majoritairement blanche, biberonnée à la culture WASP dominante riche, sexiste, machiste et dure, qui avait enterré un festival plein de bonnes intentions.

    De bonnes intentions, Lang en débordait, mais la réalité fut tout autre. Bâtir sur des rêves est le meilleur moyen de se planter, Woodstock 99 en est la preuve. Le lieu n’était pas adapté à un tel festival, surtout par des températures caniculaires. L’estimation du public non plus, compte tenu du manque de vivres et de confort.  L’idée d’une « Peace Patrol » était condamnée à l’avance, car la sécurité est un gros poste de dépense à ne pas négliger. Les prix exagérément élevés, même pour des WASP aisés, étaient la preuve que le capitalisme et la surconsommation avaient définitivement emporté l’esprit 70’s libertaire et égalitaire. Quand on sait que 60% des festivaliers souffraient de déshydratations et de blessures diverses, on comprend que la logique commerciale était perdue d’avance… Trois morts furent à déplorer durant cette sinistre période : David DeRosia, décédé d’hypothermie durant le concert de Metallica, un homme de 44 ans ayant subi un arrêt cardiaque le vendredi et Tara Weaver, une femme de 28 ans écrasée par une voiture.

    Woodstock '99, ou la fin d'un monde en mode chaos mercantile - Alworld.fr

    Même côté musique, pourtant le coeur du festival, Woodstock 99 ne brilla pas pour son intelligence. Si son line-up était de qualité, le déroulement de celui-ci manquait clairement de logique. La programmation, trop brouillonne et axée sur des groupes agressifs, avait lessivé un public prêt à tout casser. Les rares moments de détente, peu inclus dans la timeline, n’avaient pas réussi à calmer les esprits. Sheryl Crow, l’actrice Rosie Perez, Alanis Morrisette et Jewel avaient essuyé des critiques négatives tout au long de leurs prestations avec force commentaires sexistes, une attitude révoltante. Pas mieux du côté des musiciens hommes, victimes d’insultes et de jets de détritus en tout genre. Le respect n’avait plus cour nulle part. Certains observateurs déclarèrent, bien des années plus tard, que ce fut une période honteuse pour le nu-metal, et la cause indirecte de sa mauvaise image auprès des médias. 

    MTV fut également critiqué. La chaîne, dopée à des programmes de plus en plus vulgaires (« Jackass« , « The Grind« , « Girls Gone Wild« ), s’était surtout concentrée sur des femmes seins nus avec publication de leurs photos et vidéos, le tout sans autorisation. Pire même, elle était accusée d’entretenir une sorte d’hypocrisie sur leur changement musical afin de capter une audience plus jeune. La chaîne rock’n’roll des débuts avait laissé place à des boys bands commerciaux et de la musique pour ados, de quoi faire hérisser le puriste. Le chanteur d’Offspring fit même installer sur scène des effigies des Backstreet Boys avant de les défoncer à coups de batte de base-ball devant un public hilare. Rire jaune. Des témoignages contradictoires existent toujours aujourd’hui sur la responsabilité de telles images. Lang accusera MTV de sensationnalisme, tandis que la chaîne rétorquera qu’elle n’avait filmé que ce que ses journalistes avaient vécu. Des différends irréconciliables.

    Mais le pire, c’est que personne ne semble, au vu des réactions, porter le fardeau sur ses épaules. Compréhensif, tant le sujet est lourd à endosser. Michael Lang & John Scher semblent accuser tout le monde, sauf eux. Le premier était clair sur ce point : faire du profit. A ce sujet aucun problème, car le festival engrangera malgré les soucis plus de 29 millions de dollars. Cela aura au moins permis une surfréquentation de Rome de 200 000 personnes pendant un week-end et beaucoup de choses positives. Mais à quel prix. Sur la question de la sécurité, tout le monde était unanime pour dire que rogner de l’argent dessus était un suicide collectif, mais encore une fois Lang minimisait les faits en affirmant que les mouvements d’agitations étaient « marginaux ». Second rire jaune quand on voit les images, plus vraies que nature (tout de même!) sur cette marée humaine incontrôlable, démoniaque, prête à tout brûler pour un bouteille d’eau à 4$ !!

    Ironie du sort, quelques mois plus tard commençait la première édition de Coachella. Les coûts d’assurance de Goldenvoice ont augmenté de 40 % en conséquence et la société a dû faire face à l’incertitude concernant les billets de ce nouveau festival. Effrayés par Woodstock 99, les organisateurs firent encore plus d’efforts pour éviter les mêmes erreurs. Le lieu avait été choisi avec soin et la météo était parfaite. On redoubla d’effort pour insister sur le confort du festival : fontaines d’eau gratuites, toilettes spacieuses et tentes de brumisation. Le line-up fut plus éclectique et moins agressif, la sécurité était stricte, on mit en place un parking gratuit et des bouteilles d’eau étaient offertes à tous les festivaliers. De plus, ceux-ci pouvaient en payant plus s’octroyer des privilèges. Pour une somme plus ou moins élevée il avait accès à des espaces VIP, des contreparties, une zone spéciale, etc. Woodstock 99 fut donc le dernier festival de musique où tout le monde fut logé à la même enseigne. En vue de ce que cela avait généré auparavant, c’était peut-être un mal pour un bien.

    Chaotique, sauvage, excessif, brutal et foireux, Woodstock 99 est une mauvaise expérience, une mauvaise publicité et une très mauvaise période pour la musique des années 90. Le festival enterra une bonne fois pour toutes tous les rêves d’amour et de naïve communion pour devenir le brouillon informe d’un festival vaincu par ses désillusions et son profit. Entre 1969 et 1999, c’était donc un gouffre de foutre et d’argent qui avait tout englouti sans la moindre faiblesse. Une conclusion d’une terrifiante vérité. Le Fyre Festival, lui, avait eu au moins le mérite d’avoir été annulé au dernier moment, privant les gens de trois longs jours d’un supplice éternel.

    Toutefois sur ce tas de fumier, émergèrent la forme moderne et plus malléable du festival actuel. Lollapalooza, Coachella bien sûr, Tomorrowland ou encore le Hellfest lui doivent une fière chandelle…

    L'après Woodstock 99 - Alworld.fr

    Pour aller plus loin :

    Documentaire Peace, Love, and Rage - Alworld.fr

    Woodstock 99 : Peace, Love, and Rage

    Réalisation : Garret Price | Année : 2021

    Complément intéressant au documentaire de Netflix, car il insiste bien plus sur les questions politiques et la responsabilité à engendrer de tels problèmes. On apprécie le montage dynamique, les prises de position parfois vacillantes, la franchise désarmante des camps qui s’affrontent.. On parle longuement d’une époque violente, où l’amour a disparu et où subsiste l’égoïsme et le laisser-aller d’une jeune génération. Sur ce point le documentaire est important. Les mécanismes de violence et d’agressions sont plutôt bien expliqués, tout en mettant en avant la difficile question de la responsabilité de chacun. Les médias et leur sensationnalisme? Les organisateurs et leurs rêves impossibles à compiler ? Les festivaliers, victimes ou bourreaux d’une époque violente ? Lang VS MTV, John Scher VS le monde, bref tout ce monde se tire à balles réelles. Pour info, Lang décèda du cancer quelques mois avant le documentaire, alors qu’un Woodstock 50 avait été suggéré… Heureusement il n’eut pas lieu !

    Le documentaire Netflix Chaos d'Anthologie - Alworld.fr

    Chaos d’Anthologie, Woodstock ’99

    Réalisation : Jamie Crawford | Année : 2022

    Un sacré moment d’histoire sous la forme d’une mini-série d’une accablante sincérité. Ordures, boue, haine compacte et nudité gratuite sont à l’ordre du jour. Dans ce documentaire on assiste effaré à un festival de l’horreur parlant plus de consumérisme que de musique. On ne comprend que trop bien les nombreux soucis d’infrastructures aussi basiques que l’eau et les sanitaires. Et de ce fait, qu’une colère larvée ait pu exploser aussi facilement. On s’interroge vraiment sur le choix plus qu’étrange de groupes de rock et de nu metal durant un événement vantant le flower power? Et c’est complètement abasourdi que l’on voit l’après festival, avec une marée de déchets blanchâtres et de tôle brulée comme symbole d’un rassemblement ayant mal tourné. Rien n’est omis et on se plaît à regarder les intervenants expliquer les raisons d’un tel carnage. Mention spécial à Michael Lang, champion toute catégories de la fuite de responsabilité…

  • Les 10 meilleurs clips de 2023

    Voici les 10 meilleurs clips de 2023. Démoniaques, sirupeux, piquants ou légèrements surannées, ils auront marqué l’année de leurs folies. 

    10. Rebecca Black – Crumbs

    Réalisation : Luke Orlando

    Une sacrée surprise pour commencer des 10 meilleurs clips de 2023… Un comeback en forme de rédemption, Rebecca Black. Elle a su rebondir efficacement avec son album Let Her Burn et une pelletée de clips barrés et esthétiques. Crumbs narre une histoire tordue d’emprise et de désir violent refoulé, avec force rouge et cuir déchiré. Belle tentative !

    9. Troye Sivan – One Of Your Girls

    Réalisation : Gordon von Steiner 

    On n’aurait jamais pensé voir un chanteur pop grimé en femme? Ah bah c’est pas Justin Timberlake ou Justin Bieber qui oseraient un tel « affront » hein !! Derrière la blague à la Britney Spears se cache une réflexion sur le genderfluid, la sexualité trouble et multiple. Et en jeune femme, Troye Sivan est toujours aussi adorable, quand même ! Certainement le clip le plus queer de ces 10 meilleurs clips de 2023, et le plus « queen » de l’année !

    8. Yaeji – For Granted

    Réalisation : Yaeji

    Le charme du clip 2023 fait maison par la talentueuse Yaeji, chanteuse coréenne qui défie les stéréotypes. Sous une ballade furieusement addictive et envoûtante, une introspection dans un univers stérile ou se mêle la douleur, la recherche, la douceur, jusqu’à l’explosion finale. Tout vole en éclats, la monotonie se brise, la musique se fait plus agressive, Yaeji respire enfin. 

    7. Ashnikko – Worms

    Réalisation : Raman Djafari

    Notre Anglaise bleutée s’offre un sacré trip tordu où cohabitent créatures marines, volantes, minérales. Tout ce monde grouille des entrailles d’une Terre dévastée, à la fois ocre et marron terne. Subsiste cette étrange machine que pilote Ashnikko pour survivre, et s’ensuit un incroyable combat échappé d’un Evangelion avec force cornes et épées fantasy. Un vrai bijou.

    6. Melanie Martinez – VOID

    Réalisation : Melanie Martinez, Carbon

    Björk n’a pas de soucis à se faire quand à une éventuelle descendance artistique. Melanie Martinez est toute trouvée. VOID propose d’incroyables visions organiques, mentales, physiques. Yeux géants, coeurs en fusion, nerfs en furie, créatures effrayantes à la peau rose translucide. Au milieu, une fée aux multiples yeux qui chante d’une voix enfantines des rythmes d’un nouveau monde. Fascinant, vraiment.

    5. The Beatles – Now & Then

    Réalisation : Peter Jackson, WingNut Films Productions Ltd

    Si vous pensiez que les Beatles étaient mortels, détrompez-vous. Peter Jackson réussit l’incroyable pari de littéralement « ressusciter » les membres disparus. Mais plus fou encore, grâce à un algorithme d’intelligence artificielle, la WingNut Films Productions Ltd termine enfin l’enregistrement inachevé de Now & Then, de 1978. Et voici le résultat. A pleurer de joie !

    4. Rita Ora feat. Fatboy Slim – Praising You

    Réalisation : Taika Waititi

    (Nota bene : c’est la seconde partie d’un clip coupé en deux, voici la première partie). Rita Ora échappée d’un monde de fous habillée en léopard grrr, atterrit dans un drôle de village paumé uniquement peuplé de… mannequins inexpressifs. Alors que la chanson entraînante et plutôt engageante donne envie de danser, l’atmosphère est particulière, entre mauvais êve et lendemain de cuite. 

    3. The Rolling Stones – Angry

    Réalisation : Francois Rousselet 

    Les briscards des Rolling Stones sont de retour. Ajoutez à cela la brûlante Los Angeles, une photographie parfaite, les courbes merveilleuses tout en cuir de la merveilleuse Sydney Sweeney d’Euphoria et vous avez votre clip revival à consommer tout de suite. Mention spéciale aux effets graphiques retraçant le parcours musical du groupe, magnifiques et très réussis !

    2. Gorillaz feat. Adeleye Omotayo – Silent Running 

    Réalisation : Jamie Hewlett & Fx Goby 

    Pauvre 2D ! Dans quel pétrin s’est-il encore retrouvé? Une obscure secte tente bien de transformer son joli corps en steak haché pour démon caché dans un puits obscur… Mais c’est sans compter ses amis de toujours, Noodle, Murdoc et Russel pour le sortir de ce mauvais pas. Ouf ? On n’en dira pas plus. Bel hommage aux films d’horreur de la Hammer et une splendide photographie avec une 3D très réussie.

    1. Doja Cat – Demons

    Réalisation : Christian Breslauer & Doja Cat

    Un véritable bijou d’horreur avec en guest-star s’il vous plaît, la merveilleuse Christina Ricci ! Grimée en démon grisâtre franchement effrayant, Doja Cat s’amuse à tourmenter sa victime. Pure vision d’horreur couplée à un maquillage et une ambiance très réussis. On compte également des hommages appuyés à des oeuvres horrifiques du 7e art comme Shining, Sinister ou l’Exorciste. A ne pas regarder seul.

    Alworld.fr - Portfolio de Tolita Carrera
  • Les 10 meilleurs albums de 2023 et 1/2

    Les 10 meilleurs albums de 2023, année d’éclat. Indomptables, Frais, sexuels, sombres, beaux, improbables, ils ont marqué cette année 2023 au fer rouge. Sélection.

    Slayyyter - STARFUCKER

    10/ Slayyyter – STARFUCKER

    Label : Fader Label | Genre : Electro / Pop / Electroclash

    Pour introduire ces 10 meilleurs albums de 2023, qui aurait pensé que l’électroclash était moribonde ? Slayyyter prouve le contraire, et n’hésite pas à étaler sa plastique avantageuse et son désir sexuel vorace sur la table. Le tout sans retenue et sans légéreté. On pourrait craindre l’overdose mais l’album est de qualité et suprême raffinement, on y voit l’éclosion d’une futur pop star. Le clinquant I Love Hollywood, le funky Miss Belladonna, l’entraînant Dramatic, My Body assez efficace, les chansons Rhinestone Hearts et Memories of You qui rappellent les glorieuses (et bonnes) heures des années 2000. La splendide pépite Erotic Electronic, merveilleuse et dansante, Purr sombre et décadent, Plastic, régressif. Bref, la seconde partie s’avère plus intéressante et plus dark que la première. Peut-être pas 100% abouti, mais 1000% frais, sexuel et prometteur, c’est sûr ! Taylor Swift et Lady Gaga n’ont qu’à bien se tenir car une adversaire de taille se profile à l’horizon.

    Ex-aecquo avec : 

    Ashnikko - Weedkiller

    10 / Ashnikko – WEEDKILLER

    Label : Parlophone / Warner | Genre : Electro / Metal / Rap

    On peut donc dire que 2023 aura été un excellent cru en matières d’albums qui déchirent ta mère. Pardon pour la vulgarité. Connue pour ses EP et ses singles sorties par fournée sur toutes les plateformes musicales, Ashnikko récidive pour de bon. La petite fée anglaise aux cheveux bleus se transforme en monstre protéiforme douce comme une étoile et parfois cassante comme une épée ébrechée dans WEEDKILLER. Etrange en bouche, fragile et violent, l’album se déguste longuement. Magnifique intro World Eater, le destructeur You Make Me Sick, le très beau Worms et son rap écorché, la fausse tranquilité de Super Soaker avec Danielita Lalita, l’effrayant Don’t Look At It, le rythmique Cheerleader, le lyrisme écorché de Moonlight Magic, le miaulement anémique de Miss Nectarine. Et la fin en douceur Dying Star. Ce mélange fou de rap, métal et pop ne laissera personne indifférent. Pas de doute, on a la conformation d’une étoile (bleue) à suivre de très près.  

