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  • Pourquoi le 2-step garage n’est jamais (vraiment) mort

    Ce mélange mutant de r’n’b et d’électro au tempo élevé a tout explosé en Angleterre. Timide, tonitruant et ensuite invisible, il s’est relevé du néant pour connaître une nouvelle explosion dans les années 2010. Un genre jamais (vraiment) mort en définitive.

    Le 2-step garage est né dans les années 1990 au Royaume-Uni, issu du garage house américain, avec des rythmes syncopés et des influences R&B. Dire que ce genre n’est qu’une note en bas de page de l’histoire de la musique britannique serait très insultant. Car le 2-step garage est plus qu’une ritournelle, ce fut clairement un projet de vie pour bon nombre de clubbers anglais. Les débuts étaient confidentiels, presque invisibles, mais sincères. L’essor des radios pirates permit alors au garage de muter en une myriade de sous-catégories musicales, dont le 2-step garage. Celui-ci connut une incroyable apogée dans les années 2000, en partie grâce à la pléthore de hits en masse qui occupèrent longtemps les charts britanniques, voire européens. Le 2-step garage devint petit à petit, le symbole même de cette période. De nouvelles stars firent leur apparition : Lonyo, So Solid Crew, Sweet Female Attitude, Craig David, Mis-Teeq, Artful Dodger. Mais les controverses liées à des faits de violence dans les discothèques, ainsi que la mue du 2-step garage en grime, plus violent et plus froid, sonna le glas du genre. Le style s’essouffle, cédant la place à d’autres styles musicaux plus « présentables » comme le dubstep. La vieille garde continua d’exister de façon confidentielle pendant quelques années, avant de connaître une surprenante renaissance dans les années 2010. Grâce à la nostalgie et les réseaux sociaux, de nouveaux artistes changèrent la donne avec le future garage et le UK bass. Une nouvelle génération d’artistes comme PinkPantheress, Charli XCX, Rudimental, Eliza Rose ou encore Disclosure, firent la part belle aux envolées électroniques et renouèrent avec le succès. Pas mal du tout, pour un micro-style musical qui connut une brève popularité. Méprisé par une frange de professionnels hostiles à son développement à cause de ses origines modestes, le 2-step garage a bien failli ne jamais s’imposer. Et son revival n’a rien d’étonnant dans un contexte social plus que déprimant. A l’écoute de ces chansons, c’est toute une époque qui revient… Vif, plaisant et très populaire, le 2-step garage reste encore aujourd’hui très vivace pour beaucoup de Britanniques et mêmes d’Européens. 

    Pourquoi le 2-step garage n’est jamais (vraiment) mort

    Naissance du 2-step garage

    Il faut savoir que depuis aussi au moins le 16e siècle, le Royaume-Uni a toujours été un pays abritant de nombreuses nationalités. Mais le réel brassage culturel, survient plutôt dans les années 50. Le flux massif d’immigrants du Commonwealth (Inde, Pakistan, Caraïbes, Jamaïque) va profondément marquer la société britannique. L’arrivée du « Windrush » en 1948, avec des migrants caribéens, est souvent considérée comme un moment fondateur du Royaume-Uni multiculturel. Plusieurs générations et plusieurs nationalités cohabitent dans un joyeux fatras dans des quartiers populaires abordables de Londres comme les Docks, Battersea, Brick Lane, Whitechapel. Dans ce chaos urbain et coloré, allait naître de nombreuses opportunités de création. Le Uk Garage, placide, cool, et « soul« , très influencé par le garage house américain d’alors, devient à la mode au début des années 90. La rythmique groovy et les paroles envoûtantes font que les chansons marchent bien. Les précurseurs se nomment Todd Edwards ou Masters At Work, des DJ américains qui vont faire rentrer le garage dans la cour des grands. Ils décident d’augmenter la vitesse de leurs chansons d’environ 130 bpm pour faciliter le beatmatching – la pratique qui consiste à étirer la longueur d’un morceau. Il était connu dans le milieu que les DJ préféraient les versions instrumentales car une voix augmentée ou ralentie sonnerait bizarre. Les premiers mix importés en Angleterre commençaient à s’incruster dans les soirées en cette fin de 20ème siècle. Pourquoi un nom si étrange ? 2-step garage, car il vient du garage, sous genre de la house, né à New York dans le Garage Paradise. 2-step car cela vient de la rythmique particulière des sons : les percussions ne suivent pas un rythme régulier 4/4, le kick drum ne frappe pas à chaque temps, ce qui donne une sensation plus syncopée ou « sautillante« . Cela crée une sensation de mouvement « en deux temps » : d’où le nom « 2-step ». Les puristes se battent encore pour définir la première chanson phare du 2-step garage. On peut citer le magnifique RIP Groove de Double 99 en 1997, qui influença durablement le genre à la fin des années 90. Décrit à l’époque comme la « passerelle » entre le UK Garage et le 2-step, RIP Groove fait encore partie, même 20 ans après, des sets d’électro britanniques actuels les plus populaires. 

    Les soirées les plus branchées de Londres et de Southampton accueillaient de plus en plus ce son nouveau, à la rythmique plus poussée. Steeve Goodman, fondateur du label Hyperdub, et connu sous le nom de Kode9, parcourait avec intérêt ces soirées qui abandonnaient progressivement les débordements hardcore du Madchester pour ce son plus poli. Il parlait même de « continuum hardcore britannique », expression louée par les observateurs. Pendant ce temps, les premiers frémissements de succès éclorent en jolis succès dans les classements musicaux. Le remix de « Never Let You Go » de Tina Moore par Kelly G sorti en 1997 récolta un numéro 7 dans le UK Singles Charts. Cet innocent remix, sorti en réalité en 1995, avait été réédité en 1997 dans la version que l’on connaît. Le DJ américain Kelly G, originaire de Chicago, n’était même pas conscient d’avoir accouché d’une perle rare qui figure encore dans des compilations garage. Il est intéressant de lire l’interview qu’il donna à DJ Mag pour se rendre compte des retombées d’un tel remix. Les très reconnus Destiny de Dem 2 e My Desire d’Amira ont été cités comme les fondateurs des premiers succès à venir du 2-step. Mais il faudra bien trois années supplémentaires pour que le 2-step perce vraiment, et ô miracle, devenir un véritable bouleversement. Vers 1999, les soirées jungle ou drum’n’bass, qui avaient été à la mode, se voyaient remplacées par les soirées 2-step pour le côté policé de ce style musical. En effet, les propriétaire des boîtes voyaient de jolies femmes, les fameuses « Garage Girls », arriver à leurs soirées, gages de qualité mais aussi de sécurité. Les sombres histoires de bagarres avaient quelque peu entaché la réputation de certaines boîtes, et certaines ne s’en étaient pas remises. De puis la qualité de ces soirées faisait qu’elles étaient reconnues et populaires, d’où queue à l’entrée, du pain béni pour les organisateurs. Le Garage UK était aussi synonyme de grande créativité et de mode : imprimés Moschino, camaïeus de bruns, lèvres rondes ornées d’un fin trait noir, coiffures sophistiquées. Bien loin du cliché du danseur de techno aux cheveux orange et aux tenues en vinyl criard. Malgré ces envolées lyriques, le genre était pourtant relativement inconnu du grand public jusqu’en 1999. Elle sera définitivement l’année charnière pour le 2-step, avec l’apparition d’un homme providentiel : Craig David.

    Une apogée brève et fulgurante

    Fils d’une Anglaise et d’un Grenadien (Antillais), Craig David est ce rejeton de sang mêlé symbolique qui plaît à ce style musical jeune, mélangé et frais qu’est le 2-step garage. Après des débuts confidentiels dans des clubs de Southampton depuis 1997, le jeune Craig écume les petits cachets et les freestyles dans les radios locales. Bien déterminé à se faire connaître, David s’inscrit à un concours de chant, et enregistre sa première chanson « I’m Ready« . Cette ritournelle R’n’B sirupeuse ne fait pas date mais lui permet de gagner le concours et de se faire remarquer par un futur grand ponte du 2-step garage : Mark Hill. Ce quidam gallois, a déjà beaucoup d’expérience musicale lorsqu’il rencontre le jeune homme. On le connaît surtout car il est moitié du duo légendaire Artful Dodger. Impressionné par sa voix, il le fait chanter sur son dernier mix, « What Ya Gonna Do » mais surtout sur une démo de « Re-Rewind (The Crowd Say Bo Selecta)« . Pour ceux qui s’interrogent, Re-Rewind a bien failli ne jamais voir le jour. Au moment d’enregistrer la chanson sur ordinateur, le fichier se corrompt. Pour le sauver, il a fallu cliquer sur Ok d’un message d’erreur soigneusement pour ne pas perdre le tempo, selon David. D’où le titre de Re-Rewind, (rembobiner en anglais), rewind une première fois sur cassette, puis re-rewind sur l’enregistrement final. Vous suivez ? Quand à « Bo Selecta » c’est une expression jamaïcaine qui signifie « balance le son » que presque 99% des jeunes britanniques de l’époque ont du utiliser à tort et à travers. 

    La chanson sort sur le label Relentless / Public Demand, et c’est l’explosion. Que dire, la déflagration même. Re-Rewind casse tous les records, classé n°2 à sa sortie, et restant près de 60 semaines dans le top 40 britannique. Il est certifié platine en mars 2000. La chanson s’exporte très bien à l’étranger, et se répand dans toute l’Europe pour devenir un classique. Autrefois inconnu, le 2 step-garage fait son entrée dans les foyers et la culture clubbing. Il devient l’hymne d’une génération. Bo Selecta est un slogan à la mode. Pour beaucoup, il y a clairement eu un avant et après Re-Rewind. La carrière de Craig David décolle et en 2000, sort Born To Do It (« né pour faire cela« ) produit par Artful Dodger. C’est un carton aussi bien au Royaume-Uni qu’à l’étranger, dont les Etats-Unis. 7,5 millions d’exemplaires dans le monde, sextuple disque de platine au Royaume-Uni. Craig David devient alors titre de chanteur de 2-step garage britannique le plus vendu de l’histoire. Le genre devient à la mode. La presse l’adoube, les chaînes de télévision musicale font tourner en boucle les clips à la télé, la radio passe les chansons dès le matin sur leurs ondes. C’est la consécration.

    Les hits s’enchaînent entre 1999 et 2001, avec succès. L’année 1999 voit l’arrivée de plusieurs bangers du genre comme Do You Really Like This ? de DJ Pied Piper and the Masters of Ceremonies. Le duo Shanks & Bigfoot propose avec Sweet Like Chocolate, un 2-step garage sucré et doux fait pour réussir, le duo DJ Luck & MC Neat cartonne avec A Little Bit of Luck, Ain’ No Stoppin’Us et Masterblaster 2000, des perles du 2-step. L’an 2000 voit des tubes en puissance. Body Groove, des DJ Architects  avec Nana, Buggin’ de True Steppers et son flow imparable, la bombe Flowers du duo féminin Sweet Female Attitude, dont la rythmique marquante a été confiée à DJ Sunship, (Ceri Evans),  un classique du 2-step garage. On peut citer Girls Like Us du duo B-15 Project avec Crissy D, ou Gotta Get Thru This, de Daniel Bedingfield, mix parfait entre pop et garage, iconique par son refrain entêtant. On peut aussi compter sur Sticky ft. Ms. Dynamite avec son hit Boo!, une référence. La reprise « Time After Time » de Distant Soundz devient en 2002 la première chanson garage à être diffusée par la BBC Radio. 

    Mais l’album de référence, la perle des perles, est sans nul doute It’s All About The Stragglers d’Artful Dodger, sorti en 2000. Quintessence du 2-step garage, Bible du genre pour certains, il est l’album qui cristallise le mieux les attentes et espoirs de ce style tant décrié. Les chansons à succès : Think About Me avec Michelle Escoffery, Re-Rewind qu’on ne présente plus, Please Don’t Turn Me On avec Conner Reeves, le très beau TwentyFourSeven en duo avec Melanie Blatt des All Saints, Movin’ Too Fast avec Romina Johnson, le splendide Woman Trouble avec Robbie Craig de Boyzone. Un véritable condensé ce qui a fait bouger l’Angleterre durant cette période courte d’euphorie et de sons dansants.

    Mais qu’est-ce qui explique un tel succès ? Facteur politique, avec la seconde victoire du New Labour de Tony Blair et leur tolérance sur la culture électro de l’époque, en opposition à la violence punitive de Thatcher. Le 11 septembre et les émeutes raciles de Brixton et Bunley avaient marqué les esprits. Facteur purement « musical » : rythmique répétitive, tempo accéléré, chansons en général assez courtes et voix féminine sensuelles pleines d’émotions. Il n’est plus honteux d’inviter des chanteurs de pop pour faire connaître un groupe et s’assurer une place dans les charts. La fraîcheur de ses mélodies imparables et l’aspect émotionnel du R’n’B, moins froid de ce sous-sous-genre de l’électro (on le rappelle), font que l’impact sensoriel est plus poussé. A l’aube des années 2000, le matériel électronique coûtait moins cher et les machines grand public se sont banalisées. La production pouvait se faire avec un petit budget sur un vieil ordinateur sans problème. 

    C’était aussi le reflet de la diversité et de l’énergie multiculturelle du Royaume-Uni à cette époque. L’Internet balbutiant et les chaînes musicales ont pu, à leur échelle, réussir à faire connaître davantage cette mode musicale resté longtemps secret. Cependant, à trop vouloir en faire, le 2-step garage n’était pas destiné à connaître une fin toute aussi rapide ?

    Déclin et évolution logiques du genre

    Lassitude, divergences, ventes faibles

    Aussi étrange que cela puisse paraître, le 2 step garage primitif a connu une superbe mais courte existence. Ce qui est un peu le cliché des sous-genres musicaux il faut le dire. Son empreinte culturelle a fortement marqué les esprits à l’époque, à un moment où les réseaux sociaux et l’internet grand public n’étaient pas encore au point. Malgré ces faits d’arme, la lassitude du public s’était aussi pointée au fur et à mesure que les hits s’enfilaient comme de grosses perles sur un fil trop fragile. On ne comptait plus les remix garage de groupes issu de télé-crochet (Liberty X), ou de girls bands (Miss-Teeq), pour faire « djeun« . L’exploitation commerciale agressive du 2-step, mais aussi son rythme syncopé et son style (trop) facilement copiable ont cassé l’authenticité et la fraîcheur des premiers instants. Contrairement à ses parents électro et house, et ses cousins jungle et grime, le 2 step garage n’évoluait pas, il restait cantonné à une époque précise. Trop mécanique, pas assez évolutif, il était condamné à rester hermétique. Les histoires de vol de chansons ou de cachets dérobés à la sauvette existaient. En 2001, Hill et Devereux se sont séparés en raison de divergences créatives et la marque, le nom et les droits d’utilisation d’« Artful Dodger » ont été rachetés par Blessed Records. Après s’être réunis en 2017, Hill et Devereux se sont retrouvés dans l’impossibilité de sortir de nouveaux morceaux ou de se produire sous leur propre nom, les obligeant à s’appeler « Original Dodger ». Les lendemains de fêtes étaient douloureux après une réussite éclatante. Bon nombre d’artistes sortaient un méga hit puis un album dans la foulée, puis retombaient plus bas que terre après un second album. Flowers de Sweet Female Attitude allait rester un one hit wonder, malgré d’autres titres restés confidentiels. Craig David lui même en fera les frais avec Slicker Than Your Average, créé pour percer le marché américain, dont les ventes, quoique honorables, ne seront pas à la hauteur de Born To Do It.