    Everything But The Girl - Fuse

    6/ Everything But The Girl – Fuse

    Label : Buzzin’ Fly & Virgin Records | Genre : Electro

    Faisons part d’un constat dans ce top 10 des meilleurs albums de 2023. On est pas tellement habitués, à notre époque, à attendre un autre album plus de 3 ans. Est-ce qu’on pourrait parler d’éternité en parlant de 24 PUTAIN D’ANNEES D’ATTENTE? Everything But The Girl et leur cultissime Missing, hit des hits, ca fait quand même une sacrée double décennie. Et puis, plouf, Fuse sort cette année. Verdict ? Ca valait clairement l’attente, les rageux vont en modre leur coussin. Peut-être que l’album ne révolutionne par le genre électro, mais il lui donne de très belles ballades : simple et efficace Nothing Left To Lose (ironique comme titre n’est ce pas), Run A Red Light, d’une beauté effarante, merveilleux et frais Caution To The Wind. Puis l’album s’improvise ballade irlandaise au parfum de clubbing avec When You Mess Up, sans fioriture, le très beau Time and Time Again, No One Knows Where We’re Dancing envoûtant et hypnotique, le régressif Lost, le mélancolique Forever. Preuve que les vieux briscards de l’électro ont encore la peau dure et de l’énergie à revendre. Les années clubbing sont peut-être derrière, mais l’héritage continue toujours. Et avec les darons, on peut marcher tranquille sur le chemin de l’électro…

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    8/ Gaz Coombes – Turn the Car Around

    Label : Hot Fruit Recordings & Virgin Music | Genre : Pop/Rock

    Et dans la case des retours gagnants, on coche avec joie celle de Gaz Coombes, échappé de Supergrass et de Hot Rats. Après bien des atermoiements, le vétéran de la Britpop sort son admirable Turn The Car Around, à la guitare toujours inspirée et à la voix toujours impeccable. Mon coeur s’emballe à l’écoute de Overnight Trains, il est foudroyé par Don’t Say It’s Over, il est terrassée par les riffs contagieux par Feel Loop. On se retrouve un temps dans le Londres fiévreux des années 90 avec Long Live The Strange, on apprécie le calme d’une ballade celte avec Not The Only Things, le parfait Turn The Car Around, le régressif et joyeux This Love, le classieux Sonny The Strong, ou encore le remarquable Dance On, magnifique conclusion douce-amère, avec toujours ces merveilleux et sensibles riffs de guitare inspirés. Le charme fiévreux british typique embellit ce come-back de belle façon. 2023 est décidément l’année des retours réussis, et Gaz Coombes ne fait pas exception à la règle. Turn The Car Around nous replonge avec délice dans les belles années de la pop anglaise. De la nostalgie de l’ancien temps pour ces 10 meilleurs albums de 2023, encore s’il vous plaît!

    Blur - The Ballad of Darren

    7/ Blur – The Ballad of Darren

    Label : Parlophone | Genre : Pop / Rock

    Une belle surprise de taille pour ces 10 meilleurs albums de 2023. Si on m’avait dit que cette année j’aurai un album de Blur et de Gorillaz en même temps j’aurai certainement pleuré. Raté, c’est déjà fait. Que dire sur The Ballad of Daren qui n’a pas été déjà dit par tout le monde? Que Blur se bonifie avec le temps ? Que Damon Albarn chante toujours aussi bien? Que cet album est supérieur à The Magic Whip? Que c’est de la putain de balle ? Oui certes. Le charme opère toujours. Pardon pour la vulgarité, mais effectivement la magie prend. Magnifique à pleurer The Ballad, énergique et blurresque St Charles Square, Barbaric rondement mené, classique et parfait Russian Strings, la belle ballade intime The Everglades, le single bien choisi et mérité The Narcissist, à la rythmique toute entière, l’insubmersible Goodbye Albert, et mon coeur a chaviré une seconde fois, et ressuscité avec la fin d’album The Heights, une parfaite synthèse de tout ce que Blur peut faire de beau. Les mots me manquent pour vous parler de la beauté sincère et entière d’un tel disque. La fan que je suis est rassasiée, et prête pour le futur.

    Róisín Murphy - Hit Parade

    6/ Róisín Murphy – Hit Parade

    Label :  Ninja Tune | Genre : Electro / Pop

    Un conseil pour ces 10 meilleurs albums de 2023 : ne jamais se fier à la pochette d’un disque. Si cette face épouvantable de clown peut en dégoûter plus d’un, alors un bébé nu dans une piscine ne symbolisera jamais le meilleur disque de grunge de tous les temps ! Mais je m’égare. Il faut se mettre à l’évidence : Hit Parade est une parfaite parade. Réalisé avec Dj Koize, c’est l’album idéal pour un dancefloor intelligent et recherché. Roisin Murphy poursuit ses états d’âme soul avec de l’électro. Et le pire c’est que ça marche. Le sec et franc What Not To Do, l’impressionnant CooCool, bucolique et jazzy The Universe, Hurtz So Bad et sa rythmique engageante, le pétaradant The House, l’inoubliable Fader, le magique Free Will. Bref, du bonheur en barre. Cette installation à Ibiza pour Murphy s’est annoncée bénéfique pour la sortie de ce disque dans l’écurie Ninja Tune (Bonobo, Helena Hauff que diable!). Si le clubbing sans âme de cette île à fort potentiel pouvait s’en inspirer, alors Murphy aura fait une pierre deux coups : un splendide album et une belle postérité. Champagne ! 

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    5/ Disclosure – Alchemy

    Label : Apollo Records | Genre : Electro / 2-step

    Dur de faire mieux que Settle, hypernova qui happa toute la lumière électro sur elle en 2013. Depuis, pas grand chose. Caracal, commercial, Energy, un peu rasoir, Never Enough, un poil mieux. Vous vous étiez ennuyé? En écoutant Alchemy, vos craintes s’envoleront enfin. Parce que Disclosure est ENFIN revenu, il était temps les boys !! Alchemy est un chef-d’oeuvre exécuté sans fiorture, franc, beau, sincère. Le tout sans sample (trop) commercial, et sans featuring. On repart de zéro, on oublie les gros stades et on revient à l’ambiance feutré d’un club. Le magnifique Looking For Love, le rythmé Simply Won’t Do, l’astral et splendide Higher Than Ever Before, le magique A Little Bit, Go To Distance funky et dansant, la ballade vocale planante et soul de Someday…, le débonnaire We Were In Love, la perle stellaire Sun Showers, l’océanique et doux Purify, la classe internationale Brown Eyes, le jovial Talk On The Phone. Un retour aux sources salutaire et vivifiant, n’oubliant pas les racines noires évidentes de l’électro. Les frangins Lawrence ont entendu les conseils qu’on leur a donné : patience, grâce, simplicité et beauté. Bravo.

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    4/ Kelela – Raven

    Label : Warp Records | Genre : Soul / Electro

    La première écoute fut foudroyante, la seconde me terrassa sans un mot. Oui, il existe des albums sur Terre qui vous tue en une seule seconde. Raven est la preuve irréfutable que Warp a bien fait de signer la somptueuse Kelela dans leur catalogue prestigieux (Aphex Twin, Autechre, Danny Brown, Boards of Canada que diable!!). Le beau à pleurer Washed Away, le flash lumineux Happy Ending, le subtil Let It Go avec cette voix planante et parfaite, le magnifique On The Run, Missed Call, classieux, Closure dans la même veine, paradisiaque Contact, étrange Fooley, angélique Holier, lumineux Bruises, magique Divorce. Un album généreux, d’une grâce sans faille, d’une splendeur à faire pleurer des rivières. Pourvu de 15 titres tous plus admirables les uns que les autres, Raven est l’immanquable album électro de cette année. Une plongée brillante et envoûtante dans l’univers particulier et classe de Kelela. Un océan profond, beau et envoûtant pour ce classement des 10 meilleurs albums de 2023.

    Doja Cat - Scarlet

    3/ Doja Cat – Scarlet

    Label : Kemosabe Records / RCA | Genre : R’n’B / Soul / Rap

    L’album qui a tout cassé cette année, Scarlet et ses araignées grignoteuses de bon son. On laisse de côté les polémiques à deux balles de côté (Doja Cat sataniste, les critiques esseulés, les messages codés, who cares sérieux?), et on se concentre sur cet album très sombre. Fini le Hot Pink du début, et bonjour aux allusions lourdes sur la sexualité trouble, la sorcellerie féministe, le rouge sang, le stupre, le démon de la célébrité. De toutes les mutations musicales de cette année, Scarlet est la plus intéressante. Et la plus tordue. Parfait et sombre Paint The Town Red, gothique et magistral Demons, l’improbable et réussi Wet Vagina, Fuck The Girls, à la soul déstructurée et envoûtante, Ouchies, dansant et démoniaque, le tordu 97, le faussement mielleux Gun, Go Off et son hymne de sororité, le douceâtre Shutcho, Agora Hills et sa fragilité étrange et contagieuse. Scarlet est un disque généreux, mais retors, difficile d’accès, mais qui s’avère passionnant et foudroyant. Doja Cat risque sa carrière en virant arachnophobe et démonophile. Et le pire, c’est que ça marche. Un disque inoubliable, tendre et sauvage.

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    2/ Caroline Polachek – Desire, I Want To Turn Into You

    Label : Perpetual Novice | Genre : Pop / Electro

    Et dire que certains pensent que la fin de Chairlift était la fin de Caroline Polachek ! Ils riraient bien aujourd’hui en écoutant son album solo, le bien nommé Desire, I Want To Turn Into You. De désir il en est question, il nous bouleverse à chaque écoute de ce disque. On n’en revient pas de tant de maîtrise : l’envolée lyrique Welcome To My Island, Pretty In Possible, hypnotique, prenant, Bunny Is A Rider, énergique et pop, l’hispanisant et étrangement beau Sunset, Crude Drawing Of An Angel, mélancolique et magique, I Believe, sensuel et magique, trio au sommet Fly To You avec Grimes et Dido (wow!), enlevé Blood & Butter, Hopedrunk Everasking d’une douceur sans nom, Butterfly Net, suranné et romantique, sensuel et exotique Smoke, conclusion énervée et féminine Billions. Un voyage d’une incroyable complexité dans les méandres d’un cerveau féminin en plein ébullition, entre devoir, retenue, passion, force et fragilité. Certainement le meilleur album de nouvelle pop à ce jour !

    Les 10 meilleurs albums de 2023 - Alworld.fr

    1/ Gorillaz – Cracker Island

    Label : Parlophone | Genre : Hip-Hop / Electro / R’n’B

    Et j’accueille dans ce top 10 des meilleurs albums de 2023 la splendide perle Cracker Island. Depuis Song Machine, on peut dire que Gorillaz est revenu en très grande forme. Le duo avec Thundercat Cracker Island est efficace, très rythmé et magnifique, le duo avec Stevie Nicks Oil, splendide et triste, The Tired Influencer, beau et simple, l’incroyable Silent Running avec la prometteuse Adeleye Omotayo, l’époustouflant New Gold avec Tame Impala et Bootie Brown, d’une splendeur sans nom, l’inspiré Baby Queen, le piquant et le rythmé Tarantula, le duo improbable et beau avec Bad Bunny Tormenta, la ballade country Skinny Ape qui renoue un peu avec les côtés Ghost Train des débuts, la merveilleuse conclusion Possession Island en duo avec ce bon vieux Beck. Rien à dire de plus sur ce disque très pop, le plus pop de la discographie de Gorillaz, assurément. Très optimiste (ça change), parfois chagrin, parfois chafouin, toujours énergique et plein d’entrain, Cracker Island mérite qu’on y séjourne. En évitant le gros démon du fond du sable qui veut vous manger…

    Mentions spéciales des 10 meilleurs albums de 2023

    Rebecca Black - Let Her Burn

    Rebecca Black – Let Her Burn

    Label : autoproduit | Genre : Electro / Pop / R’n’B

    Ayant quitté les contrées du mème lourdingue (Friday, mon dieu) Black a disparu des radars pendant une décennie. Avant de pondre un album, autoproduit, au message clair. Let Her Burn, ou laisse la cramer. Pas assez clair comme message ? Pas grave, l’album se charge d’y répondre. Erase You, efficace, aérien, qui lorgne vers la teen pop, Destroy Me, classique et entraînant, Misery Loves Company, fragile et tourmenté, Crumbs, magnifique, Doe Eyed, délicat, le très beau Stick To My Stomach, What Am I Gonna Do To You, magique, Cry Hard Enough, à la sauce Taylor Swift, Look At You, d’une tranquillité douteuse, Performer, inquiétant. Une sacrée claque dans la gueule, même si ça manque un peu d’inventivité, car d’autres déesses pop ont déjà repoussé les limites (Charli XCX, Slayyyter). Une voix exceptionnelle (on est à mille lieux de Friday et ses grincements de chèvre), une esthétique sombre, et une revanche sur le passé. Let Her Burn est la preuve que l’on peut rebondir face à un bad buzz avec grâce et force. Chapeau bas, Rebecca !

    Troye Sivan Something To Give Each Other

    Troye Sivan – Something to Give Each Other

    Label : EMI | Genre : Electro / Pop / R’n’B

    Le prochain Justin Timberlake sera donc gay et enfievré. Troye Sivan, c’est un joli minois et une voix solaire et sensuelle. Un talent d’acteur certain qui peut sauver la pire des séries (The Idol) et des albums ma foi de bonne facture (convaincant Blue Neighborhood). On est dans la dance la plus pure : le pétaradant Rush, le solaire What’s The Time Where You Are, le manifeste One Of Your Girls, l’hispanique et enlevé In My Room, la confession Still Got It, l’intimiste Can’t Go Back, Baby, Got Me Started et son beat ressuscité de Hasselhoff pour le meilleur, le rythmé Silly, le charmant et aérien Honey, How To Stay With You, véritable déclaration d’amour à la vie et la farniente. L’Australie prouve une fois encore qu’elle fournit régulièrement de beaux artistes. Lumineux, quelquefois sombre, brûlant et chaud comme un été sans fin, Something to Give Each Other est une ode à l’amour fou et à la jeunesse éternelle.

  • The Idol, critique série : une catastrophe intéressante ?

    The Idol, C’était la promesse d’un conte sur la célébrité. Mais l’orgueil et la déroute artistique en décidèrent autrement. Résultat : une catastrophe intersidérale avec toutefois, quelques morceaux de bravoure. Et une réflexion parfois intéressante sur la pop culture.

    The Idol, critique de la série événement. On pensait naïvement que HBO était sorti d’affaire sur les flops en règle générale. Comment dire? Sex & The City, Game of Thrones, The Soprano, Six Feet Under, la liste des chef-d’oeuvre est trop longue. Et lorsque la chaîne tente un virage millenial sur une pop star pour ados sur le retour, on était frétillants. La douche n’est pas froide, elle est glaciale comme un iceberg. C’est un désastre à tous les niveaux : acteurs à la ramasse, histoire mal fichue, découpage plus que détestable, histoire contradictoire. Mais pourquoi diable la sauce n’a pas pris ? Qu’est ce qui explique ce four tellement énorme que même les plus méchants tweets sur l’affaire sont presque gentils et touchants ?  Les travers sont légion : une dénonciation du machisme ? Du voyeurisme à tout va. Une découverte musicale ? Une soupe de préjugés. The Weeknd acteur ? Grossière erreur. Un regard intelligent sur la féminité ? Une piscine de clichés obscènes. 