    Violences, l’épisode de So Solid Crew, revers de la médaille

    En 2001, So Solid Crew, originaire de Battersea, un quartier populaire à fort brassage culturel, sort « 21 Seconds« , versant plus sombre du 2-step garage et gros succès à sa sortie. Le groupe cultivait une image plus noire, les paroles étaient crues et marquées par un tempo agressif, l’ambiance des clips sentait la street, le cuir profond et les bagarres. Un adolescent avait été battu à mort dans une discothèque de Luton après l’un de leurs concerts. Deux adolescentes, Letisha Shakespeare et Charlene Ellis avaient été abattus devant des clubbers traumatisés pris à part dans des tirs rivaux de gangs rivaux. Face aux troubles, l’impopulaire Form 696, avait restreint les soirées garage. Les membres du groupe n’était pas en reste. G-Man, fondateur du groupe, avait été retrouvé avec une arme. Carl Morgan a assassiné le nouveau partenaire de son ex-partenaire en 2004 et purge actuellement une peine de prison de 30 ans. Un autre membre, Skat D avait cassé la mâchoire d’une fille de 15 ans ayant refusé ses avances sexuelles. Asher D avait été emprisonné pour possession d’armes à feu. Il est depuis rentré dans le rang en tant qu’acteur reconnu sous le nom d’Ashley Walters, jouant dans des séries reconnues comme Top Boy, Doctor Who, ou Adolescence. Le groupe traîne encore aujourd’hui une mauvaise réputation. En 2017, ils sont rejetés du Lovebox Festival car un autre groupe ne voulait plus jouer avec eux. Mais le plus ennuyeux dans tout cela, c’était la difficulté pour des gens issus de minorités et de la pauvreté endémiques de certaines banlieues londoniennes d’émerger. Malgré leurs notoriété et leur contribution à la mutation sombre du 2-step garage, le collectif n’était pas devenu aussi riches qu’il ne l’avait espéré. Preuve qu’un genre aussi jeune que le 2-step n’empêchait pas les vieilles vicissitudes du capitalisme  avec le combo pression / vente de disque / promotion / concerts de s’implanter. Eux aussi connaîtront un second album catastrophique face à l’implosion du groupe et les carrières solos de certains membres comme Lisa Maffia. Toutefois, leur héritage et leur côté déviant allaient préfigurer une nouvelle ère pour le 2-step garage.

    Evolution musicale, stagnation (2003-2007)

    L’épisode de So Solid Crew n’a pas tant traumatisé les clubbers pour leur violence, mais aussi pour leur virage vers le sale. Tous ces succès trop rapides et la retombée brutale en avaient marqué plus d’un. Les sons chauds, groovy et dansants, laissèrent petit à petit place à des rythmiques plus ténébreuses, des paroles plus « dark », une ambiance lourde. Une recherche d’authenticité se faisait sentir. Le 2-step garage mua en grime. Une cohorte de jeunes artistes comme Horsepower Productions, Zed Bias, Wookie et Steve Gurley effacèrent le côté solaire du UK garage pour explorer des pistes plus expérimentales. « Battle » de Wookie, sorti en 2000, peut être considéré comme un précurseur de cette mutation. On peut également citer Eskimo de Wiley en 2000 comme hit informel du grime. Des artistes reconnus comme Dizzee Rascal ou Yungstar devinrent les fers de lance de cette mutation brute du 2-step garage. Finis les intérieurs lounges, les couleurs chamarrées et les paroles parlant de fêtes et de nanas. Face à l’embourgeoisement, aux fermetures des soirées garage, aux échauffourées, il ne restait plus que la révolte. Et le grime était parfait pour exprimer cette injustice. Les 140 BPM étaient la norme, la basse plus lourde et « glitchée », le rythme sec, anguleux, cassant. Une frange expérimentale émergea aussi en bordure. Citons Burial et son mythique album Untrue sorti en 2007, classique parmi les classiques, indéboulonnable volonté d’un garage expérimental. Il fut cité récemment comme un album fondamental dans le garage UK. Comble de l’ironie pour un opus créé sur un ordinateur mourant dans un anonymat plus qu’insultant ! Puis le grime laissa place à un tout nouveau style qui allait bouleverser le monde, le dubstep. Ses origines sont londoniennes, plus précisément dans la banlieue de Croydon. La soirée FWD>> au Plastic People et la radio pirate Rinse FM ont été cruciales pour diffuser le son dubstep à ses débuts. Comme un rappel de comment le 2 step garage était né. On ne cite plus les grands noms du dubstep e leurs hits : El-B & « Buck & Bury » sorti en 2000, Horsepower Productions avec Gorgon Sound en 2001, Skream et son hit Midnight Request Line sorti en 2005, Digital Mystikz avec « Haunted » et « Anti War Dub » en 2005, ou encore Benga & Coki avec Night en 2007. Malgré une relative stagnation, le 2-step connaissait une période expérimentale et de réinvention bienvenue.

    Pourquoi le 2-step garage n’est jamais (vraiment) mort

    Renaissance du 2-step garage

    Après une période d’hibernation qui allait accoucher du dubstep et du grime, le 2-step garage allait peu à peu sortir de sa réserve. Dans les années 2010, une toute nouvelle génération biberonnée aux réseaux sociaux et à un Internet plus répandu, se prend d’amour pour le 2-step. Il faut dire que la nostalgie du Y2K était sans doute pour quelque chose. Les chansons d’antan, courtes, efficaces, sucrées pour échapper à un futur toujours problématiques firent des ravages sur TikTok. Surtout, de jeunes artistes, frais et pleins d’entrain, se servirent de cet héritage oublié. Les anciens firent son retour durant cette période. Wookie, MJ Cole, Zed Bias et Mark Hill proposèrent des productions plus axées de ce style musical qui les avait fait si bien connaître. Une nouvelle génération de hits, allaient faire éclore un nouvel intérêt : En 2011, le mystérieux collectif électro londonien SBTRKT (prononcez Subtract) sortit Wildfire en duo avec Little Dragon. Sa boucle hypnotique, sa rythmique caractéristique, s’inspirait largement du 2 step garage… On peut citer Take It Back de Toddla T en duo avec Aitch, sorti en 2011, Higher (Free) de All About She et Blk & Blu de Chase & Status tous deux sortis en 2013, Touch de Shift K3Y sorti en 2014. Ils réussirent à se faire une place dans les charts britanniques pourtant dominés par des stars de la pop aux VR et au marketing plus puissant que le leur. Mais ce qui relancera la machine c’est le méga hit La La La de Naughty Boy en duo avec Sam Smith, et une autre bombe à retardement appelé Latch du duo de frères DJ britanniques Disclosure. Cette ballade house lorgnant du côté du garage UK et ses sons syncopés, fut un choc pour beaucoup de nostalgiques et un succès monstre pour ses créateurs, à peine âgés de 18 ans au moment des faits. Mieux, ces nouvelles ballades eurent ce que leurs prédécesseurs n’avaient pas eu la chance d’avoir : un succès international, dont les Etats-Unis. Si Craig David avait été l’homme providentiel des années 2000, Disclosure fut sans nul doute le groupe, qui fut à l’origine de la résurgence du 2-step dans les années 2010. Leur disque Settle fut ce que For All About The Stragglers fut à l’époque :  la preuve que l’on peut marier recherche esthétique, grâce, sons pointus et succès commercial sans perdre son âme

    Les années 2010 firent la part belle aux disques inspirés. BodyMusic d’AlunaGeorge, album de feu et de glace sorti du néant, fut un grand succès. Le sec et foudroyant In Color de Jamie XX permettait une lecture plus expérimentale du genre, à l’image de Burial. On vit même le retour des anciens avec Following My Intuition de Craig David, sortis des ténèbres du r’n’b bon marché dépassé, pour revenir aux racines. Succès surprise et même bonne exportation à l’étranger avec les très beaux When The Bassline Drops et One More Time. Ladbroke Grove de AJ Tracey en 2019 entra directement dans le Top 5 britannique. Les années 2020 voit l’arrivée de l’hyperpop portées par des artistes comme Charli XCX ou Arca. Ce genre trouva une belle opportunité à se mélanger à ce revival. Une tripotée de jeunes pousses fit son apparition dans cet environnement nouveau : Shygirl, jeune métisse grenadienne au r’n’b LGTBQi++, sexuel et attirant, Anne-Marie, ancienne choriste pour Rudimental, reconverti au garage joyeux et coloré, Mabel, fille de Neneh Cherry en personne, au style introspectif et hypnotique. Mais la reine du genre est sans nul doute PinkPantheress, nouvelle prêtresse de l’hyperpop mâtinée de sonorités 2-step âgée de 24 ans. Son EP de 2020 To Hell With It avec le hit Pain (comportant d’ailleurs un sample de Flowers !) est acclamé par la critique et chacun voit en elle le futur popstar pour ados. A juste titre : l’EP contient une volonté de réarranger cet héritage parfois lourd à porter et une furieuse envie d’aller plus loin sans perdre des pièces en route. Résultat : un 2-step garage assaini, débarrassé de ses apparats superflus, et une voix enchanteresse qui caresse l’auditeur. L’album heaven knows, grosse claque de 2023, fut porté par la méga tornade Boy’s A Liar Part.2, produit par Mura Masa (producteur d’A$ap Rocky, Shura, Charli XCX), en duo avec Ice Spice, qui cartonna sur TikTok. Cette chanson est la parfaite émulsion entre les attentes 2-step garage, le style Y2K et l’hyperpop.  Sa reprise par des millions d’utilisateurs, en fait d’ailleurs la chanson la plus jouée de 2023 sur la plateforme…  (1 milliards de streams tous confondus). Quelle aubaine et quelle revanche pour ce tout petit style musical de rien du tout, né dans la tourmente, explosant en plein vol pour ressusciter dans une nouvelle époque digitale. Une revanche sur le passé en somme. 