    Gêne et déception sont les maîtres mots de cette fable inaboutie sur les affres de la célébrité. De quoi s’arracher les cheveux. Alors que garder de The Idol ? Lily Rose-Depp, injustement désignée de « nepo baby » (comprenez rejeton de célébrité à qui tout sourit), est pourtant celle qui sauve l’histoire avec un talent évident. Mais sa blondeur juvénile et son aura ne suffiront pas à faire oublier les faiblesses du scénario. On peut citer quelques piques intelligentes qu’on voit entre deux cut, noyées par une ambiance plus que malsaine. La réalisatrice principale, Amy Seimetz fut virée sans raison apparente (ou à cause de son supposé féminisme décrié par The Weeknd) à 80% du déroulement de l’histoire pour Sam Levinson d’Euphoria. Raison de plus pour comprendre ce four embarrassant qui a le mérite tout de même de tenter une timide réflexion sur la célébrité…

    ATTENTION SPOILERS.

    https://www.youtube.com/watch?v=BvrUxpPeEWQ&ab_channel=FilmsActu

    La certitude d’une impasse

    Nous sommes le 29 juin 2021, The Weeknd alias Abel Tesfaye annonce à tout le monde qu’il va créer, produire et co-écrire une série dramatique pour HBO aux côtés de Reza Fahim et de Sam Levinson. Ce gros projet c’est la série The Idol, critique virulente d’une certaine pop culture. Ce nom doit vous dire quelque chose puisqu’il s’agit du créateur d’Euphoria, série phare adolescente des Millenials. Autant dire que tout se profilait bien à l’horizon. On y ajoute Amy Seimetz, réalisatrice autrice de The Girlfriend Experience la série, et Simetierre, donc pas franchement une débutante qui en plus à un ton féministe revendicateur dans ses créations. Elle sera également productrice exécutive. Le 22 novembre 2021, HBO a donné à la production un ordre de série pour une première saison de six épisodes. Tout semble bien se dérouler, déjà 80% du travail est fait. Sauf que.

    C’est la que tout bascule. En interne, bataille d’égos entre Tesfaye et Seimetz, qui ne s’entendent pas sur l’ambiance générale de la série. Une rumeur tenace affirme que le sous-texte féministe de Seimetz dérangeait Tesfaye. Toute l’histoire de Seimetz est remaniée : une starlette en difficulté devient victime d’un prédateur de l’industrie et se bat pour récupérer sa popularité. Tesfaye insiste plus sur la domination sexuelle et le côté « gourou » de son personnage. Au printemps 2022, Seimetz est officiellement remerciée de la série, alors que le projet touche à sa fin. Levinson reprend les devants, et l’ambiance devient aussitôt toxique. Répliques grasses, scènes salaces mal appropriées, fantasmes de viol, bref tout l’univers semble avoir changé de couleur. 

    Le premier épisode sort durant le 76e Festival de Cannes en grande pompe, et l’accueil n’est pas des plus chaleureux. Petite standing ovation de 5 minutes, interprété dans le milieu comme littéralement « tiédasse ». Bientôt, les critiques négatives pleuvent sur la série, sans pitié. « Abjecte », « Trop calibrée », « abîme de vulgarité », le ton est donné. Et pourtant, malgré une réception unanimement mauvaise, certains comme Télérama ou les Inrocks tentent de défendre leur vision. Certes, on peut citer une écriture à la ramasse et un style plus convenu qu’autre chose, mais est mis en avant une tentative de dépeindre un certain star system avec en prime une actrice principale tout bonnement renversante. Après plusieurs visionnages, je ne peux que me ranger à cet avis et même si la série déborde de défauts et de situations fausses, on peut reconnaître que l’on a vécu la naissance d’une future star. Dans un bordel sans nom comme la série critique The Idol, cela a le mérite d’être souligné.

    Ces signes avant-coureurs peuvent certainement expliquer déjà tout un temps d’évidence sur le non-succès critique de la série The Idol. Plus grave à mon sens est ce que les producteurs et créateurs du projet ont certainement vu trop gros et trop fort. Qu’il ont bâclé une histoire déjà bien fichue de base en y rajoutant des éléments dispensables. C’est du moins mon avis. Le premier épisode est une sorte de mauvaise surprise en forme d’oeuf géant. L’on voit très peu de tissu couvrir le corps de la pauvre créature, des dialogues aussi intéressants qu’une tranche de pain et une caméra totalement aux fraises.

    Je ne peux m’empêcher de soupirer d’effroi face à ce spectacle. Les critiques n’avaient donc pas au final, exagéré (c’est parfois un peu le cas) en parlant de l’étalage obscène de scènes sexuelles. Que dire de l’histoire, y’en a-t-il vraiment une ? C’est évident de voir ces pauvres acteurs se débattre comme ils le peuvent avec un script fauché, tenter d’ajouter un peu de matière sur un morceau de vent. Malgré l’effroi, je ressens une certaine compassion pour eux car leur bonne volonté n’arrive pas à transformer la série The Idol en véritable monument de pop culture qu’il aurait trop souhaité être. Les audiences sont mauvaises, le replay n’aide même pas au score final (comble de l’ironie!). HBO ne renouvellera pas officiellement la série à l’échec critique après le battage médiatique. 

    Certes, j’aurai pu passer outre le bad buzz de début et toute la suite de critiques horribles à son sujet. Le pire restait à venir. Si le début s’annonçait laborieux, la suite, elle, allait être pire. J’allais l’apprendre à mes dépends.

    Pourquoi The Idol est-elle une catastrophe intéressante ? - Alworld.fr

    Des contradictions à la pelle

    On nous vendait un produit provocant, dérangeant, glamour et sexy. Voici l’histoire de Jocelyn, pop star pour ados fragilisée par la mort de sa mère, tentant de faire un brillant comeback. Manque de pot dans le monde d’Hollywood, elle jette son dévolu sur Tedros, un obscur gourou gérant d’une boîte de nuit de Los Angeles. Les deux s’invectivent, s’intoxiquent, s’aiment malgré tout sous le regard médusé des fans et du staff de la jeune femme. On y parle désir féminin, fantasmes tordus au féminin (toujours non?), recherche intime et dérèglement psychologique, ça promettait.

    Mais en réalité tout s’effondre. Il ne faut pas attendre les premières scènes de l’épisode 1 de la série The Idol pour que l’on comprenne vite que l’on s’est trompés de série. Le découpage des scènes est charcutée, les scènes s’enchaînent n’importe comme, copiant vaguement le style Gaspar Noé. Quand aux acteurs… roulette russe gigantesque à celui qui aura le moins de charisme. Exit Eli Roth, qui passe son temps à jurer et dire « fuck » »shit » à tout bout de champ. La mère de substitution Da’Vine Joy Randolph est trop peu présente. Ou cette épouvantable caricature de juif séfarade riche Chaim incarné par Hank Azaria, qui n’a pas grand chose à foutre là. La palme de l’inaction revient à The Weeknd, qui hélas, est plus que nul dans cette série. Être un bon chanteur ne permet pas de dire que l’on est forcément un bon acteur. Car pour une bonne Lady Gaga, combien de mauvais films avec Prince, Vanilla Ice, Mick Jagger on s’est tapés pour en arriver là? Un bon paquet.

    Malheureusement The Weeknd n’arrive pas du tout à la cheville de ce qu’il aurait aimé être. Pire encore, il est encore plus horrible que ce que l’on s’imaginait. Tedros est un méchant caricatural, avec en prime une queue de rat risible, une façon cliché de fumer, de parler de cul comme on change de chemise. On le voit effaré essayer de se battre avec un mec en couinant comme une souris. Stop. Les seconds rôles au pire indifférents : Rachel Sennott, meilleure amie de Jocelyn, transparente et sans goût, au mieux prometteurs comme l’étrangement excellent Troye Sivan. C’est assez désagréable de voir tous ces acteurs et actrices inégaux s’invectiver, se hurler dessus, essayer de faire quelque chose de potable. Palme d’or aux adeptes de la secte de Tedros, sorte de clichés sur pattes de débiles californiens accros à Coachella. 

    Bien entendu, dans la série The Idol, on critique beaucoup le jeu d’acteur. Mais Lily-Rose Depp joue à la perfection. Elle est tout à fait crédible dans la peau d’une star pour ados torturée. Son parcours tortueux et violent la rend d’autant plus touchante que l’histoire ne fait pas grand chose pour la sauver. Ses interactions avec les personnages sont trop brèves et sèches pour entrevoir un semblant de relation. Son duo avec The Weeknd est tout bonnement risible. Une certaine dignité ressort de son jeu, ce qui n’est malheureusement pas suffisant pour sauver la mise. Les moments « sexy » ressemblent plus à du déballage de fesse et de sein sans grande passion, et les scènes de sexe ne sont pas franchement réussies. Sauf peut-être la rare bonne scène de la série, où l’ex de la starlette revient. Les deux s’invectivent, se toisent (avec en arrière plan The Weeknd pitoyable), puis s’unissent dans un moment d’intense partage physique. La seule bonne scène de sexe vraiment crédible et passionnée mais qui, noyée dans l’indifférence, n’apporte rien de neuf.

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    Mais le summum du foutage de gueule revient certainement aux intentions du scénario. Vous vouliez un brûlot sexy féministe sur une star à la dérive ? Bienvenue dans le fantasme du viol, avec pelletée de scènes problématiques et de séquences vraiment choquantes. Etrange de parler d’une libération sexuelle féminine lorsqu’on s’acharne à dévêtir le plus possible Lily-Rose Depp. On la traite comme une poupée gonflable et on la ridiculise plus que de coutume dans des moments de tension mornes. Et avec un parangon de paresse d’acting comme The Weeknd, c’est encore pire. Le festival de scènes épouvantables fait son apparition : un coordinateur d’intimité littéralement enfermé dans les toilettes, un cunnilingus sauvage dans une bagnole sur-éclairée. Une masturbation de The Weeknd sur Jocelyn devant un crew et certainement des téléspectateurs écoeurés par la gratuité de cette scène, du SM pour gosses avec manque d’expression à la clé…

    Sans parler du « scandale » sexuel du début de la série, où l’on voit crûment le visage de Jocelyn, recouvert de liquide séminal. Vous êtes sérieux ? Mais qu’est ce que diable tout cela signifie ? On sent que l’histoire a passé son tour et qu’elle s’est michée en monstre de contradictions. Exit les belles envolées sur une rédemption de la part des « méchants »  de l’histoire. On préférera encore insister sur ce cliché pourri de la jeunette tordue qui a, en fait « spoiler alert » tout manigancé depuis le début. Pas franchement la belle fable de revanche qu’on aurait souhaité. 

    La question qui brûle les lèvres au final est : que garder de tout ce désastre ? Car désastre critique, la série The Idol l’est assurément. En dépit des efforts de certains comédiens, et d’une envie de faire de la provocation intelligente, la série rate complètement sa cible et se vautre dans l’auto-complaisance. Mais sous la couche d’un moment trop appuyé, se niche une toute petite réflexion qui mérite qu’on s’y penche.

    Sous l’excès, la fragilité d’une intention

    La simplicité n’est pas vraiment le mantra de The Idol. La critique de la série The Idol s’annonce ardue.Dépassée par ses envies, elle déborde continuellement de faux-semblants et de contradictions en tout genre. En forçant trop sur le conte, la série se perd. En cause ? L’écriture complètement claquée de Sam Levinson, qui nous avait pourtant chaviré avec Euphoria… et sa fâcheuse tendance à dénuder toute personne de sexe féminin sans raison apparente. C’était irritant dans Euphoria, c’est carrément insupportable dans The Idol. L’écriture n’aide pas non plus, et l’on sent dans le montage de la série que les intentions sont contradictoires. Si vous vouliez que Jocelyn soit la vraie méchante de l’histoire, il aurait fallu plus d’épisodes et de scènes clé pour accenteur l’ambiguïté du personnage !

    On note quelques coups d’éclats. La splendide villa de Jocelyn apparaît comme une prison. Ses « amis » donnent l’impression d’être avec elle pour sa célébrité. Les agents semblant soucieux d’elle sont surtout soucieux de l’argent qu’ils perdent à « cause » de sa fragilité psychologique. Une brillante idée fait son apparition dans l’épisode 2 où l’on voit Jocelyn avoir toutes les peines du monde à tourner un clip vidéo qui vire à la foire d’empoigne. Remarquablement filmée en clair-obscur, avec des acteurs pour une fois inspirés, la scène navigue entre rêverie et cauchemar. Sous le corset serré de Jocelyn ressemblant plus à une armure qu’à un vêtement, l’on sent un corps de femme enfermé dans ses doutes. On a froid dans le dos quand on voit les pieds en sang de la chanteuse qui finit par s’effondrer en pleurs, vaincue par le chagrin, réclamant sa mère morte. Une image franche de la culture pop, prête à broyer des individus pour toujours plus d’argent et de fesse sans se soucier du reste. Ou encore la scène surréaliste du dîner entre amis, qui se transforme en règlement de comptes sanglant les amis de Jocelyn. Avec un flux d’émotions négatives (orgueil, jalousie, indifférence) qui rend le moment franchement désagréable et fascinant. On préfère s’attarder sur le manque de talent d’acteur évident de The Weeknd, qui lui, ne fait rien pour améliorer son sort.

    Sauf peut-être vers la fin, étrangement douce et amère, où l’on comprend que le méchant de l’histoire était Jocelyn. Il tente vainement d’intervenir une nouvelle fois dans sa vie mais se heurte au mur du staff. Forçant un peu, il livre peut-être la seule bonne tirade de la série en se confrontant à Jocelyn. Problème : l’écriture paresseuse et la caméra moribonde ont rendu l’âme et c’est sur un concert à la Taylor Swift que s’achève le désastre. Et lorsqu’un peu d’âme tente de respirer dans ce foutoir, elle est aussitôt aspirée par le mauvais goût. Dommage.

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    Le style n’aide pas non plus. La caméra fait n’importe quoi, l’enchaînement des scènes est plus qu’hasardeux. Cela donne une impression d’enfumage de cerveau, qui embrouille davantage une série déjà brouillonne. Pire, à certains moments, il semble même que la mise en scène porte aux nues voire érotise des comportements scandaleux. Et là il faut mettre le hola. Non, frapper une femme avec une brosse, la « prendre » littéralement comme on le veut et éjaculer dans une cabine d’essayage, ce n’est pas sexy bon dieu. Des tirades tout droit sorties des pires films porno font leur apparition. Mention spéciale à celle, abjecte, où l’on entend Troye Sivan proposer au producteur la photo du scandale de Jocelyn comme prochaine pochette du disque. Pour, je cite « montrer qu’elle a des couilles ». Mais comment peut-on parler de libération féminine après de tels propos ?

    Surtout que Jocelyn n’est pas la seule victime, toutes les femmes de la série en prennent pour leur grade. La bonne copine Leia (Rachel Sennott) s’amourache d’un noir baraqué et bien membré et se fait prendre façon Pornhub, la fragile Chloé (Susanna Son) à la voix sucrée est si évaporée qu’elle en est invisible, Destiny (Da’Vine Joy Randolph) l’assistante est trop peu mise en avant pour plaire et la pauvre Dyanne (Kim Jennie de Blackpink) est mise au rebut au bout de trois épisodes. Tirent leur épingle du jeu la froide Talia (Hari Zef, bluffante), et la sèche directrice de label Nikki (convaincante Jane Adams) mais dans un laps de temps trop court pour marquer les esprits. Leur présence fantomatique ne fait que renforcer l’aspect rêve et cauchemar de la série et surtout, que le monde de la musique reste encore, un monde d’hommes.

    Cela rend la critique de la série The Idol d’autant plus frustrante. Au lieu de dénoncer un patriarcat étouffant et un machisme des plus évidents, la série se vautre dans ses contradictions. On préfère promener Jocelyn en petite tenue en la montrant vulnérable, mais ça ne suffit pas à crier au pamphlet. A certains endroits, l’apparence « clipesque » de The Idol permet l’émergence de certaines scènes réussies (le tournage de clip, le retour de l’ex, la fin). A d’autres, c’est-à-dire la plupart du temps, les femmes sont soumises à un regard masculin des plus malaisants.