    2-step garage is not dead

    Même si le 2-step garage semble être revenu en force, certains anciens se montrent quelque peu circonspects à ce retour. Sunship, alias Ceri Evans, cité plus haut comme le créateur de Flowers de SWA et de Garage Girls de Lonyo, est un peu sceptique. Dans une interview donné au Guardian, Sunship ne trouve pas que le 2-step garage de 2019 ait la même qualité lo-fi qu’à l’époque.

    Il y avait une étincelle dans l’air entre 1997 et 2002 qu’on ne pourra jamais recréer aujourd’hui. C’est aussi parce que la façon dont les gens font de la musique a changé ; tout est plus propre et plus clinique maintenant.

    Sunship (Ceri Evans)

    Malgré cet aveu de faiblesse, Sunship affirme que ce retour en force a su faire connaître à toute une génération ce genre si spécifique. Encore mieux, ce style musical couplé à un Internet toujours viral a su se propager bien plus rapidement que dans le passé. Si le 2-step garage souffre d’un côté hermétique, quelques artistes outre manche ont tenté timidement de mélanger ces rythmiques avec leur flow. Citons Aux Paradis de Damso, Peur de l’échec d’Orelsan ou encore 9 Milli de Kekra. Malgré le peu d’intérêt de la France pour ce retour en force, toujours cantonné à l’Angleterre, le 2-step garage a fini par convaincre. Les scènes électro de Berlin ou de Copenhague connaissent actuellement une nouvelle explosion garage. Lille Høg (Bjarke Pedersen) et Main Phase, producteurs danois, mélangent UK Garage, voire speed garage avec des rythmiques syncopées. Des artistes allemands comme Objekt ou Avalon Emerson explorent des sonorités dark garage / 2-step remixées dans des productions modernes. Les avanies du passé semblent avoir été pardonnées. Les violences issues de clubs sans sécurité et de gens un peu trop avinés existent toujours, mais pas au point d’entériner un genre (espérons-le). Les attentes du capitalisme sont toujours ce qu’elles sont, même si certains labels indépendants affichent une liberté artistique farouche et revendiquée, acquise de dure lutte. Les chanteuses 2-step souffraient de sexisme et d’autorité sur leur façon de se tenir, mais ont su créer une nouvelle forme de pop star féminine. Sweet Female Attitude montrait des vraies femmes aux courbes généreuses là ou la norme était de ne pas dépasser une taille 38… quand d’autres jouaient la carte du mélange culturel et d’une sexualité assumée jamais vulgaire, comme Lisa Maffia, Kele Le Roc, Shola Ama ou Romina Johnson. Les artistes d’aujourd’hui revendiquent leur orientation sexuelle et leur corps (Shygirl) et leur métissage (PinkPantheress) plus facilement qu’à l’époque.

    Certes le 2-step garage subit toujours des ratés comme la soirée Garage Classical donnée en 2019 au Royal Albert Hall, qui a sonné comme un « karaoké peu inspiré » et sa progression dans d’autres pays se fait encore timide. Mais qu’importe. Sa mutation continue, inexorablement, comme animée d’une énergie folle. Discret, il s’est fait explosif, visuel, trop peut-être. Poli, il s’est fait élégant, touchant même au risque d’être trop sage. Mutant, il a abandonné ses racines soul pour se réinventer en poète maudit des froids extérieurs de banlieue anglaise. Timide, il s’est mué en star des charts, puis en star de TikTok en raison de sa structure courte et rythmée. Le 2-step garage n’est plus un genre figé. C’est aujourd’hui un langage rythmique, une texture culturelle, et un code émotionnel que les scènes club, pop et expérimentales réinventent à leur manière. Le 2-step garage est mort, vive le 2-step garage !

  • The Crown, splendeur, politique et solitude d’une grande reine

    The Crown explore avec une somptueuse gravité, les coulisses du règne le plus long de l’Histoire. A travers le destin d’Elisabeth II, la série dévoile la tension entre devoir monarchique et élans personnels. Une splendide leçon de politique, mâtinée de tragique et de comique.

    Réalisation : Peter Morgan | Genre : Historique | Année : 2016-2023

    Les superlatifs ne manquent pas pour décrire le long règne d’Elisabeth II. C’est le plus long de l’Histoire humaine, tout devant celui de la reine Victoria, et plus ancien, celui de Louis XIV le Roi Soleil. Son nom est déjà emprunt de grandeur et de gravité, puisqu’il succède à une autre reine fameuse de la Renaissance anglaise, Elisabeth Ière, investigatrice de l’Âge d’Or. Et rien à redire dessus, le règne d’Elisabeth II ne manque pas d’aventure, de rebondissements et de drames humains dignes d’un véritable roman. Car la Reine Elisabeth, c’est plus qu’une simple reine avec une couronne, c’est un symbole vivant, un mythe représentant la puissance et la force du Commowealth. C’est la politique écrasante et implacable, le sacrifice personnel pour le bien du peuple, la tristesse voilée, la force de caractère, et la faiblesse humaine bien sûr. De toutes les séries historiques, The Crown représente un cas d’école dans la description des événements de ce long règne. Il évite superbement le simple documentaire pour nous transporter dans une surprenante odyssée intime où se mêle tour à tour et avec élégance l’ivresse du pouvoir, la politique froide et les tourments émotionnels. La reine n’est pas en reste et se permet même d’être en retrait face à d’autres membres de sa famille. Ce qui renforce cette histoire tentaculaire où les destins sont glorifiés, usés, voire brisés par cette royauté toute puissante. The Crown est exemplaire de ce fait, et se permet de montrer les visages les plus noirs du beau tableau blanc royal qu’on nous tend. Car au fond, ces personnages royaux sont des êtres humains, qui doutent, qui trébuchent, et qui se relèvent, ce qui nous les rapproche, pendant un temps, d’eux, avant de disparaître sous le voile de la monarchie. Ce qui fait la force de la série, c’est de parler également de bouleversements sociaux, de fracture politique, d’éloignement d’une certaine vision d’une royauté face aux soubresauts d’une société qui bouge. Le roman national The Crown, déjà tentaculaire, devient inextricable. Avant de peu à peu se dénouer au fur et à mesure que le temps passe. Un vrai pari remporté de haute volée, aux nombreux ingrédients secrets.

    Saison 1 : naissance d'une reine

    The Crown partie 1 : naissance d’une reine

    La saison 1 de The Crown se concentre avec passion et abnégation sur les commencements de la jeune Elisabeth, fille aînée du roi George VI et Elisabeth Bowes-Lyon, « Queen Mum ». Fière, polie, pleine de volonté et sachant son futur rôle de reine arriver, elle sait se montrer digne de ses ancêtres. Sa soeur Margaret est son exact opposé : une femme séductrice et caustique, plus préoccupée par le tabac et les hommes, qui noue bientôt une liaison tapageuse avec Peter Townsend, pilote d’avion et écuyer du roi. Mais Winston Churchill est réticent à voir une femme monter sur le trône, et le peuple est encore attaché au vieux roi qui meurt doucement d’un mal des poumons. Le prince Philip de Mountbatten épouse Elisabeth et rumine la perte de ses titres dans la famille royale pour ne devenir que « prince consort ».  Mais l’histoire étant chafouine, tout s’accélère : George VI meurt d’une thrombose coronaire à l’âge de 56 ans, Elisabeth apprend la nouvelle lors de son séjour au Kenya. La jeune femme fan de corgis, de courses de chevaux et de réflexions piquantes monte sur le trône à l’âge de 25 ans. Tous les regards sont braqués sur elle. Comme ses prédécesseurs féminins avant elle (Victoria, Elisabeth 1ère justement), elle n’a pas été préparée à l’énorme tâche institutionnelle qui l’attend. Et contre toute attente, la jeune femme apprend, assimile, discute, rend son jugement sous l’égide de Churchill, son « second » père. Côté famille, Elisabeth a fort à faire pour calmer les élans romantiques de sa soeur, son mari aigri par sa position, un gouvernement sceptique, une société d’après-guerre en pleine mutation et un vilain brouillard meurtrier dans Londres. C’est donc le baptême du feu pour Elisabeth. Autant dire que la naissance d’une reine, c’est fort compliqué.

    Naissance de la reine Elisabeth - Alworld.fr

    Dès les premiers épisodes de The Crown, le scénariste Peter Morgan dévoile doucement et sûrement la recherche d’équilibre entre l’émotionnel et le politique. Il se permet des choix esthétiques jouant sur la surprise pour mieux tromper son spectateur. Ainsi, le premier épisode, dépeignant l’union entre Elisabeth et Philip, sonne comme un enterrement. L’ambiance est sombre, papa est malade, maman tire la tronche et petite soeur n’est pas emballée par son beau-frère, issu de la maison de Battenberg (anglicisée en Mountbatten) d’origine bâtarde aux nombreux membres… nazis, aux abonnés absents.  Le second épisode voit la mort de son père chéri, le deuil, et son futur avènement, une naissance. Le chant bouleversant de l’enfant kényan à la fin sonne autant comme l’évocation d’une tristesse profonde que le glas d’une vie simple. La normalité dans The Crown n’existe pas, elle semble toujours être accompagnée d’une forme de lourdeur. Le poids du pouvoir, le sacrifice personnel pour l’entité monarchique, est écrasant. Côté esthétique, la série déploie une large palettes de couleurs qui définissent les avantages et les contraintes inhérentes à ce « métier » de roi. Ainsi, les robes Dior sont construites comme des armures, les tiares et bijoux sont lourds et clinquants, les intérieurs luxueux ressemblent à des prisons dorées, les extérieurs sous forme de jardins anglais bien entretenus sonnent faux. Le bleu royal des scènes intimes se frotte à la chaleur du jaune et de l’orange, comme pour plus appuyer sur la balance émotionnelle. La scène du couronnement en est un parfait exemple. On y voit une magnifique démonstration de la puissance britannique, avec ses décorations flamboyantes, ses sourires bienveillants et cette certitude qu’Elisabeth sera une grande reine. Toutefois, elle est contrebalancée par des œillades qui sautent, des mouvements de mains fugaces, des tons de voix qui trahissent une incertitude infinitésimale. Pour ces petits soubresauts de vie, la série est impressionnante.

    La beauté de The Crown réside aussi dans l’interprétation des acteurs et actrices dans leur rôle respectif. Claire Foy (Timbré, Wolf Hall, Millénium 5) est impressionnante en jeune Elisabeth fraîchement couronnée. Sa figure juvénile est contrebalancée par un caractère rigoriste, perfectionniste, parfois sec par moments, mais qui peut s’avérer chaleureux voir même drôle en privé. On la voit parfois hautaine et dure envers ses proches, mais n’est ce pas une façon de maintenir l’ordre? Que dire aussi de Margaret jouée par Vanessa Kirby, (Napoléon, Everest, Mission Impossible) une jeune plante étouffant sous le protocole royal, n’aspirant qu’a vivre une histoire d’amour avec Townsend, réduite à un rôle de faire-valoir. Ou encore Matt Smith (Game of Thrones, Doctor Who) en Prince Philip qui souffre de sa position bâtarde de prince consort.

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    Outre le côté relationnel, la série ouvre les portes de l’Histoire avec un grand H. On voit défiler de grands personnages qui ont marqué durablement l’Angleterre d’alors. Les figures historiques entourant la jeune Elisabeth ne sont pas en reste. Difficile d’oublier le père spirituel et père de la Nation Winston Churchill, qui donne à Elisabeth ses premières grandes leçons de politique. Ou encore l’austère Mary de Teck, sa grand-mère, femme de caractère et d’honneur qui rappellera constamment à Elisabeth son devoir monarchique au risque de froisser ses propres enfants. L’arrogant duc de Windsor, oncle de la reine, est le miroir déformant de cette dernière, un homme mangé par son orgueil et son désir. Tout cela rend l’histoire plus passionnante qu’une encyclopédie sur la famille royale, pour sûr. Mais ce qui frappe la série, c’est en filigrane une certaine condition féminine. Entre Victoria et Elisabeth, il n’y a que 120 ans…et l’on se rend compte que la formation des dames de l’aristocratie n’a pas varié d’un iota, réduisant celles ci dans un rôle de décoration. Margaret est piégée dans une société conservatrice en ne pouvant se marier à sa guise, le remariage d’une personne divorcée étant interdit dans l’anglicanisme. Sans oublier les mutations d’une Angleterre d’après-guerre bouillonnante mais encore sonnée, régnant sur un Commonwealth gigantesque aux aspirations d’indépendance vivement condamnée. 

    La naissance d’une reine n’est pas sans heurts. On voit avec douleur une femme muter, devenir petit à petit cette créature royale indescriptible et inaccessible. Son rôle d’épouse et de mère sont secondaires, ce qui est mal perçu dans une société encore attachée à ses valeurs. Pourtant Elisabeth ne faiblit pas, et fait preuve d’un grand sens de l’esquive et d’acuité. Malgré son amour pour sa soeur, elle lui rappelle ses droits princiers et met fin à ses rêves. Face à son manque d’éducation, elle engage un précepteur pour se former. A son peuple, Elisabeth se montre attentive, tout en cultivant une certaine froideur qui l’empêche de voir la vérité en face (le fog de Londres de 1952). Face à ses ennemis, elle choisit la diplomatie et la répartie, quitte à froisser quelques esprits chagrins. Entre patriotisme, évolution sociétale et devoir royal, une reine est née. La petite « Lilibet », comme l’appelait son grand-père, s’est transformée en « Gloriana », la reine des fées, la protectrice de l’Angleterre.

    2e partie : doutes et solitude d'une reine

    The Crown 2e partie : doutes et solitude d’une reine

    La deuxième saison couvre la période entre 1956 et 1964, cela fait une petite décennie que la reine est reine. Les problèmes s’accumulent : la crise du canal de Suez de 1956, son ministre Harold MacMillian la lâche en 1963 suite à l’affaire Profumo, et en plus son désir de maternité est quelque peu contrarié par un mari fuyant et autoritaire, se révèlant être un fort mauvais père envers Charles, le prince héritier, qu’il reproche d’être trop sensible. Sa soeur Margaret se rapproche dangereusement du photographe Anthony Armstrong-Jones, séducteur et flambeur qui fait tomber la belle princesse dans ses filets. Le prétentieux duc de Windsor est toujours aussi remuant et faux-jeton, et un petit nobliau sans importance, Lord Altrincham, écrit une critique cinglante envers elle. On lui reproche sa froideur, son manque de jugeotte et son apparence physique jugée peu attirante. Elisabeth aux abois s’inspire alors du jeune couple Kennedy, incarnant un renouveau dans la représentation politique et l’image du pouvoir. Le prince Philip est plus que jamais tourmenté par ses démons intérieurs et son enfance malheureuse, faisant difficilement la part des choses. Ses amis fréquentent des milieux troubles et débauchés qui risque de faire vaciller l’image bien lisse que Philip veut se donner… Face à ces problèmes, Elisabeth joue un fragile et dangereux exercice d’équilibrisme, au risque de tomber parfois du mauvais côté. Elle semble parfois maîtriser la situation, mais comprend bien vite qu’elle doit parfois laisser faire. Sa devise sera « never explain, never complain » (ne jamais expliquer, ne jamais se plaindre). Quitte à briser la fameuse « muraille autoritaire » que la famille royale doit incarner depuis des millénaires… Elisabeth l’admet difficilement, mais le poids de la couronne est parfois lourd à porter. Peut-on survivre si aisément à la trahison, l’orgueil et l’intransigeance des gens qu’on déteste et aussi qu’on aime ? 