     Le script en devient bavard et insupportable, magnifiant plus que dénonçant, la misogynie évidente du milieu musical. Autre élément énervant, c’est que The Idol connait son sujet. Et c’était à première vue, prometteur. The Weeknd n’est certainement pas un inconnu dans ce milieu, et aurait pu montrer qu’il pouvait en faire une critique plus poussée. Lily Rose Depp, avec ses tenues surréalistes et ses chansons classe, rivalise de beauté avec ces pop idols comme Britney Spears, Charli XCX ou Ariana Grande. Le staff de la chanteuse, très ambivalent, semble proche de la réalité, entre coups bas, obsession du fric et indifférence aux traumas de leurs poulains. En ce sens, la série dévoile un peu d’humanité et d’auto-critique. Seulement voilà, l’orgueil démesuré de The Weeknd, l’écriture foirée de Levinson et la production problématiques aura eu raison de The Idol.

    Après la tempête…?

    Plein d’entrain avait été déployé pour sortir en grande pompe de The Idol. L’accueil à Cannes fut plus que froid. La critique assassine, The Weeknd en prend pour son grade. Alors que la réception est plus que catastrophique, HBO décide d’annuler un sixième épisode et la série dans la foulée. Exit la saison 2, exit Jocelyn. Restera cette fin étrange avec ce concert hors normes ou Jocelyn se dévoile dans toute la splendeur de la pop culture. Une fin étrangement prémonitoire, qui résume bien le désastre de The Idol : une forte poussée, une esthétique parfaite mais un trop plein d’orgueil qui rend le tout indigeste. Et qui se casse à la fin. Restera peut-être, comme une blague, des articles exaltés de Harper’s Bazaar ou de Vanity Fair sur les tenues extra de la série (elles le sont quelquefois), ou le maquillage so années 2000 de Lily-Rose Depp, en omettant la mollesse de The Weeknd. Des tas de questions nous taraude, assez violemment : The Idol aurait été d’un autre calibre si toutes ces polémiques n’avaient pas eu lieu ? Aurait on assisté à l’éclatement d’un chef-d’oeuvre, d’une véritable réflexion solide sur les affres de la fame? The Weeknd aurait-il été autre chose qu’un acteur nul ? Au lieu de ça, on a l’horrible sensation d’avoir assisté à une oeuvre mort-née, au goût amer.

    Si l’on devait critique grossièrement la série, elle est au pire effroyable, au mieux ennuyeuse. Les petites éclaircies ne parviennent pas à sauver l’ensemble d’un naufrage artistique évident, pour toutes les raisons citées. On en vient à s’énerver tout seul devant l’écran, entre aberration et incompréhension. Pourquoi foutre un coordinateur d’intimité aux toilettes parce que Jocelyn veut montrer ses seins? Qui a eu cette idée folle d’engager The Weeknd comme producteur et acteur? Qu’est ce qui prend Sam Levinson de faire du cul de thriller érotique 80’s parce qu’il a travaillé avec Adrian Lyne (le scénario d’Eaux Profondes) ? On soupire d’agacement, car n’est pas Verhoven qui veut.

    On ressent alors une empathie évidente pour Jocelyn, jetée en pâture à des regards concupiscents, entourée de vautours affairistes parlant de fric plutôt que de soins médicaux. On imagine le public en attente, choqué par le revenge porn dont elle fut victime. On comprend parfois les efforts de The Weeknd de déniaiser tout cela pour éviter de livrer une énième copie de Britney Spears. Entre vanité et vulgarité, The Idol ne laisse pas indifférente pour tous les éléments nommés. La critique de la série The Idol, forcément négative, est le reflet de son arrogance. Une catastrophe, certes, totale, mais pas dénuée d’intérêt. Il ne nous reste plus qu’à attendre le prochain disque de The Weeknd pour nous conforter à l’idée qu’il reste encore un bon chanteur. 

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  • « Moon Safari » d’Air – 25 ans dans la jungle lunaire

    Moon Safari d’Air a 25 ans. Son aspect innocent et léger, sa « french touch », n’avait à priori aucune chance de s’imposer comme classique. Mais sa mélodie entêtante et sa douceur mélancolique allait pourtant changer la face de l’électro française à jamais. Un album majeur.

    Moon Safari d’Air a 25 ans ans, et ce qui va suivre est difficile à imaginer. Voyez deux Versaillais lâchés dans la lune, voyageant parmi les cratères et les OVNI. On les voit à bord d’une fusée à la « mystery machine » de Scooby Doo, croisant peluches de singe tristes, songes en noir et blanc et mélodies stellaires. Ajoutez à cela des claviers enlevés et de légers chants entonnés avec un anglais approximatif planants comme un rêve. Une petite graine française grosse comme une tête d’épingle allait donner une sérieuse leçon de musique. Le parti pris du groupe Air ? Faire parler ses sentiments, sa sensibilité et composer avec des mélodies brinquebalantes pour en soutirer toute la grâce et la douceur.

    Qui diable aurait parié un penny sur un tel disque ? Les références lorgnent plutôt vers les anciens, comme Jean Michel Jarre ou François de Roubaix, que par les refrains de Kurt Cobain ou l’eurodance de stade de foot… On parle français, parfois anglais, de femme d’argent, de mecs sexy ou bien d’enfants nés d’une étoile. Pas vraiment le refrain type de Britney Spears. Et pourtant, contre toute attente, cet album allait tout casser par sa sincérité franche. Le clip, en rotation constante sur MTV, réalisé par Mike Mills, allait faire date, tout comme son graphisme doux d’aquarelle sur la jaquette du disque. Les chansons allaient devenir progressivement des classiques. Le duo Nicolas Godin et Jean-Benoît Dunckel, allaient arborer leurs frimousses fatiguées par le jetlag sur tous les plateaux de télé du monde. Le groupe avait réussi, contre toute attente, à prouver que l’on pouvait faire du grand et du beau avec pas grand-chose.

    Il aura suffi d’un peu d’ingéniosité, de volonté, d’un peu de marketing (quand même), d’un Moog fatigué pour créer une véritable ballade tutoyant au détour d’un son le merveilleux. Une véritable épopée lunaire, vieille de 25 ans déjà.

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    Moon Safari : Préparation de la navette

    En 1998, la musique en France ressemble à un joyeux bordel. Les Lacs du Connemara ont fait place au nouveau son de Manaaaau, et à quelques rythmes d’eurodance en fin de vie. Pour les plus téméraires et les plus pointus, on préférera s’enorguellir de Fatboy Slim, des Masters At Work ou bien de Prodigy ou des Chemical Brothers qui cassent tout en Angleterre. On glorifie Daft Punk, Cassius dans les boîtes branchées parisiennes et on se surprend à apprécier Ray of Light de Madonna.

    Troquant ses délires sexuels pour de la spiritualité, cet album produit par William Orbit prouve qu’on peut utiliser l’électro à bon escient. Mais l’écart de vision entre deux univers était très marqué : d’un côté une techno assourdissante versant vers le commercial, d’un autre côté des délires psychédéliques appréciables mais toujours rapides. Et la lenteur dans tout cela ? C’est dans un paysage électronique toujours bouillonnant, que des Versailles allaient retenir la leçon, à leur manière.  Aussi dur que le climat était, le rêve était de mise, on pouvait songer à un meilleur avenir, à une meilleure musique, à planer pour un futur plus radieux.

    Nous étions proches des Daft Punk, qui travaillaient, eux aussi, à leur premier disque. Nous avions découvert “Homework” avant sa sortie et ça avait été un vrai coup de pied au cul pour nous. Ils ont apporté une fraîcheur qui nous a fait du bien. 

    J-B Dunckel au sujet de la genèse de « Moon Safari »

    Le duo à l’époque, n’était pas encore flamboyant. Dunckel jouait du piano dans des bars misérables avec un enfant et une épouse à nourrir. Godin était dans des études d’architecture. Il continue de jouer sur ses instruments, au risque d’embêter les voisins avec son piano Fender Rhodes. Le duo sort en 1997 « Premiers Symptômes » sur le jeune label Source, un recueil de chansons de leur cru, avec Alex Gopher en prime. Si l’album ne provoque ni l’hystérie des fans ni de grosses ventes (70 000 exemplaires vendus), il a le mérite de se faire remarquer. Plus qu’un « vrai » disque, on assiste à un brouillon court, imparfait d’un Moon Safari préparant son chemin vers les étoiles. Doux, planant, mélancolique, d’une rare élégance, Premiers Symptômes est un disque qui résume déjà un talent fou de la part du duo versaillais.

    La suite ne se fera pas attendre. Un beau soir de 1998, on laisse à Godin une basse Höfner des années 60, la même basse ayant servi à Paul McCartney pour les Beatles. Branchée à un ampli, elle délivre un son exquis, sec et cool selon les dires de Godin. Après avoir joué un riff à Dunckel, celui-ci lâche un « sexy boy » de nulle part. Aussi étonnant que cela puisse paraître, le single « Sexy Boy » était né. La préparation d’une navette spatiale demande du temps, de la patience et des efforts, exactement l’état d’esprit du duo à l’époque. Dans une époque prompte aux disques jetables, Air préférait faire les choses en temps et en heure. Alors qu’ils enregistrent les nouveaux morceaux dans l’appartement de Godin à Montmartre, la pression monte.

    Pour respirer, le duo part enregistrer dans un ancien studio situé au milieu de la forêt de Saint-Nom-la-Bretèche dans les Yvelines. Puis, il continue l’enregistrement à Paris, mixer l’ensemble par leur ingénieur son Stéphane « Alf » Briat au studio Plus XXX. On doit à ce grand homme le mixage de la musique d’Axelle Red, Depeche Mode, ou encore Phoenix. Puis, l’album se termine dans les deux dernières semaines au studio Gang. L’album est prêt à s’envoler vers de nouveaux cieux.

    Décollage immédiat

    L’enregistrement est la quintessence de ce qui fera le bon goût de Moon Safari de Air. Sons moelleux, francs, doux et d’une élégance rare, on y entend des hommages vibrants à Burt Bacharach, François de Roubaix, Jean-Jacques Penney. Les envolées lyriques d’Enio Morricone croisent au détour d’un astéroïde Gainsbourg ou Kraftwerk.

    Dans cette ballade numérique sur fond de cosmos, les voix du duo, en anglais un peu foiré, planent. Chaque son frappe par sa maîtrise. La Femme d’Argent est d’une classe folle, rappelant la France des Trente Glorieuses, avec ses architectures futuristes, ses désirs d’évasion spatiale, et ses promesses d’une meilleure humanité. Une ouverture de disque en or massif. La glorieuse Fender Rhodes à la ligne de basse sensuelle s’accompagne merveilleusement du Moog.

    Que dire de Sexy Boy, le méga-hit de Moon Safari d’Air ? Cette chanson intervient presque comme une apparition, avec ses sonorités étranges, à la fois prenantes et repoussantes, avec cette batterie parfaite exécutée par Géraud Bois aka Marlon (collaborateur de Julien Leclerc, M et Sinclair). Et que dire de l’aspect graphique du clip ? Une pépite pop ! Les collages de dessins d’aquarelle de Mike Mills font merveille.  S’ajoutent à cela des saynètes drôles en noir et blanc où l’on voit un duo déambuler dans New York en habit d’explorateur. Si l’on peut dire que ce genre de design était original pour l’époque, il garde aujourd’hui une image surannée délicieusement kitsch.

    On découvre avec amusement les paroles chantées avec naïveté par Dunckel, vantant l’homme parfait, « beau comme un dieu ». Ironique, le duo avouait à l’époque, mi-agacé, mi-souriant, qu’ils avaient du mal à « pécho ». Vrilles de la Fender Rhodes, lignes de basse sautillantes et crochets vocaux sensuels mais ludiques, le tout tissé dans une texture aussi fine et luxueuse que la mousseline.

    Puis au milieu de tout cela, la voix pure et sensuelle d’une certaine Beth Hirsch, américaine, vivant à Paris non loin de Dunckel. C’est tout naturellement qu’elle se voit proposer de chanter pour eux. En anglais. A une époque ou ce n’était pas du tout à la mode. Je rappelle que la mode à à ce moment, c’était de chanter français le plus faux possible et de faire de la musique de supermarché. Ou bien de ressembler à Sacha Distel pour les plus chanceux… mais je disgresse. Hirsch sera la grande prêtresse de la cérémonie.

    Elle ravit les coeurs de sa voix chamarrée sur le mirifique « All I Need« , splendide ballade folk au rythme languissant.  Le clip également réalisé par Mike Mills, parle de l’amour, de la douceur et des femmes. On voit, enveloppé dans une ambiance cotonneuse, un jeune couple fou d’amour passionné de skate. Ils s’aiment, ils parlent de leur passion, avec des passages plus mélancoliques sur fond de soleil couchant californien. Un véritable bonheur visuel et auditif qu’il est difficile de détester. Même si des touches de léger chagrin teintent l’air, à en juger la fin du morceau. L’on glisse vers un sentiment plus dur à cerner : tristesse, introspection, joie si forte qu’il est compliqué de la décrire? Difficile à dire.

    Donc, L’alunissage sur l’astre légendaire n’est pas prêt de s’arrêter avec Kelly Watch The Stars. On est dans un autre dimension, accentuées par des envolées de Moog inspirées venant d’un autre univers. La voix vocodée de Godin sur la chanson, rappelle les expérimentations de Stevie Wonder avec la talk-box des années 80. On note des scintillations distincts, avec des éclats d’étoile perdus dans le ciel infini. L’envolée lyrique d’un tel titre est évidente, et la redescente n’est pas encore pour tout de suite. Cependant, Le duo se permet d’ajouter ici des halos de son provenant d’un alien ou bien des pédales fatiguées pour ajouter une touche d’étrangeté à l’ensemble. Enfin, Talisman est lui, plus introspectif, plus « terre-à-terre » à première vue mais offre une respiration bienvenue à ce shoot lunaire.

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    Moon Safari : Exploration de la vie sélénite

    Si Air avait une passion pour les annéees 70, elle n’aurait pas pu être plus évidente pour des titres comme Remember. Souviens-toi ce jour là toi et moi, est une catch-phrase d’une folle simplicité. Cela parle de quelque chose, de diffus encore. Chez Air, on aime le mystère… de quoi parle-t-on au juste? D’amour fou? d’amitié sincère? ou bien d’un rappel à l’ordre? On peut pencher pour le positif, étant donné l’atmosphère passionnée de la chanson. You Make It Easy, chantée avec brio par Beth Hirsch. Il est un questionnements en suspens « Je ne suis jamais venu ici, et toi ?/Tu me souries en guise de réponse/Tu m’as donné la chance/D’être soutenu et compris« . Le tout sur une rythmique, simple, si simple et si évidente. Avec en prime une fin en apothéose, rappelant les films musicaux des années 70. On l’aura compris, Moon Safari est un disque sur l’Amour avec un grand A : filial, platonique, charnel, ou même non-réciproque.

    Le phare dans la nuit Ce Matin Là apparaît alors. La chanson fut utilisée dans Virgin Suicides dans une scène onirique où les jeunes filles du film apparaissent en créatures irréelles. Plus irréel encore ces trompettes qui éclatent dans la ballade, avec une nostalgie étrange. Et enfin l’harmonica, qui nous fait penser à la BO d’une film documentaire sur une faune sauvage inexplorée. Ou bien sur un film sur de grands espaces (américains? européens? d’ailleurs). Les susurrements de Dunckel nous rappellent à l’ordre. Le shot de mélancolie qu’est New Star In The Sky, est d’une beauté et d’une tristesse insondable, foudroyante. 

    D’une beauté éclatante, presque insubmersible. L’on parle de cette croyance populaire que lorsqu’un bébé naît, une étoile apparaît dans le ciel. Un bel hommage à Solal, nouveau-né de Dunckel. On parle alors de naissance, dans un paysage indéfini, ou le monde n’est réduit qu’à cet enfant qui représente une quintessence. 