    Doutes et solitudes d'une reine

    Dans The Crown, être un souverain n’a jamais été aussi périlleux et ingrat. Chaque pas de côté se transforme en désastre. Une petite parole déplacée se mue en raz-de-marée. Des relations douteuses provoquent l’indignation nationale. Bien qu’Elisabeth n’est plus la Lilibet des débuts, elle comprend que le métier de reine s’apprend… durant toute une vie. The Crown se surpasse dans la reconstitution historique avec des extérieurs toujours plus crédibles et des scènes toujours plus intenses. Le poids de l’Histoire présente et passée se fait davantage sentir durant cette saison. On y parle de l’inextricable nœud d’intrigues autour du canal de Suez ou l’autorité royale est mise à mal à des aspirations d’un gouvernement sans concession. On parle franchement et tristement du passé de Philip, son enfance traumatique durant la guerre. On étale sans retenue le passé nazi et déroutant du duc de Windsor et de la scandaleuse Wallis Simpson. Plus étonnant, la série dévoile le vrai visage des personnes que l’on côtoie dans cet univers royal. Mark Philips, ami noceur de Philip, et bien sous tous rapports, est un débauché qui risque de mettre en péril l’union entre Elisabeth et ce dernier. Billy Wallace, fiancé de Margaret, est un loufiat sans honneur qui la ridiculise, tandis que son futur époux est un coureur de jupons invétéré ayant mise enceinte une maîtresse avant son mariage. Les membres du gouvernements apparaissent tantôt comme des alliés, tantôt comme des brutes égoïstes. Quant au couple Kennedy, on critique aisément Jackie et ses tirades franches quand c’est plutôt JFK qui est à blâmer avec son arrogance et son orgueil. L’on critique les aspirations du Ghana vers l’URSS quand il s’agit simplement de survie et non de « caprice » comme l’aurait fait remarquer un ministre! La société d’après-guerre a évolué, le Commonwealth se raréfie, la puissance britannique est bouleversée. Même Buckingham Palace, sous ses belles dorures, apparaît comme dépassé et ringardisée par sa propre grandeur. L’essor de la presse, et de la télévision, rendent caduques cette idée d’une royauté inaltérable, intouchable, inaccessible. L’époque à changé pour sûr. Bref, ce jeu de dupes ne risque pas de faciliter la tâche d’Elisabeth pour le maintien de l’ordre et de la souveraineté. 

    Doutes et solitudes d'une reine

    Elisabeth, parlons en. Elle paraît plus humaine, plus fragile dans cette saison 2 de The Crown. Mais elle se sait consciente de son pouvoir et déploie des talents de diplomatie et de pirouette politiques fascinants. Ses décisions déplaisent de plus en plus, alors que la reine sait qu’il n’y a pas d’autres solutions. Désireuse d’avoir d’autres enfants, Elisabeth sent que Philip lui échappe. Pire, des rumeurs de tromperies et une photo compromettante d’une ballerine, trouvée dans son sac, semblent plus catastrophiques qu’une énième guerre. Son ego de femme mariée en prend un sacré coup, mais la reine surpasse bientôt (et malgré elle) cette douleur logique. Etant gouverneure suprême de l’Eglise d’Angleterre, Elisabeth ne peut envisager le divorce, le scandale serait trop grand. Elle prend les devants et fait preuve, d’une certaine dureté. Dans un épisode tragi-comique façon comédie de boulevard, elle force Philip à s’habiller de façon romantique style chevalier servant en chapeau et cravate, pour venir la recevoir devant les caméras. Son gouvernement ne la respecte pas toujours mais elle doit faire avec et prendre des décisions nécessaires qui lui font horreur. Alors qu’elle se sait timide, elle observe avec envie le charme et l’accessibilité du couple Kennedy, pour trouver une solution contre le Ghana se rapprochant de l’URSS. Il suffira d’un fox-trot enlevé avec le chef du pays pour réconcilier le pays avec le Commonwealth. Et la presse l’adoube. Elle est bouleversée par le passé sexuel de son beau-frère mais n’en dira rien à Margaret pour ne pas la blesser et éviter la crise. Elle accepte sans sourciller les requêtes de Lord Altrincham, en fréquentant davantage le peuple et de plus se montrer à la télévision pour une meilleure « visibilité ». Sa mère fustige dans un orgueil de vieille classe la fin d’une monarchie muraille, pour se dévoiler davantage et craindre d’en exposer trop.  C’est en ça que la saison 2 de The Crown est aussi réussie. Le compromis passe par un apprentissage douloureux de faire face à une réalité implacable. La leçon de politique de cette saison rend l’histoire toujours plus complexe. Finalement, la conclusion de la saison 2 de The Crown est illustrée par cet adage bien connu : au sommet, on est toujours seul(e).

    Saison 3e partie : confirmation d'une reine

    The Crown 3e partie : confirmation d’une reine

    Plus de vingt-cinq ans ont passé depuis l’accession au trône. Bienvenue dans les seventies ! Mais point de disco ou de chansons joyeuses et tapageuses, l’heure n’est pas trop à la fête. L’Angleterre est moribonde financièrement et souffre du choc pétrolier de 1975. Winston Churchill décède, c’en est fini des conseils bienveillants du Vieux Lion. Une page se tourne. Mais pas le temps de ruminer, Elisabeth à fort à faire avec sa propre famille, encore. Son meilleur ennemi le duc de Windsor se meurt d’un cancer du larynx, Margaret n’aime plus son mari et le fait (très bien) comprendre en s’affichant avec des jeunots sur son île Moustique. Le prince héritier Charles de Galles souffre d’un gros manque de reconnaissance et (on peut le dire) d’amour et se rapproche d’une certaine Camilla Shand. Mais Elisabeth ne peut compter sur son entourage politique. Face au désastre, le très à gauche Harold Wilson prend la décision très impopulaire de dévaluer la livre sterling. Pire, un espion de l’URSS est suspecté de vivre dans son entourage royal et de semer la zizanie. Lord Mountbatten montre les premiers signes inquiétantes d’une rébellion politique qui risque sérieusement de mettre en péril la couronne. Comble de l’ironie, son budget personnel est mis à mal par la conjecture économique (l’histoire se répète!) et se voit dans l’obligation de réduire son train de vie royal. Son dernier ennemi, le duc de Windsor, est à l’article de la mort, ce qui la touche plus qu’elle ne le pensait. Mais c’est une dernière catastrophe humaine qui va définitivement faire vaciller l’impassible caractère de la reine. Si en apparence la monarchie britannique semble immuable, à l’intérieur c’est une explosion de changements intimes, politiques et financiers qui s’imposent à Elisabeth…