    L’on termine cette exploration de la vie humaine et sélénite avec un dernier voyage, celui de Pénélope. Une référence peut-être à la femme d’Ulysse, attendant son jules revenu des confins de la mythologie? Elle aurait droit aussi à un voyage bien à elle. Les lunes et les comètes s’entrechoquent dans un entre-soi fracassant. Le piano de Dunckel devient erratique pendant un temps puis tout redevient sérieux, à la sauce Motown. Le Moog en roue libre crachote ses dernières forces. Le voyage interstellaire touche à sa fin.

    Retour joyeux sur Terre

    Moon Safari d’Air fait partie de ces disques qui ne connaissent pas de vieillissement cutané, au fur et à mesure que le temps s’écoule. Se replonger dedans, c’est se replonger dans cette effervescence des années 90, où la musique électronique française explosait et tout était possible. C’est aussi comprendre qu’un bon disque peut très bien être réalisé par trois bouts de ficelle et un peu d’huile de coude, et beaucoup de volonté. On pourra dire que le marketing aura lui aussi joué un rôle mais a-t-il était peu présent au final? Ce qui comptait, c’était au final cette incroyable générosité, cette franchise désarmante et cette douceur de vivre.

    Dans un monde aussi violent et complexe que le nôtre, un peu de sensualité ne faisait pas de mal. Les auditeurs, eux, l’ont bien compris. C’est ce mélange des genres détonnant, ce constant voyage entre mélodies seventies et synthétiseurs futuristes qui a propulsé Moon Safari en orbite. Notons encore que le disque n’a pas été un gros et long processus à réaliser, mais bien deux potes qui s’installent pendant quatre mois dans une chambre du 18e arrondissement de Paris, assujettie aux cris des voisins…

    Une telle facilité, à priori, est une vraie prouesse ou l’élaboration d’un disque devenait de plus en plus robotique et mécanique. Encore une fois, une façon novatrice de percevoir la musique dans son ensemble : un petit rien peut faire un grand tout. Et ce, bien avant qu’Arctic Monkeys ou Kate Nash publient leurs premiers albums « homemade » sur MySpace, 9 ans plus tard…

    "Moon Safari" d'Air - 25 ans dans la jungle lunaire - Alworld.fr

    La voie tranquille du cosmos

    Pourtant, Moon Safari d’Air n’est pas exempt de tout défaut. La hype, aussi brutale, allait s’avérer très difficile à endurer. Lives, concerts, interviews interminables dans un anglais approximatif, deux avions par jour, les joies de la promo. L’album est très court, à peine 43 minutes. Et malgré l’engouement de la critique et des fans pour ce disque, il faut noter qu’il se vendra très bien… à l’étranger surtout. Preuve que Moon Safari d’Air n’avait pas complètement réussi à devenir sur le moment un classique dans son pays, mais plus tard.

    Toutefois, il aura permis d’asseoir complètement son pouvoir créatif made in France vers le monde entier. Et impressionner les Anglo-saxons, n’est pas une mince affaire. Daft Punk avait été le versant techno agressif, Cassius la classe incarnée. Air était le rappel de l’influence noire de la musique électronique. Un magazine anglais, The Quietus, avait même écrit que le groupe « avait fait en sorte que la pop française pouvait être prise au sérieux ». Cette belle prouesse au final, pouvait aisément racheter les doutes que l’on pouvait avoir avec Moon Safari. 

    Mais le plus glorieux avec Moon Safari d’Air, c’est que c’était la preuve qu’il fallait toujours s’accrocher à ses rêves et à ne jamais lâcher. Qu’il était possible de faire ce qu’on voulait avec du courage et de la volonté. Un tel discours peut paraître naïf mais c’est pourtant le cas pour ce disque. Toute une génération d’artistes a compris qu’elle avait parfaitement le droit de se sentir légitime et créer ce qu’elle avait envie de faire sans trop se soucier du reste.

    Prenons Flat Beat de Mr Oizo, rejeté par tous les labels pour sa boucle soi-disante « agressive » et « peu avenante » ou « personne ne chantait en anglais ». Pire même on avait argué que ce n’était pas de la musique. Il a su s’imposer comme un morceau d’avant-garde, adoubé de tous et reconnu pour ses qualités artistiques indéniables. Parce que Mr Oizo a eu la bonne idée de proposer ça à Laurent Garnier, pape de la techno française. Et c’était en 1999. Je rappelle qu’à l’époque, les pistes instrumentales n’existaient pas dans les charts. La nouvelle génération française peut les remercier d’avoir osé s’imposer. Et ce n’est pas rien quand on voit tous les formidables artistes électroniques français qui ont depuis éclos…

    Aussi gros qu’un atome, Moon Safari d’Air avait explosé façon supernova. Le duo Air allait s’inscrire durablement dans la durée comme un « groupe qui compte ». Ce qui avait été considéré comme une chimère, avait pris forme et avait réussi. La navette spatiale avait cassé et surpassé les frontières du cosmis pour devenir un classique. Un astéroïde made in France qui avait été jugé insignifiant et s’était dissous dans l’atmosphère dans une symphonie de couleurs pastels et de Moog inspiré. On pouvait rêver, sortir de sa zone de confort et partir très loin aussi loin que notre conscience pouvait le faire. Bref, comme l’a dit Godin lui-même, « Moon Safari est parfait. » 

    Quand ton fantasme est fort, je suis persuadé que quelque chose passe dans les câbles et les haut-parleurs. Le pouvoir de « Moon Safari » fut de faire adhérer le public à nos fantasmes.

    Nicolas Godin pour Radio France

  • Les 10 meilleurs albums de 2022

    Les 10 meilleurs albums de 2022, année des dieux. Dieux frondeurs, agressifs, mais capables de générosité et de tendresse. Mais gare à la mélancolie et au spleen. 2022, années des cieux. Cieux dégagés ou de tempête, rouge sang ou bleu azur, ils finissent par s’éclaircir.

    Rosalía - MOTOMAMÍ - Les 10 meilleurs albums de 2022

    10/ Rosalía – MOTOMAMÍ

    Label : Columbia | Genre : Reggaeton / Electro / R’n’B

    De cette liste des 10 meilleurs albums de 2022, Rosalia est à ne pas rater. Pour les non-hispanophones (arrêtez de prendre allemand LV2 SVP, ça vous aidera), Motomami est un mot-valise avec « moto », la moto, et « mami » qui veut dire « meuf ». En gros, une alliance incongrue entre le très féminin et la masculinité la plus éclatante, la force de persuasion et la force physique. On devine aussi un papillon dans le M de Motomami, comme pour parler d’une certaine fragilité. Oui, MOTOMAMÍ est à l’image de cet emballage graphique : un incroyable melting-pot d’influences espagnoles, américaines, et sud-américaines. On souffle le chaud et le froid : le reggaeton brûlant de SAOKO ou japonisant de BIZCOCHITO, la bachata sensuelle et inquiétante de LA FAMA (merveilleux duo avec The Weeknd), les rythmiques faussement enfantines de MOTOMAMI, voire la salsa d’une autre dimension avec DELIRIO DE GRANDEZA. Un disque complètement fou conjuguant héritage hispanique immémoriel et nouvelles perspectives d’une jeunesse espagnole furibarde, dont Rosalia en est la divine prêtresse…

    FKA Twigs - CAPRISONGS - Les 10 meilleurs albums de 2022

    9/ FKA Twigs – CAPRISONGS

    Label : Young Recordings Limited | Genre : R’n’B / Hip-hop

    On aurait pu penser que FKA Twigs allait se borner à être aussi mystérieuse que les brouillards du Rhône (expression de vieux). Pourtant, l’artiste prend le virage à 360° et nous propose son album le plus accessible, le plus énervé, le plus classe de toute sa carrière. Son nom ? CAPRISONGS. Un changement total d’univers, plus proche d’Aaliyah ou de Beyoncé avec des twists électro bienvenus. La chanteuse se fait vivante, palpable, devient un être de chair qui chante ses questionnements et ses déboires avec une voix toujours aussi renversante. Bonne nouvelle, les sonorités sont belles, travaillées, sensuelles, envoûtantes. L’album le plus féminin de sa discographie certainement. Citons les très beaux tears in the club (duo avec The Weeknd), oh my love, le très rythmique pamplemousse, l’intriguant which way, la conclusion intimiste thank you song. Un album inattendu, vent frais et novateur pour ces 10 meilleurs albums de 2022. Avec de la nostalgie 2000 et rythmes venus d’un autre monde…

    Animal Collective - Time Skiffs - Les 10 meilleurs albums de 2022

    8/ Animal Collective – Time Skiffs

    Label : Domino Recording | Genre : Electro

    Animal Collective est enfin revenu. Il était temps. Normal, Deakin est enfin revenu dans le groupe après six ans d’absence. Cela se ressent fortement dans un disque aux abords peu amène, mais très vite attachant quand on s’y attarde. On y retrouve tout l’amour du groupe pour les sons distordus, les clochettes bizarres et les chants aériens imparables de Panda Bear. Les chansons, plus accessibles qu’il y a 10 ans, sont agréables, charmantes et pleines d’entrain. Après une intro douce-amère Dragon Slayer, on plonge dans le délice avec Car Keys, on se détend avec Prester John, on s’enfonce dans la douceur avec la suite ininterrompu de menus plaisirs : sautillant Walker, douceâtre Cherokee, étrange Passer-by, piquant We Go Back, bref on ne boude pas tant de collations qui rassurent l’esprit sans alourdir inutilement. Le groupe délaisse ses obsessions parfois lourdes pour les grosses machines et propose une trêve qu’on se plaît à écouter encore et encore. Un vrai plaisir.

    Mitski - Laurel Hell - Les 10 meilleurs albums de 2022

    7/ Mitski – Laurel Hell

    Label : Dead Oceans | Genre : Electro-Pop

    Plutôt difficile de rester impassible à l’étrange et mystérieuse Mitski, tant son oeuvre regorge de chemins tortueux secrets et bouleversants. Sa musique est décidément le coup de poing de cette décennie, entre spleen mélancolique et revendications violentes sur l’art d’aimer et de se faire aimer. Laurel Hell est une énième pépite dans une discographie bien chargée en succès. Les sons, faussement distordus, s’accordent pourtant à merveille avec la voix planante, cristalline et parfaite de la chanteuse. Toutes les chansons ont leur place dans ce shot : la ballade Valentine, Texas profonde perturbante, Working For The Knife, d’une beauté sans nom, Stay Soft, engageant sans force, le très beau Heat Lightning, le très 80’s Love Me More, et j’en passe. Sous les éclairs de la pochette et cette expression entre extase et électrocution, Mitski est insaisissable comme toujours. Laurel Hell s’avère plus bouleversant à chaque écoute, et vous hantera je pense longtemps.

    Rina Sawayama - Hold The Girl - Les 10 meilleurs albums de 2022

    6/ Rina Sawayama – Hold The Girl

    Label :  Dirty Hit | Genre : Dance / Pop

    Il aura fallu un seul album sorti en 2020 pour imposer Rina Sawayama comme sensation éloquente de son époque. Réputation amplement méritée. Si vous en avez ras la casquette des mélodies répétitives des lionnes de la pop actuelle, Hold The Girl pourrait être la solution à vos problèmes. Toujours aussi azimuté et éclatant, l’album se permet d’être accessible tout en gardant une part de mystère. On se prend à chantonner et à danser face à cette petite bombe de franchise et d’énergie positive : Minor Feelings, classique et efficace, le swinguant 2-step de Hold The Girl, le franc This Hell, Catch Me In The Air et son refrain entêtant et … attendez un peu? La sensation d’écouter du Taylor Swift 2000’s en plus pop encore? Bah oui c’est le style Sawayama pardi ! Même s’il souffre de la comparaison avec son prédecesseur, Hold The Girl mettra certainement du temps à conquérir les coeurs froids, mais je pense qu’il commence déjà à réchauffer le mien. De quoi rajouter dans des braises ardentes dans cette liste de 10 meilleurs albums de 2022 déjà chauds bouillants.

    Charli XCX - CRASH - Alworld.fr

    5/ Charli XCX – CRASH

    Label : Asylum Records | Genre : Pop / Dance / Electro

    Accueillons à présent un album qui m’aura fait m’arracher les cheveux sur les critiques (décidément ces 10 meilleurs albums de 2022, pas facile). Alors sortie de route ou highway to hell ? On privilégiera un road-movie à la sauce Carpenter avec cette pochette étrange, entre séduction, horreur, dégoût et attirance. Et des chansons à la hauteur de cette ambivalence étrangement addictive : l’entrée du terrain Crash, clair et concis, New Shapes et son trio renversant avec Redcar et Caroline Polachek (la meilleure chanteuse de tous les temps), le méga-hit hypnotique Good Ones, Constant Repeat et ses bégaiement adolescents, le second méga-hit Beg For You en duo avec Rina Sawayama (encore elle) qui a le mérite de décrasser cette horreur de Cry For You (rien que pour ça, Oscar de l’originalité), Move Me, efficace à mourir, le plus tranquille Baby au charme ténébreux, le 80s Lightning, le trop merveilleux Yuck, le voyage s’avère long et passionnant, avec une chanteuse toute puissante. Sous la carrosserie un poil secouée, vrombit un moteur à la puissance démoniaque.

    Beyoncé - Renaissance - Alworld.fr

    4/ Beyoncé – Renaissance

    Label : Parkwood Entertainment | Genre :  Hip hop / Soul / R&B

    Après les mirifiques Beyoncé et Lemonade, Beyoncé continue sa lancée sur les disques grandioses et no limit. On doit bien l’avouer, elle fait partie des rares artistes à se le permettre, coiffant au poteau les anciennes gloires comme Madonna ou Lady Gaga. Sans sourciller, elle instille étrangeté dans son r’n’b autrefois si policé, et y injecte des ambiances électroniques, soul voire trap d’une rare intensité. Ajoutez à cela cette voix profonde et sensuelle, virevoltante, qui se fait parfois masculine et grondante. La liste de chefs -d’oeuvre est longue : splendide I’M THAT GIRL, parfait COZY, mystérieux et intriguant ALIEN SUPERSTAR, le retour aux sources CUFF IT, jeux de vocalises inspirés dans ENERGY. Les hits s’enchaînent de VIRGO’S GROOVE à THIQUE. C’est bouleversant, à la fois intimiste et taillé pour le dancefloor, tantôt tranquille, tantôt bouillant comme de la lave en fusion. Rien à faire, Beyoncé est la reine incontestée du r’n’b et sur le dos d’un cheval évanescent, elle nous le bien savoir. Le règne de la lionne n’est pas prêt de s’arrêter.

    Steve Lacy - Gemini Rights - Les 10 meilleurs albums de 2022

    3/ Steve Lacy – Gemini Rights

    Label : RCA | Genre : Funk / R’n’B / Soul

    Un OVNI a débarqué sur Terre tout droit venu de la planète Bon Goût ou de l’hypernova Je Suis Trop Bien pour les Humains : Steve Lacy. Gemini Rights est un cadeau de bonheur, de chaleur et d’intensité qu’on n’attendait plus. Déjà adoubé par la critique, l’album regorge de maîtrise et de grandeur. On dispose d’un funk dépoussiérée, d’un R’n’B années 2000 sans failles et de la plus belle soul qui soit. La ballade piquante Static ouvre le bal, puis s’enchaînent à la merveille le foudroyant Helmet, d’une perfection à pleurer, le solaire Mercury, Buttons, mélancolique & volontaire, Bad Habit sorti d’un film 70’s, l’inoubliable Cody Freestyle, aérien et angélique, la soul marine d’Amber… Je ressors groggy par tant de maîtrise. Ce type n’a que 24 ans, et est déjà salué par ses pairs. Réputation méritée. Venu des ténèbres du lo-fi, Lacey se tourne vers la funk la plus pure, débarrassée de ses fioritures. Il nous livre un témoignage poignant de son talent d’artiste, à la fois solaire et nocturne, aussi triste que joyeux, d’une beauté sans égale. Après le shoot d’énergie, on se prend à rêver d’une grande carrière pour un si grand artiste…

    The Weeknd - Dawn FM - Alworld.fr

    2/ The Weeknd – Dawn FM

    Label : Republic Records | Genre : Hip-Hop / Electro

    Monté comme une station de radio des années 80 sortie du jeu vidéo GTA, Dawn FM est l’occasion d’exposer une étoile brillante de plus dans la constellation The Weeknd. Réputation tout à fait méritée, tant Dawn FM navigue judicieusement entre mainstream et recherche expérimentale. On y parle humour, questionnements, astronomie, l’autre grande passion de l’artiste, et… de Jim Carrey, qui fait des featurings tout au long de l’album, étant voisin du chanteur (quelle coïncidence). Musique stellaire, chansons-planètes, galaxie lointaine, de beaux secrets : intro parfaite Dawn FM, cosmique Gasoline, How Do I Make You Love Me ? et son r’n’b maison, imparable Take My Breath à la sauce Moroder, classieux Sacrifice, l’homme à Quincy Jones dans A Tale By Quincy, le beau à pleurer Out Of Time, le duo merveilleux Here We Go Again  avec Tyler, The Creator… Des hypergéantes côtoyant des naines blanches. Beau, sans fioriture, Dawn FM est une sacrée épopée de science-fiction dans cette liste des 10 meilleurs albums de 2022, c’est sûr !