    The Crown, splendeur, politique et solitude d'une grande reine

    La 3e saison de The Crown voit un changement de casting du à la temporalité des événéments. Bonjour à la merveilleuse Olivia Colman (la Favorite, The Lobster, Fleabag) qui interprète une reine quadra, mère et épouse établie, volontaire et disposée à faire de son mieux dans un contexte social morose. Olivia Bonham Carter (Harry Potter 5, Chambre avec Vue, Sweeney Todd) campe une Margaret coquine et fantasque dont les réparties lubriques font rire de bon coeur quand ses doutes et sa dépression nous font pleurer. Tobias Menzies (Outlander, The Night Manager) joue un Philip plus apaisé, mais toujours en proie aux doutes quand à sa mère en pleine crise mystique ou face aux désordres sociaux. La révélation de cette saison de The Crown est sans nulle doute Josh O’Connor, (Challengers, La Chimère, Lee Miller) jouant un prince Charles gauche et touchant. Celui-ci cherche sa place dans une famille royale guère empathique qui ne lui tolère aucun écart, et ne lui laisse aucun répit. On peut également citer la jeune Erin Doherty (Le Jeu de la Reine, Chloé, Adolescence) épatante en princesse Anne piquante et caustique. Cette créature n’hésite pas à porter des pantalons, monter comme une virago, rabrouer père, mère et frère, écouter du disco en nouant une relation de passage avec… Andrew Parker Bowles, futur mari de Camilla Shand. Hé oui, fini le temps des jeunes filles en fleur, l’époque a changé. Mais la reine dans tout ça ? Toujours sur le qui-vive, Elisabeth a mûri. Son âge avancé lui a permis d’apprendre longuement sur la politique et ses rouages les plus tortueux. Mais elle ne peut empêcher sa mécanique bien huilée de sauter de façon parfois dramatique. Son conservateur royal fait partie des 5 de Cambridge, épatant chapitre de l’histoire anglaise  (très bien raconté) où des espions anglais pour le compte de l’URSS ont sérieusement mis à mal la monarchie britannique. Son train de vie se voit grippé par les coupes budgétaires, et l’éboulement d’Aberfan (144 morts donc 116 enfants) fait craquer la surface. Le plus terrifiant épisode de The Crown, avec une reconstitution dramatique et précise des événements, où l’on verra la reine laissant (enfin) couler des larmes d’impuissance. Elle décidera par la suite de se rendre sur les lieux de la catastrophe, faisant preuve d’humanité dans cette machine monarchique. Mais en voyant la façon dont elle s’occupe de sa soeur Margaret, à la vie de plus en plus décousue, l’on comprend qu’Elisabeth sait faire preuve de douceur et de compassion.

    The Crown, splendeur, politique et solitude d'une grande reine

    La troisième saison de The Crown esquisse la transmission envers le jeune prince Charles. Mais aussi, de révéler les vieux démons de la Couronne comme l’épisode sur le pays de Galles dont il est le prince. Raillé par son prof de langue et les élèves pour son rôle fantoche et son caractère gauche, Charles se fait chantre de la culture galloise en s’intéressant sérieusement à la vie de ces gens. Avant de sérieusement découcher en voyant l’indifférence de ses proches et la froideur de sa mère sur ses préoccupations. La vieille école se heurte à la Nouvelle Vague, les vieux contre les jeunes, les anglais contre le monde entier, les femmes contre leurs maris trompeurs, les ministres contre le gouvernement, les enfants contre leurs parents. Jamais les confrontations n’ont été aussi tristes et prenantes que dans cette saison. Autre chose : le monde change plus fortement dans cette saison. La puissance britannique perd de sa superbe. La reine veille toujours au grain, au risque de paraître dépassée. Son documentaire censée réhabiliter la famille; A Royal Family, est un fiasco légendaire et ne sera plus rediffusé. Le budget royal coupé, la monarchie britannique ne peut plus rayonner comme elle le veut. Le comble. Mais sous les dorures, un coeur bat. Margaret reprend un temps goût à la vie au bras d’un nouvel amant plus jeune. Charles découvre l’amour avec la vive Camilla Shand, peu appréciée des Windsor. La réconciliation entre Philip et sa mère Alice de Battenberg, c’est la réconciliation définitive envers l’Ancien Monde et le Nouveau. Cet Ancien Monde mort avec le duc de Windsor, vaincu par un cancer incurable, dont l’orgueil, le ressentiment et la grandeur n’auront jamais connu la paix. Le clair-obscur des scènes, où la lumière victorienne des bougies est  remplacée par de l’électricité, est bien le symbole de cette passation forcée vers le futur. Décidément cette célébration des 25 ans de règne est douce-amère. 

    Pour la première fois depuis son règne, Elisabeth voit son armure se fissurer. Mais il lui en faudra plus pour la déstabiliser. Rodée par l’exercice monarchique, madame la reine en a vu d’autres. Mais sous le vernis, la vérité d’un monde britannique craquèle : chômage massif, flambée de l’immobilier, scandales intimes et sexuels. Elisabeth sait capituler quand il le faut, ses larmes silencieuses sur Aberfan et son chagrin de voir sa soeur malheureuse sont sincères. Gloriana en a pris un sacré coup mais la vieille garde n’est pas encore morte !

    The Crown, splendeur, politique et solitude d'une grande reine

    The Crown 4e partie : guerre d’égo, guerre des sentiments

    Années 80, Angleterre. Le soleil n’est plus au beau fixe. Les désordres sociaux arrivés dans la décennie précédente ont mués en catastrophe : le chômage explose, la misère grandit, le gouvernement est sur les rotules. Une créature politique du nom de Margaret Thatcher fait son apparition et s’oppose à la reine. Shocking. Celle-ci n’est pas en reste en sommant son fils de se marier pour perpétuer la dynastie. Une toute jeune Diana Spencer lui fait de l’oeil et semble convenir pour freiner les ardeurs du prince. Mais celui-ci ne lâche pas ses rêves et s’obstine à faire ce qui l’entend, au risque d’inverser les rôles de la victime et du bourreau. Quand a la jeune promise, il est évident qu’elle ne comprend pas les durs rouages monarchiques, et personne ne s’en soucie. Lord Mountbatten décède tragiquement dans un attentat revendiqué par l’IRA laissant le royaume traumatisé. Le conflit diplomatique entre Argentins et Anglais se mue en guerre des Malouines. Margaret, toujours dépressive (décidément), fait une découverte horrifiante sur des membres oubliés de la famille royale. Un soir de 9 juillet 1984, un inconnu, résigné et pauvre, se glisse au palais de Buckingham, détruisant pour le coup la certitude d’un palais inviolable. Plus que jamais la presse britannique s’acharne sur la famille royale. Un monde s’effondre, encore une fois. Si Elisabeth se sait intouchable, elle rencontre deux fortes résistances sous les traits de Spencer et Thatcher. Deux caractères opposés aux siens comme jamais, qui ne semblent pas comme tous ses sujets, courber l’échine devant elle. La guerre d’égo dépasse le cadre institutionnel et explose la société, la guerre des sentiments éclate entre le couple princier et semble sourdre d’une profonde colère. La reine serait-elle arrivée à la fin de son modèle royal ?

    The Crown, splendeur, politique et solitude d'une grande reine

    La saison 4 de The Crown est marquée par deux forts caractère qui illustrent la complexité et la différence d’opinion face à une monarchie viellissante et balbutiante. A ma gauche, l’excellente et bluffante Gillian Anderson (X-Files, le Dernier Roi d’Ecosse, Sex Education) en Margaret « Maggie » Thatcher. Ce monstre politique né pour conquérir et vaincre, affiche politesse et profonde (et ridicule et inutile) révérence envers la Reine, contenant mal une franche ambition dévorante. Ces deux femmes nées la même année sont diamétralement opposées en tout : milieu ouvrier pour l’une, dorure victorienne pour l’autre. Le « Kedgeree« , consistant plat ouvrier, se heurte au saumon poché royal en croûte de délicatesse. Le droit du sang royal se bastonne violemment à la méritocratie de Thatcher. A ma droite, Diana Spencer, jouée par la douce et convaincante Emma Corrin (Nosferatu, Deadpool/Wolverine) dont la ressemblance physique avec la princesse est bluffante. C’est une jeune et belle aristocrate issue d’une lignée ancienne (les Spencer remontent à la conquête normande) que la famille a choisi pour Charles, comme on choisit une vache pour s’accoupler au taureau. Terrifiantes (et bouleversantes) images d’une jeune femme atteinte de boulimie, dont le rêve d’émancipation se brise face au protocole. Le « conte de fées » n’en est pas un, et ne le sera jamais. Les rôles s’inversent. La reine et son entourage style barbons des Muppets se muent en bourreaux, Charles devient le grand méchant de la saison. Camilla Shand aussi fait preuve d’une certaine dureté et de lucidité en exposant clairement à Diana sa place de maîtresse indéboulonnable dans un épisode dérangeant, l’un des plus horribles de The Crown, dans le restaurant « Ménage à Trois » où toute une vie intime est exposée façon compte-rendu d’entreprise. Thatcher aussi fait les frais de ce système royal dépassé. Buckingham et Balmoral deviennent le théâtre d’une guerre des clans, et d’un enfermement digne d’une prison. On pourrait s’attendre à de la résignation, or il n’en est rien. Thatcher riposte par la rigueur, la dureté et l’intransigeance, tandis que Diana s’expose en public avec douceur et humilité, montrant un visage royal plus populaire et compatissant. The Crown leur fera connaître à toutes deux leur seul moment de joie : le défilé de la victoire des Malouines pour l’une, un anniversaire chantant et dansant sur Uptown Girl et l’amour de James Hewitt pour l’autre. Du scandale pur et simple pour Elisabeth, qui ne sait faire que ce qu’elle sait faire de mieux : se raccrocher à son rôle, encore et toujours. Décidément, dans cette saison, personne n’est sympathique.