    Zimmer - Amour

    1/ Zimmer – Amour

    Label : Roche Musique | Genre : Electro

    Élire un meilleur disque de l’année pour ce top 10 des albums de 2023, c’est comme un coup de foudre. Lorsque les premières notes retentirent, je compris qu’il fut le premier. Comment expliquer plus précisément cette sensation? Je ne saurais le dire. Amour, premier album de Zimmer, musicien parisien, porte très bien son nom. Dans ce disque, l’on passera par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, symbolisant les étapes de l’amour : le platonique, le fou, le non-réciproque, cédant à l’euphorie, au désespoir. Les changements d’ambiance musicale, entre dilution sonore et explosion de clavier, nous bouleversent. Le tout accompagné d’une voix masculine grave qui tâtonne sur des beats imparable, d’une beauté profonde et mélancolique. Dani, excellent début d’ambiance, le splendide Vahiné, le froid Lac, l’engageant No Praia, les très beaux Silverlake & Futur, puis la conclusion Amour, magnifique ballade intimiste clôturant l’album d’un artiste prometteur. Un sans-faute sensoriel et électronique, un véritable baume sur les plaies d’une année pas si facile.

  • Les 10 meilleurs clips de 2022

    Voici les 10 meilleurs clips de 2022. D’un côté, douceur, volupté, désir et de l’autre, distensions, torsades dans le temps et mélange de l’esprit, de la chair et de l’âme. Fous, passionnés mais aussi attachants et généreux.

    10. 5 Seconds of Summer – COMPLETE MESS

    Réalisation : Lauren Dunn

    Pour ces 10 meilleurs clips de 2022, vous en avez marre des clichés de boys bands à grand renfort de chemises en satin et Central Park en arrière-plan ? Clip réalisé par l’artiste plastique Lauren Dunn, COMPLETE MESS parle de désarroi et de doutes adolescents. Avec en fond un désert mélancolique, de renversants effets de lumière et de halos qui feraient pâlir n’importe quel étudiant en art…

    9. Post Malone (feat. Doja Cat) – I Like You 

    Réalisation : child.

    Vous aimez la peinture? Check. Vous aimez Doja Cat nue ? Oui bien sûr. Vous aimez les fleurs ? Les hommages pétés à Van Gogh et aux Smileys de l’Acid Culture? Bien entendu. Gentillesse et bizarreries comme du miel léché sur un mec hilare, un cupcake écrasé sur un visage, et balades kink dans les fourrés pour un après-midi tordu thé et broderie avec un twist rap plutôt bien amené.

    8. Chance The Rapper – Child of God

    Réalisation : Troy Gueno

    Calme, volupté et créativité sont à l’honneur dans Child of God. Avec en fond sonore un rap précieux et ronronnant, aux beats immanquables, l’on peut voir la création d’une toile à l’engagement évident par l’artiste gabonnaise Naïla Opiangah. Un vrai morceau de douceur et de beauté irréelle qui mérite clairement d’être cité. Bravo à toi, Chance.

    7. Gorillaz feat. Thundercat – Cracker Island

    Réalisation : Jamie Hewlett & Fx Goby

    Vous avez toujours pensé que Vol Au Dessus d’Un Nid de Coucous était un film d’horreur caché ? Cracker Island répondra à cette question. On est happés dans un univers hospitalier inconfortable avec moult personnages étranges et sinistres. Un bel hommage aux films des 70s avec un featuring pop et entraînant signé Thundercat. Bonus pour la fin, très inconfortable !

    6. Meshuggah – Broken Cog

    Réalisation : Acacia Visuals, Valentine Unix, Arkadiy Grigoryants, Petr Boroda, Sergey Unix, Alexander Rybashov, Luminokaya

    Et si la fin du monde se traduisait en un géant doré aux veines aussi éclatées qu’un volcan en éruption ? Hésitant entre cauchemar et rêverie à la Aronofsky, Broken Cog dévoile l’artillerie lourde en symbolismes mentaux et physiques. On est plongés au coeur d’une machinerie humaine surchauffée qui n’attend que la dernière seconde pour tout envoyer bouler.

    5. The Crystal Method, Hyper & Iggy Pop – Post-Punk

    Réalisation : Margaryta Bushkin, Anna Chocholi

    Et un bonbon de nostalgie pour ces 10 meilleurs clips de 2022 ! Quand de vieux barbons des années 70 et 90 se retrouvent, on s’attend à une promenade de santé. Grossière erreur. Ici, beats lourds, boucle hypnotique et voix d’outre-tombe dans un revival electro du plus bel effet. Ajoutez à cela une animation stylisée extrêmement bien détaillée et rythmée, et vous obtenez un combo nostalgique parfait.

    4. Mitski – Love Me More

    Réalisation : Christopher Good

    Pour faire court, Love Me More, c’est un peu ce qu’on ressent quand on aime beaucoup et qu’on reçoit peu. Encore une fois, Mitski se surpasse dans l’étrange et le fantasmagorique avec ce clip aux faux accents de vaudou. Trahison, symboliques, passions, vieux délires à la Lynch, le tout dans une lumière bleutée à la fois cruelle et mélancolique, Love Me More est une claque dans la face

    3. Mastodon – Teardrinker

    Réalisation : Lorenzo Diego Carrera

    Due dire face à pareille chose ? Géants de sable, verre de larmes, explosions violettes, Teardrinker est une longue contemplation mélancolique dans les méandres d’un esprit perdu. Des éclats de beauté ça et là – mention spéciale aux petits bonshommes (merveilleux) – du spleen, des questionnements en suspens et on ressort groggy. La marque des vrais bons artistes?

    2. Animal Collective – We Go Back

    Réalisation : WinstonHacking & Michael Enzbrunner

    Voici le résultat entre un bad trip et un rêve qui a mal tourné. Point d’explications logiques dans We Go Back, titre bien trouvé pour le vrai retour d’Animal Collective qu’on n’espérait plus. Collages numériques, envolées lyriques, couleurs saturées à l’extrême accompagnent formidablement bien la voix aérienne et alien de Panda Bear. Un beau n’importe quoi qui reste dans la mémoire.

    1. Max Cooper – Exotic Contents

    Réalisation : Xander Streenbrugge & les Intelligences Artificielles VQGAN et CLIP

    Je vous présente, Mesdames et Messieurs, le futur réalisateur de clips qui enterrera tout le monde d’ici quelques années : VQGAN + CLIP. Ces programmes d’intelligences artificielles ont été développées dans ce clip par le chercheur Xander Streenbrugge. Il s’est associé avec l’artiste pour nous proposer la toute première vidéo réalisée par une IA par génération d’images et de vidéo dans un style pictural précis. Résultat : une véritable prouesse technologique et un beau mal de tête dans un monde dominé par le vert, ou chaque recoin bruisse d’une vie intérieure et où la logique a disparu. A la fois splendide et un peu flippant… Parfait pour conclure ces 10 meilleurs clips de 2022, non ?

    Alworld.fr - Portfolio de Tolita Carrera
  • The Designers Republic, la bombe graphique des années 90

    D’une banale décision de s’installer à Sheffield, de jurer par la couleur et l’anti consumérisme, naquit une bombe graphique de grande importance. En quelques années, The Designers Republic devint l’un des plus grands studios de graphisme d’Angleterre et d’au-delà. Son style novateur marqua durablement son temps.

    1986. Il y a une éternité donc. Un jeune wannabe du nom d’Ian Anderson, fan de musique et manager du groupe Person to Person, crée un petit studio de graphisme avec un certain Nick Philipps afin d’abreuver le public de flyers pour promouvoir le groupe. Baptisé The Designers Republic alias TDR, le studio se pose déjà comme iconoclaste : influencé par le constructivisme russe, et se désignant comme une « république graphique » libre et sans contraintes. Leur credo : « une déclaration d’indépendance par rapport à ce qui nous semble constituer la communauté du design. » Les influences s’étendent à d’étonnantes recherches sur la couleur, la perspective souvent penchée, la typographie énorme, les mangas japonais avec ces logos inspirées des kanji. 

    Des clients prestigieux firent la renommée de ce studio : Coca-Cola, Sony, Nickelodeon, Samsung, ou encore Sanrio. Leur volonté farouche d’indépendance, leur unité visuelle, et leur discours anti-consumériste détonne dans un milieu pubard très col monté et compétitif. « Work, Buy, Consume, Die » sera même un slogan utilisé par l’agence sans que cela n’effraie qui que ce soit. Les années 90 furent folles d’expériences et de succès : la charte graphique de Wip3out, légendaire franchise de la PlayStation, entre anime mecha et délire américain de grosse bagnoles, le logo du célèbre label Warp, l’un des tous premiers en matière de musique électronique, dans un contexte particulièrement chaud (le thatchérisme et son horreur des rave party). Ce qui fera leur gloire causera hélas leur fin. Le studio, en cessation de paiement suite à la crise financière, ferme ses portes en 2009. Certains anciens créeront plus tard leur propre structure avec succès. 

    Anderson, toutefois, reviendra avec TDR quelques années plus tard dans une forme plus light. L’empreinte de ce studio est indéniable, témoin rare d’une époque révolue où le mélange des styles graphiques venait tout juste d’apparaître.

    TDR, la bombe graphique des années 90 - Alworld.fr
    La campagne d’affichage sur le consumérisme « Buy Me » ordonnée par The Peoples Bureau For Consumer Information – Copyright © The Designers Republic

    L’étape Warp

    Tout n’aurait pu qu’être un boulot d’indépendant comme un autre. Mais la demande croissante et le besoin de se diversifier conduisit Ian Anderson à créer ISA-Vision,rebaptisée bientôt The Designers Republic,le 14 juillet 1986, même jour que la prise de la Bastille. Signe du destin ? Pour le moment il s’agit de promouvoir les groupes de musique dont il raffole avec des flyers et des pochettes de disque, comme celle de Don’t get mad… Get even pour le groupe Age of Chance. Pour parler rapidement de ce premier jet, le design semble se détacher doucement des 80’s flashy et lisses pour un style plus destructuré, aux grosses typos et aux compositions colorées. Les prémisses à ce que l’on trouvera en abondance dans le design de la décennie suivante. Le groupe aimant leur concept, il leur demandera de faire la jaquette de leur reprise de Kiss de Prince. Etrangement, il remporte un certain succès et commence à faire parler de The Designers Republic (l’entreprise avait changé de nom). Dans une interview de 2001 donnée à Creative Review, Anderson se fendra d’un commentaire goguenard :

    Nous sommes passés du statut de deux personnes traînant à Sheffield avec toutes ces idées reçues sur ce qu’était ou n’était pas un designer à celui d’une des entreprises de design les plus médiatisées.

    Ian Anderson au sujet de la création de TDR

    Warp fait son entrée. le label doit son nom au hangar désaffecté où travaillait les membres, qui vendait des vinyles abîmés, gondolés par l’humidité – d’où le terme de « warp », distendu en anglais. Fauché, Warp utilise les subventions aux entreprises pour les enregistrements et réalise des pochettes mauves pour leurs disques – le groupe LFO aura son premier single, LFO, packagé de cette façon. Coup du sort, le single se vend à 130 000 exemplaires, une prouesse dans un monde sans streaming musical, plutôt novice en électro, et avec peu de moyens engagés. The Designers Republic réalise leur logo : une demi-mappemonde frappé d’un éclair, et d’un « Warp » en grosses lettres, déclinable en noir et blanc, et aplats de couleurs. On y voit déjà une moquerie : le logo, selon les dires de Rob Mitchell, fondateur de Warp, les faisant paraître plus « grands » qu’ils n’étaient en réalité. Selon les spécialistes du design, le logo de Warp fut qualifié « d’hypermoderniste ». Rien que ça !

    C’est le coup de foudre artistique qui conduit TDR à réaliser les pochettes de disques de leurs artistes. Un savant mélange d’autodérision et d’audace se décline en visuels marquants, la plupart devenues historiques. On peut citer Aphex Twin avec Windowlicker, un mélange dérangeant de sexytude avec ce corps de femme plantureuse et la tête barbue de psychopathe du musicien collée dessus, Autechre avec Incunabula, où la terre et le sable entremêlés sont triturés par ordinateur, Nightmares On Wax avec A Word Of Science, avec son collage psychédélique, ou bien la série de jaquettes d’albums géométriques le groupe The Orb, trip hallucinogène bleuté aux accents japonisants. Pour se démarquer, il faut imposer son style, aussi bizarre soit-il, Warp le sait bien. Il sait aussi que seul The Designers Republic est capable de leur fournir ce qu’ils espèrent.

    TDR, la bombe graphique des années 90 - Alworld.fr
    De gauche à droite : Incunabula d’Autechre (1993), Windowlicker d’Aphex Twin (1995), A Word of Science de Nightwares on Wax (1991), Blue Room de The Orb (1992)

    Il faut dire que Ian Anderson est un original. Dès le lycée, il se fait remarquer pour son talent inné pour le dessin et crée déjà des artworks pour des artistes locaux. Les premiers travaux notables d’Anderson sont d’ailleurs des dessins reproduisant à l’identique ce qu’est capable de faire un ordinateur d’aujourd’hui, de 2022 (j’insiste lourdement là-dessus), alors qu’à l’époque en 1986, date de fondation de TDR, la souris était encore un outil expérimental… on réalise que non seulement ses dessins sont encore de nos jours modernes, mais que pour l’époque, ils étaient déjà avant-gardistes ! Dans une interview de 2001, Anderson avoue qu’il n’avait pas tellement le bagage typique de ses comparses en matière de typographie ou d’ergonomie.

    Un jour, quelqu’un comprendra qu’on ne sait pas ce qu’on fait. On prenait des étudiants en stage pour apprendre d’eux. J’ai pris ma première leçon de typographie avec quelqu’un chez un typographe qui en avait assez d’essayer de comprendre mes instructions.

    Ian Anderson au sujet de la typographie de TDR

    Quant à son collègue Nick Phillips, il étudia la sculpture à l’adolescence au Sheffield Hallam’s Psalter Lane College, et devint membre du groupe World of Twist. Le groupe laissa à la postérité un unique album, Quality Street, qualifié de kitschadelia par le ponte du journalisme anglais musical Simon Reynolds pour le Melody Maker. Riche, parfois trop riche même, regorgeant de trouvailles sonores à la fois kitsch et modernes, le EP fit parler de lui en des termes élogieux. Le groupe Beady Eye fera même une cover de « Bring The Light » en 2010. Un premier coup de maître pour Phillips, qui avait peut-être inconsciemment développé un début de renaissance pop qui allait exploser durant la décennie suivante, appelée britpop. C’est dans la scène musicale que Phillips fit la connaissance d’Anderson, et leur goût commun pour le chaos, la musique et la curiosité dévorante ne pouvaient que plaire à un label iconoclaste comme Warp. Le temps leur donnera raison.

    Les gourous du design s’imposent

    Les années 90 seront une période charnière pour TDR. Les premières commandes apparaissent, leur notoriété grandit, certains grands se déplacent même personnellement à Sheffield pour échanger avec eux sur de futurs projets. La légendaire fonderie américaine Emigre, autre sommité du milieu du graphisme, leur demanda une interview et une refonte de leur magazine pour leur numéro 29 de 1994. TDR profite de l’occasion pour faire ce qu’ils savent faire de mieux : ruer dans les brancards. Ils dessinent une petite fille innocente aux traits japonisants mais cachant une grosse batte de baseball dans son dos. Cette idée leur était venue sur l’image que leur procurait l’entreprise : une association multiculturelle, résolument américaine, dévouée aux autres et à la gentillesse qui pouvait toutefois cacher quelque chose de sombre derrière. Suite à ce petit boum, la non moins connue Sony préparait un jeu vidéo tendance sur des bolides futuristes qui se font la misère sur des routes en 3D pointue. Le nom ? Wip3out, oui vous avez bien entendu. Le légendaire jeu de la Playstation aussi connu que Tomb Raider ou encore Destruction Derby que vos frères et soeurs fans de Zidane ont du essorer jusqu’à la lie.

    Pourtant, rien n’était gagné. La première monture ne convainc pas Sony qui ne retrouve pas le style japonais attendu. TDR comprend qu’il doit sortir les gros calibres. Ils traduisent le nom de leur entreprise en nippon, numérisent les caractères et les exploite comme des symboles graphiques forts. Les épaisseurs sont étudiées, l’on y ajoute des lignes de perspective multicolores et un logo Wipeout en très grosses lettres avec un 3 à la place du e. Le orange criard se dispute au bleu pâle avec des images de vaisseaux sortis d’une autre dimension. Autre élément d’importance, le nom de l’éditeur, Psygnosis, originaire de Liverpool, figure sur la jaquette, une première dans le milieu. Dès sa sortie, Wip3out est une déflagration internationale, les critiques sont enthousiastes sur le concept et l’aspect graphique novateur du jeu. Et qu’importe au final le gameplay très classique, la 3D pixellisée et la maniabilité pachydermique des voitures, TDR fait fort – un peu à cause de la politique agressive de Sony en matière de marketing il faut le dire. La bombe fait des émules et rien ne sera plus jamais comme avant.

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    Le numéro 29 du magazine Emigre avec la fameuse petite fille et la batte de baseball cachée dans le dos © The Designers Republic
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    Tous les designs du jeu vidéo Wip3out, Wipe3out 2097, Wip3out 3 et Wip3out Pure – © The Designers Republic

    Fort de ce succès, TDR continuera son travail graphique sur les suites de Wip3out, Wip3out XL (2097), jusquà Wip3out Pure. Ils ont comme client Foster’s pour qui ils font des bannières géantes typographiques, ils réalisent pour Virgin Music des pochettes de disque mémorables pour SpeedJack, LFO, et Fluke. Autre travail d’importance, ils sont la vitrine même de la défunte Gatecrasher, célèbre boîte de nuit de Sheffield, ultraselect et recherchée. Reprenant le blason célèbre de l’enseigne, un lion inspiré de l’héraldique, ils le pervertissent avec des couleurs vives et engageantes, des formes géométriques qui s’imbriquent sur des fonds ultramodernes. Fait d’importance : TDR reste à ce jour la première agence de communication occidentale au monde à avoir incorporé des caractères japonais dans leurs travaux, une autre première dans le milieu. Ce nouveau style pétaradant et branché va vite devenir le fer de lance de toute une génération clubbing et même plaire à Tony Blair et son concept de Cool Britannia. A cette période, L’Angleterre renaît de ses cendres : Liam Gallagher fait le mariole dans les magazines de mode, on ose trouver les baked beans cool et la pop redevient la coqueluche des ados après un passage à vide. On dort le jour et on vit à fond la nuit dans les boîtes délabrées de l’East London. Le brit art cartonne à l’étranger – Damien Hirst, Tracey Elmin – et forcément, TDR s’engouffre dans cette brèche. Il faut dire que cette avalanche de couleurs et de lignes infinies aux contours futuristes ne pouvaient que se marier avec la musique électronique. Car le design de TDR n’est pas qu’un papier glacé perdu dans le lointain, c’est clairement un mode de vie. A TDR, exit les protocoles et les sermons, on prend RDV le jour même et on engage (un peu) n’importe qui sait manier Photoshop et a de bonnes idées. C’est chaotique, cool mais vivifiant, cela se ressent dans les travaux de la décennie 90, certainement la plus importante du studio. Les clients s’enchaînent, tous plus illustres les uns que les autres : Sony, Cartoon Network, MTV, Nickelodeon, Orange, Reebok, Lynx, Nokia. Une belle épopée riche d’enseignements, de design toujours cools et variés, de recherches esthétiques intenses. Mais est-ce que ce fleuve de créations ininterrompues allait survivre aux aléas de la modernité?

    Un lent déclin inévitable

    TDR l’avait bien compris avant tout le monde, un bon graphisme est un graphisme engagé. La personnalité d’Anderson y est sans doute pour quelque chose. Dans sa famille, on est syndicaliste de père en fils et militant chez… Militant, un groupe d’activistes trotskystes au sein du Labour Party (parti socialiste anglais dont est issu Tony Blair), lancé en 1964. Sheffield, ville selon lui construite par le socialisme et la musique industrielle, passait pour être une parfaite copie des banlieues lisses américaines à la Desperate Housewives. Dans cet environnement lisse et aseptisé, les graines de la révolte ne pouvaient que germer. De ce fait, le studio n’hésitait pas avec un humour noir à dénoncer le consumérisme, le trop plein de marketing le tout avec un esprit rebelle anarchiste dans un monde un peu trop policé.

    Mais après l’éclatante réussite des années 90, faites d’expérimentations poussées, de couleurs saturées et de recherches novatrices, qu’en était-il de TDR et de son esprit frondeur? Le temps délivrera une cruelle réponse. Après avoir crié sur les toits avec classe sur les dangers du trop-plein, TDR rentre brusquement dans le rang. Le studio effectuera dans les années 2000 des publicités pour de grandes firmes comme Coca-Cola, ces mêmes entreprises qu’ils s’empressaient de moquer en n’hésitant pas à parler de mort. Cette décennie, marquée par l’internet grand public et les prémisses des réseaux sociaux, est celle de tous les dangers : consommation ultra bling-bling, terrorisme, crise financière, violences. Une certaine standardisation des critères graphiques avait émergé, la tendance avait évolué. TDR n’était plus dans le coup. Pire même, certains graphistes ou studios avaient de façon peu scrupuleuses recopié le style japonisant de TDR sans trop comprendre la forme. S’ensuivit des kilomètres de flyers aux personnages d’anime mal dessinés, sur des fonds mal retouchés à la typo parfois hasardeuse. Soupir. Une tendance morte-née, tout aussi rapidement que le sera les autres tendances du nouveau millénaire. Re-soupir.

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    La campagne de la discorde : le packaging Coca-Cola de 2006 – © The Designers Republic

    Cependant, c’était une autre hydre de Lerne qui allait précipiter le studio vers la sortie de route : l’argent. Au milieu des années 2000, le studio accuse le coup et découvre que d’importants clients n’ont pas honoré les factures. D’une certaine manière, l’esprit hédoniste et un peu foutraque des créateurs s’accordaient mal avec les attentes capitalistes d’un tel marché. De plus, les commandes n’étaient plus aussi abondantes qu’autrefois. Autre chose : l’inspiration venait de se perdre. Ce qui avait fait le sel de TDR s’était dilué, avait perdu de sa superbe, les graphistes engagés un peu à la va-vite n’étaient pas à la hauteur du travail fourni par le studio. Anderson l’admettra de façon lucide dans les interviews qu’il donnera à ce sujet. Encore un acte courageux dans un travail comme le sien où peu d’informations filtrent et où le moindre bureau ressemble à une forteresse imprenable.  Les départs successifs des grands noms du studio avaient déjà commencé en 2002. La même année, Matt Pyke fonde Universal Everything, studio de design basé à Sheffield qui se targue d’avoir comme clients Channel Four, Manhattan Loft Corporation, Nickelodeon, Samsung, Bob Sanderson fonde SandersonBob à Londres (clients : Orange, Coca-Cola, Delta), David Bailey créer sa structure Kiosk à Sheffield (BBC Sports, UKF, Polydor). En 2007, Martin Fewell quitte TDR pour fonder le studio Yolo à Manchester (Spotify, Reebok, Sheffield University). Si la patte TDR s’était diluée, ses nombreux talents se sont dispersés pour mieux se retrouver.

    Le coup de grâce viendra en 2009, Anderson déclare le studio en faillite après que deux gros clients les quittèrent, et l’ »oubli » de paiement d’un appel fiscal. Cette fin anonyme et presque cocasse malgré elle était finalement une boucle bouclée, et correspondait d’une certaine manière à cette force libertaire qui habitait le studio depuis ses débuts. Né dans les frémissements de la culture électro anglaise, puis explosant en plein vol dans les 90’s avec leur coup de poing vengeur, TDR avait quelque part dessiné sa propre fin, en mode banqueroute et éparpillement de ses talents.

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    Le design global des jaquettes de disques de la discothèque Gatecrasher de Sheffield de 2001 à 2010 – © The Designers Republic

    « Work, Buy, Consume, Die », « Buy nothing, pay now », « Talent borrows, genius steals », ces slogans créés dans un esprit revanchard n’étaient pas si anodins. Même si la fin abrupte de TDR est décevante, elle n’aura pas été anodine. TDR n’avait pas créé ces réflexions sans raison, ils avaient un sens, une portée. Le message était clair : les images ne sont que des images, et on peut les apprécier telles qu’elles sont, même si leur discours est parfois obscur. Anderson n’avait jamais étudié le design, n’avait pas été dans un circuit traditionnel, mais son originalité, son héritage culturel et ses désirs de changement l’avaient poussé à s’élever toujours plus. Ayant commencé à designer des flyers pour des événements musicaux, il avait fini par travailler avec les plus grandes entreprise de la planète. A écouter ses interviews, on découvre réellement une personnalité très différente de ce que l’on peut trouver dans le milieu : ici, la rapidité dépend surtout de la confiance du client – première surprise -, le fait de savoir dessiner de façon « traditionnelle » n’est pas importante – seconde surprise -, et que les ressources graphiques que l’on trouve sur Internet sont un trop-plein d’informations et qu’il n’y a pas assez de compréhension – troisième surprise, dédicace aux débutants. TDR reposait sur une idée simple, le mantra XXL d’Ian Anderson : ce n’est pas le conseil qui est bon, c’est de savoir quoi en faire qui compte. Si la débauche de couleurs permet de véhiculer une pensée, un geste, une idée de façon totalement limpide, alors l’image aura fait son job, et qu’importe les aplats de couleurs intempestifs, du moment qu’ils servent l’idée…

    Une petite renaissance

    Léger soubresaut, Ian Anderson décide de rouvrir The Designers Republic dans une forme plus light juste après sa fermeture totale. Les raisons pour lesquelles il l’a fait sont peu claires encore à ce jour. Le site, petite merveille de design, propose toutes les formidables créations du studio dans des photos haute qualité. L’on replonge avec délice dans une époque où les réseaux sociaux ne « standardisaient » par toutes leurs publications par centaines de milliers, et où les grosses formes n’obstruaient pas un message principal juste pour la déco. Le chemin fut long et tortueux depuis les rêveries sci-fi d’Andersons toutes droit sorties des années 50, mélangées à des sons électroniques affûtés jusqu’aux sommets de l’impérialisme américain. Même si le studio avait administrativement fermé en janvier 2009, la mission que s’était donnée The Designers Republic, elle, n’avait jamais vraiment arrêté. A en juger les travaux tout récents du studio rouvert, on soupire d’aise en constatant que la verve semble être revenue, même partiellement : voir le packaging original pour t-shirt inventés pour Issey Miyake ou bien le logo de la ville de Quito en Equateur.

    En 2019, Ian Anderson eut l’honneur de faire partie de Blanc!, un festival d’arts graphiques situé à Barcelone au Museu del Disseny. Visiblement ravi d’être là, durant une interview, il prononça ses mots significatifs :

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    TDR signa la charte graphique complète de Syro, sixième album d’Aphex Twin sorti en 2014 © The Designers Republic
  • Les 10 meilleurs clips de 2021

    Colorés à l’extrême, comblés d’extase ou de bouleversements intimes, sucrés ou aigres. Fiers ou bien dans la dénonciation, éclatants et sombres, voici les 10 meilleurs clips de l’année 2021.

    10. Camilla Cabello – Don’t Go Yet

    Réalisatrices : Philippa Price et Pilar Zeta

    Et un peu de mignonnitude dans ces 10 meilleurs clips de 2021, c’est bien aussi. Camilla Cabello mise sur la légèreté. Fière de ses origines cubaines et mexicaines, Cabello mise sur les clichés latino mis en scène de façon savoureuse. Voix vaporeuse, salsa à donf, couleurs pétaradantes, boucles d’oreille défiant la gravité, Don’t Go Yet c’est le moment de respiration qu’on rêve tous d’avoir. L’intro en stop-motion, tout simplement adorable !

    9. Tyler, The Creator – LUMBERJACK

    Réalisation : Wolf Haley (Tyler, The Creator)

    Niveau étrangetés, Tyler the Creator nous a habitués à tout. Ici, manucure pastel au fin fond de l’Utah, critique du racisme avec des maquillages grossiers, tempêtes de neige avec des mamies pour un mauvais remake de Shining. Passé le côté WTF de l’ensemble, un univers cynique et grinçant, aux nombreuses connotations politiques de la part de Wolf Haley, l’alias de Tyler.

    8. SEVDALIZA – Rumors

    ATTENTION CONTIENT DE LA VIOLENCE GRAPHIQUE.

    Réalisation : Willem Kantine & Sevdaliza

    Ce n’est pas tous les jours qu’on peut voir une femme enceinte condamnée à se battre contre des méchants qui en veulent à son petit. Injections de produits louches, des hélicoptères agressifs et un double en forme d’androide et tous les ingrédients sont là pour faire un sombre court-métrage lourd de sens. L’ultraviolence laisse parfois place à un sentiment d’impuissance larvée.

    7. Dua Lipa – We’re Good

    Réalisation : Vania Heymann & Gal Muggia

    N’avez vous jamais souhaité une belle romance pour Dua Lipa qu’on ne présente plus ? Quel amant plus merveilleux qu’un… homard ? Oui vous avez bien entendu. We’re Good signe une romance doucereuse à la Titanic entre la jolie Anglaise et un crustacé aux pinces enrubannées. Une bizarrerie rétro qu’on savoure sans peine, sans sauce rouille bien sûr.

    6. Doja Cat – Need To Know

    Réalisation : Miles Cable & AJ Favicchio

    Doja Cat nous offre une relecture féminine d’un Star Wars sous acide. Peau verte ou bleue, crâne allongé ou non, fringues dernier cri, vaisseaux, la chanteuse ne s’interdit rien dans son trip galactique. Et se paie au passage, une discrète apparition de Grimes en personne en fêtarde rose fluo. Need To Know (j’ai besoin de savoir) si ce merveilleux clip était réel ou non…

    5. Angèle – Bruxelles je t’aime

    Réalisation : Partizan

    Il s’en passe des choses bizarres dans des trains parfois. Et je parle pas de gens qui vomissent… Angèle, pris d’un accès de mélancolie, repense au passé et à sa ville chérie. On pourrait trouver kitsch cette nostalgie mais Angèle s’y montre si convaincante et charmante, qu’on finit par adorer Bruxelles aussi. J’ai envie d’aller maintenant c’est malin! Et l’envie de grignoter une gaufre de Liège en faisant ce top 10 des meilleurs clips de 2021, tiens.

    4. Megan Thee Stallion – Thot Shit

    Réalisation : Aube Perrie

    Longtemps victimes de discriminations diverses de la part d’hommes racistes qui n’ont que ça à faire de leur vie, les femmes noires se rebellent. Megan Thee Stallion n’y va pas par quatre chemins et se venge avec une mauvaise foi jubilatoire de ses haters : un WASP, condamné à subir les moqueries de la grande Megan. Avec en guise, une fin très… spéciale. 

    3. Radiohead – If You Say the Word

    Réalisation : Kasper Häggström

    Chassé comme du gibier dans de profondes forêts hypnotiques, l’Homme est enfermé dans un container sale où, nourri de maigres sandwiches et habillé en costard-cravate, il est lourdement lâché dans un environnement urbain, où les autres humains semblent ne pas exister. Une réflexion puissante sur la tristesse du capitalisme actuel et une bonne dose d’humour très noir.

    2. Arca – Prada/Rakata

    Réalisation : Frederik Heyman et Arca

    Prada/Rakata est le conte bigarré et retors sur la transidentité, la recherche de soi, où l’on aperçoit une créature équine en pleine mutation, une roue de feu, des aliens et des mutants aux dents longues sur fond de chauve-souris accouchant de crânes. Un fascinant aperçu du cerveau sans fond d’une grande artiste dotée d’une incroyable inventivité.

    1. Lil Nas X – MONTERO (Call Me By Your Name)

    Réalisation : Tanu Muino & Lil Nas X 

    Lil Nas X casse cette année tous les codes machistes et éculés du rap/hip-hop US en vivant à fond son homosexualité, ses désirs morbides et tordus. MONTERO est autant inscrit dans le passé que le futur, repousse les limites, s’inspire du baroque français, des contes grecs ou de la mythologie biblique en y insufflant un queer power à fond la caisse. Un véritable chef-d’œuvre, idéal pour conclure ces 10 meilleurs clips de 2021…

    Alworld.fr - Portfolio de Tolita Carrera
  • Les 10 meilleurs albums de 2021

    Les 10 meilleurs albums de 2021, année du destin. Parmi ce désarroi, des albums furieux, queer, intelligents, sensibles et frondeurs, qui donnent la pêche et font réfléchir… Voici les 10 meilleurs albums de 2021.

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    10/ Olivia Rodrigo – SOUR

    Label : Geffen | Genre : Pop-rock

    Question existentielle pour des 10 meilleurs albums de 2021 ?Vous imaginez Taylor Swift virer mélodique et grunge ? Pour la première on peut dire oui mais pour la seconde, plus difficile à admettre. La réponse s’appelle Sour d’Olivia Rodrigo. Pour les non-millenials, c’est la fameuse Nini Salazar-Roberts de High School Musical. On aurait pu s’attendre à une soupe mainstream pour squatter les ondes, or il n’en est rien. SOUR porte bien son nom : aigre mais attachant. On parle échecs, ruptures, choses tristes avec une tendresse, une intelligence et une maturité qui impressionne même la blasée que je suis. On apprécie la force et la sincérité de cette jeune voix, sans trémolos ni effets de style poussifs. On commence fort avec Brutal, punchy et 90’s, Traitor, franc, le délicat Drivers License, l’énergique Good 4 U, l’étrange Jealousy, Jealousy. Un album à tiroirs malgré l’étiquette « chanteuse à textes », d’une fraîcheur désarmante. Définitivement la bonne surprise de 2021 et un nom à inscrire sur la liste des talents à suivre.

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    9/ Tyler, The Creator – Call Me If You Get Lost

    Label : Columbia Records | Genre : Rap / Hip-hop

    Ca commence à bien faire, ce Tyler. Non content de sortir à chaque fois un chef-d’oeuvre, il se permet une pléthore de guests, amis pour la plupart, qui n’ont jamais été aussi inspirés : Lil Wayne sur l’énervé Hot Wind Blows, 42 Duggs avec le cri de guerre Lemonhead et son interlude soul,  Youngboy Never Broke Again et Ty Dolla $ign sur l’époustouflant Wusyaname, généreux comme un soleil d’été, ce bon vieux Pharrell Williams sur la montagne russe d’émotions Juggernaut. On peut citer le dramatique Momma Talk, la présence féminine de Daisy World sur Rise! Bien sûr, la liste serait trop longue. Mais pas chez le mastodonte Tyler. Monstrueux, triste, toujours en alerte, d’une créativité folle, il montre encore, avec un savant mélange d’opulence et de prudence, son immense talent. Le tout sans sacrifier au succès trop facile. Qu’il continue donc à faire des chef-d’œuvre, le veinard !

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    8/ Mdou Moctar – Afrique Victime

    Label : Matador | Genre : Rock / Assouf

    « Assouf » est un mot tamasheq (langue des touaregs du Mali) signifiant « nostalgie », et qui désigne le courant musical du blues touareg. Afrique Victime, un album que personne n’attendait, permet de redonner ses lettres de noblesse à tout un pan de l’histoire musicale africaine oubliée par la jeune génération. C’est du moins ce qu’on pensait jusqu’à l’écoute d’Afrique Victime. Mdou Moctar est un génial visionnaire, un touche-à-tout. Fier de son héritage touareg, il y ajoute un twist punk, avec une guitare affûtée comme un glaive. Le charme est indéniable : Chismiten et sa rythmique hypnotisante, Taliat à la guitare tordue, l’arabisant Ya Habibti, l’entraînant Layla, les dangers du colonialisme sur Afrique Victime, qui parle de la disparition prochaine d’une Afrique désunie. Un mélange de réflexions profondes, qui nous frappe à l’écoute de ce disque hors-normes. Merveilleux, tragique, fort d’un bel héritage culturel, Afrique Victime est une véritable pépite, ce qui n’est pas de trop dans ces 10 meilleurs albums de 2021…

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    7/ Chet Faker – Hotel Surrender

    Label : BMG | Genre : Electro / Trip-Hop

    Nick Murphy, alias Chet Faker, alias un chanteur charismatique. Un génie, capable de transformer n’importe quel petit son en épiphanie sonore. C’est le cas avec Hotel Surrender, un retour en grâce d’un grand nom. On constate que le temps et les attentes n’ont rien enlevé à ses capacités musicales, et on retrouve avec bonheur cette voix profonde, bouleversante et ces sonorités électroniques mélangées à un R’n’B étudié. Un charme vintage indéniable et classieux, s’exprimant sans retenue : Oh Me Oh My, d’une mélancolie frappante, Low, enlevé et magnifique, Get High et son groove années 20 savamment étudié, l’entraînant Whatever Tomorrow, I Must Be Stupid, qui déchire le cœur, ou la litanie So Long So Lonely, hommage à son père. Vous l’auriez compris, un album qui secoue le corps et l’âme. Un disque intime qui pourrait étonnera plus d’un, et un peu d’introspection ne peut faire de mal. Un disque de Chet Faker ou Nick Murphy, qu’importe. Tant qu’il reste debout et qu’il continue sa superbe musique, je pourrais disparaître tranquille.

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    6/ Arca – KICK ii / KicK iii / kick iiii / kick iiiii

    Label : XL | Genre : Expérimental

    Pour ce top 10 des meilleurs albums de 2021, un trésor en trois fois. Arca, la nouvelle déesse du son nous offre non pas 1, non pas 2 mais 4 albums. A la qualité indéniable. Amour sans fin pour ces quatre diamants bruts, la quintessence même du son Arca : ballades effrayantes avec paroles trafiquées par ordinateur, rythmiques folles, boucles entêtantes, sonorités industrielles. Un style venu de nulle part. Arca est une trans non-binaire, assignée garçon à la naissance, préoccupée par la transidentité. Cette problématique hante son œuvre : univers mêlant masculin et féminin, chansons d’épouvante ou d’amour, d’une merveille à pleurer où d’une frousse sans nom, quand ce n’est pas un cri de colère. Mention spéciale au fou Prada et son duo Rakata, le démoniaque Incendio, le tordu Morbo, le doux Skullqueen, le superbe Rubberneck. Une quadrilogie d’albums incassables qui risque de faire date dans l’histoire de la musique.

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    5/ Doja Cat – Planet Her

    Label :  RCA | Genre : R’n’B / Hip-Hop

    Quelle mutation, cette Doja Cat : de chaton aux allusions érotiques et aux clips équivoques, elle évolua en sorcière lionne puis finit comme guerrière panthère. Planet Her est l’album de la consécration, la preuve éclatante d’un talent indéniable, une véritable déflagration artistique. Loin de céder aux sirènes du mainstream, Doja Cat n’abandonne pas son humour douteux et ses paroles aigres sur l’amour. Mieux, elle l’enrobe de son héritage multiracial avec des percussions africaines, des rythmiques latines, de l’électro de Detroit, voir des expérimentations électroniques poussées (bips, bops, ululements). Un album avec une pluie de guests (The Weeknd, Ariana Grande, SZA, JID), une myriade de hits : Woman, beau comme un rêve, Need To Know déchirant, Love To Dream, introspectif, You Right, parfait, le stellaire Been Like This ou encore le swinguant Kiss Me More. Plus qu’une planète, mais une vraie galaxie d’or et d’argent.

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    4/ Little Simz – Sometimes I Might Be Introvert

    Label : Parkwood Entertainment | Genre :  Hip hop / Soul / R&B

    La rappeuse britannique découverte par Damon Albarn pour Gorillaz a depuis fait son bonhomme de chemin. Après des errances musicales intéressantes, Little Simz a mûri. Sa grandeur s’exprime pleinement dans un disque au titre moqueur, Sometimes I Might Be Introvert. Tout le contraire de la musique de ce disque époustouflant de grâce et de cohérence. On navigue sans peur entre la colère rentrée, la dépression ou la joie, le tout avec une impression de bande-son de film d’espionnage des années 60. Le splendide Introvert, parfaite introduction pour une épopée féminine et féministe, le non moins merveilleux Woman, le placide Two Worlds Apart, I Love You I Hate You, au style soul du plus bel effet, le magnifique Point and Kill, et près de 19 chansons généreuses. Preuve que malgré le Brexit, l’Angleterre a encore son mot à dire sur sa musique. Little Simz n’est pas dupe, elle sait que c’est avec les oubliés de la politique (les minorités ethniques) que viendra ce changement musical. Un peu de dénonciation intelligente pour ce top 10 des meilleurs albums de 2021, c’est toujours ça.

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    3/ Foo Fighters – Medicine At Midnight

    Label : RCA | Genre : Hard Rock

    Soyons francs, trop de gens ne croyaient plus aux Foo Fighters, hein. Combien de bougons et de coincés du… bulbe, dirons-nous poliment, souhaitaient leur disparition depuis… 1995, année de création du groupe ? Trop. Mais on s’en fout ! Constance, patience et grâce sont les maîtres mots d’un groupe dont on a oublié les qualités. Si l’on oublie les délires ado marrants de Dave Grohl sur les 25 ans du groupe, on rend vite compte que Medicine at Midnight est leur meilleur disque depuis longtemps. Making A Fire, sage et tranquille, Shame Shame et sa candeur contagieuse,  Cloudspotter classique et efficace, Waiting On A War, plein d’ardeur, l’inventif Medicine At Midnight, le vénère No Son of Mine, le mirifique Holding Poison. Papy Grohl a de la niaque et se fiche des commérages, tente de se réinventer musicalement. Moins bavard, moins ampoulé, Medicine At Midnight est la pilule du bonheur dans une année dure.

    Les 10 meilleurs albums de 2021 - Alworld.fr

    2/ Lil Nas X – MONTERO

    Label : Columbia | Genre : Rap / Hip-Hop / Pop

    Impossible d’être passé à côté de l’album le plus bankable de 2021, la grosse explosion de l’année. L’album de tous les records : 303 millions d’écoutes sur Spotify, 130 000 albums vendus la première semaine, 11 chansons de l’album dans le Billboard US, MONTERO est un tour de force. Musical d’abord, avec ce mélange de rap queer, de hip-hop électro et de pop, pourtant hermétique à l’attirail soul. MONTERO (Call Me By Your Name) et son clip en forme de célébration dionysiaque, le sautant INDUSTRY BABY et ses rêveries érotiques, et j’en passe. Aucun artiste noir à ce jour n’avait vécu son homosexualité de façon si éclatante, c’est assez rare pour le souligner, dans le monde très machiste du hip-hop US. Une véritable prouesse pour ce jeune homme de 21 ans, issu d’un milieu pauvre, qui tend à être un modèle pour tous ses fans. On ne peut que saluer cette audace avec une telle maîtrise et une telle maturité.

    Django Django - Glowing In The Dark - Alworld.fr

    1/ Django Django – Glowing in The Dark

    Label : Because Music | Genre : Pop / Electro Rock

    Il était temps. Django Django est enfin revenu. On ne tarit plus d’éloges sur le talent évident de ces Londoniens découverts par un label parisien, qui n’a de cesse d’interroger la pop britannique sacrément amochée depuis une dizaine d’années. Spirals et son trémolo incendiaire, Right the Wrongs et sa rythmique implacable, Got Me Worried un brin salsa et secouant, l’imparable Waking Upi avec Charlotte Gainsbourg, pépite pop, Free From Gravity aux accents chiptune, le planant Headrush, la jungle sonore de The Ark, la ballade accrocheuse de the World Will Turn, le clinquant Hold Fast, et je n’ai plus les mots pour continuer. Clairement la meilleure surprise de 2021, l’uppercut de plus de la part de ce groupe que j’aime tant. Une inventivité intacte, un Nirvana atteint après tant de péripéties. On leur souhaite que cette saleté de virus n’amoche pas leur talent, et qu’il continue à nous tordre la cervelle avec leurs sons bizarroïdes et leur mélancolie british.

    Mentions spéciales des 10 meilleurs albums de 2023

    Damon Albarn - The Nearer the Fountain, More Pure the Stream Flows - Alworld.fr

    Damon Albarn – The Nearer the Fountain, More Pure the Stream Flows

    Label : Transgressive Records | Genre : Pop

    Passé 40 ans, les grands musiciens ont un gros problème : leurs albums deviennent ennuyeux. Rien de tout cela ici. C’est un Damon Albarn introspectif, grave et solennel qui s’adresse à nous. Inspiré par les paysages glacés de l’Islande, l’album est pur et froid comme la neige : plus la fontaine est proche, plus le cours d’eau sera pur. Allusion à la situation actuelle ? Le talent de poète et de musicien d’Albarn n’est plus à prouver : la splendide ballade The Nearer the Fountain, More Pure the Stream Flows, l’étrange The Cormorant, l’éveil de Royal Morning Blue, Combustion et son charme magnétique, le déchirant Daft Wader. Quel bonheur en tant que fan de voir son musicien préféré tester avec succès une nouvelle recette. Un album pas facile d’accès, dépouillé, mais grand par son âme.

    Kaytranada - Intimidated - Alworld.fr

    KAYTRANADA – Intimidated EP

    Label : RCA | Genre : Electro / Hip-Hop / House

    Le joyau brut de ces 10 meilleurs albums de 2021. un EP, Intimidated, d’une beauté foudroyante et irréelle. Je n’aurai qu’une critique à dire : cela est trop court (3 chansons snif) mais si cela suffit à me permettre de faire la salsa avec les doigts de pied en chantant à l’envers, alors ça vaut tous les featurings d’Ariana Grande de la terre. Que dire de plus à ce qui a déjà été dit maintes fois sur KAYTRANADA et sa musique? Parfait, sans bavures, un travail net et précis comme toujours, une prod presque angélique, des guests soignés et une musicalité inventive et entière. Intimidated en duo avec H.E.R, céleste et bouillant, le tragique Be Careful avec Thundercat, d’une splendeur sans pareil, qui vous laisse groggy, et le duo énervé avec Mach-Hommy, $payforhaiti, au rap étincelant, avec en fond une basse et une house étincelantes sur une chanson qui n’en demandait pas tant. Tel un drogué en manque, je demande plus mais zut le disque est fini. Tant pis, j’attendrai le prochain shoot, histoire de tutoyer les sommets, encore…