    The Crown, splendeur, politique et solitude d'une grande reine

    Cette saison 4 de The Crown ne nous ménage pas côté émotion. Et là encore, la série se surpasse dans l’écriture et la narration d’une histoire britannique toujours plus tortueuse. Les épisodes où Diana est choisie avec en parallèle ce cerf mourant qu’on chasse, symbolisent la mort d’un être pour l’accouchement difficile d’une créature monarchique née dans la douleur et l’injustice. L’épisode de Michael Fagan est narré de façon franche et dramatique aussi, où l’on voit tout l’envers du décor d’une Angleterre  ravagée par le néo-libéralisme et le thatchérisme. Avec ces HLM sombres et vétustes, ces murs grisâtres, la pauvreté enfle, faisant la queue pour une aide de misère dans une vie misérable et un climat misérable. Quelle opposition à la cage dorée et cliquante de Buckingham ! L’épisode dramatique de l’attentat de l’IRA contre lord Mountbatten reflète cette colère idéologique et religieuse qui éclate au milieu des gens sourds. La Guerre des Malouines sonne le glas d’un Commonwealth colonisateur et dictatorial, réprimant dans le sang toute velleité d’indépendance. Buckingham Palace apparaît comme un bateau au bord du naufrage noyé dans l’obscurité. L’épisode de Nerissa et Katherine Bowes Lyon, déficientes mentales enfermées contre leur gré dans une institution psychiatrique, en dit long sur la compassion zéro des membres de la famille royale. Sacrifiées elle aussi, sur l’autel de la gloire et du laisser paraître. Et même face au marasme, la reine surprend encore et toujours. Au dernier épisode, elle écoute avec gravité le volte-face du gouvernement de Thatcher. Conscience de son importance dans son combat politique et même sil elle ne partage pas les mêmes idéaux politiques, réellement attristée de l’évincement de celle-ci par son propre parti, elle la gratifie de l’Ordre du Mérite. Pour la première fois, la bête royale se courbe un peu. A la Guerre des Malouines, elle feint l’ignorance pour éviter un massacre. Envers l’intrusif Fagan, elle fait preuve de bonté, de bon sens et d’écoute. Mais son flegme aristocratique et son attachement à la couronne la laissent peu compatissante face à une jeune Diana qui n’en fait qu’à sa tête. Le système élisabéthain connait sa plus grosse erreur, qui n’est pas comprise du tout par l’entourage. 

    Face-à-face tendu niveau sentimental, la saison 4 de The Crown ne ménage pas la reine. Elisabeth rebondit, encore et toujours, mais son éloignement et sa dureté ne seront pas sans conséquence. Son attachement presque pathologique à ses valeurs, la réserve, le sens du devoir, la gloire du Royaume, est complètement dépassé. Pour la première fois de sa vie, le colosse monarchique laisse voir ses limites…

    The Crown, splendeur, politique et solitude d'une grande reine

    The Crown 5e partie : force de l’héritage monarchique

    Nous sommes enfin dans les années 90. Le pays connaît un petit essor économique bienvenu soutenu par le conservateur John Major, puis les Travaillistes et Tony Blair. Ce qui n’efface pas totalement les sombres heures du thatchérisme. Ce pays qui souhaite que la reine abdique, et qui veut la remplacer par son fils Charles. Ce dernier, toujours entiché de Camilla, comprend que son union avec Diana est terminée. Malgré la tempête médiatique, il semble enfin s’imposer avec ses activités caritatives et ses relations parfois conflictuelles avec ses deux fils, William et Henry dit « Harry ». Les deux fils souffrent de l’image déplorable de leurs parents dans la population, et tentent d’avoir une vie normale. Les autres enfants de la reine sont malheureux dans leur vie maritale et le font savoir. Un nouvel obstacle fait son apparition sous les traits de Mohammed Al Fayed, milliardaire arriviste égyptien propriétaire des magasins Harrod’s, qui n’hésite pas à pousser son fils Dodi Al Fayed dans les bras d’une Diana toute puissante au bord du divorce. Elle aussi tente de survivre dans le radeau « people » qu’elle a malgré elle contribué à lancer en s’amourachant du docteur Hasnat Khan puis de Dodi Al Fayed, dans l’espoir d’y trouver la sérénité. Margaret trouve la paix en revoyant son amour de jeunesse Peter Townsend, mourant, pour une ultime réconciliation. Un incendie ravage le château de Windsor détruisant une centaine de pièces de grande estime. Quant au prince Philip, il noue une relation amicale et paternelle avec la comtesse Pénélope Knatchbull, endeuillée par la disparition de sa fille de 3 ans. Face au raz-de-marée médiatique, Elisabeth ne se soucie que de son cher Britannia, un yacht royal fleuron de la monarchie, désormais vieillissant et hors d’usage. Problème : la remise à neuf d’un tel engin coûte beaucoup trop cher, et le gouvernement se renvoie la balle pour financer de tels travaux. Il semblerait que le peuple anglais ait opposé une fin de non-recevoir en ce qui concerne la reine. Une première. Mais Elisabeth a-t-elle dit son dernier mot?

    The Crown, splendeur, politique et solitude d'une grande reine

    Saison 5 de The Crown, cinquième coup de force. Bienvenue dans la modernité des années 90. Les coups du sort, les désastres sentimentaux, politiques et royaux pleuvent sur la reine comme la grêle en mars. Mais la monarchie britannique en a vu d’autres c’est sûr. Imelda Staunton (Harry Potter, Vera Drake, Nanny McPhee) incarne une Elisabeth vieillissante face au destin qui s’acharne contre elle, avec une certaine grâce. C’est une dame âgée, qui sait au fond qu’elle incarne un monde qui n’existe plus. Pourtant, le cas Diana, et les chambardements politiques la forceront pour la première fois de sa vie à faire de lourdes concessions. Le Prince Philip, incarné par Jonathan Pryce (Brazil, Demain Ne Meurt Jamais, les Deux Papes), est un délicieux mélange de nostalgie vieux-jeu, de bonhomie et de sagesse dans un monde qui ne tourne plus rond. Fataliste, il admet que les liens avec son fils Charles n’ont pas été chaleureux, et trouve dans sa relation tendre avec Knatchbull la paternité qui lui faisait défaut autrefois. Que dire de l’impériale Diana interprétée par Elizabeth Debicki (Tenet, les Veuves, Maxxxine) au sommet de son art, qui n’est plus la jeune fille naïve mais une femme séduisante cherchant à devenir maîtresse de son destin. Les très bons Salim Daw (Avanti Popolo, Gaza mon Amour, Oslo) et Khalid Abdalla (The Square, Green Zone) sont très convaincants en Mohammed père, puissant et implacable et Dodi le fils, touchant et fragile. Dominic West (300, Colette, Tomb Raider) campe un Prince Charles d’âge mûr qui n’aspire qu’à épouser l’unique amour de sa vie et à avoir une bonne relation avec les gens qui l’aiment. Même si l’on sent poindre une blessure d’orgueil jamais vraiment réparée… Margaret est jouée par la merveilleuse Lesley Manville (Harlots, Another Year, Mum), dont la vieillesse et la maladie n’ont pas entériné sa joie de vivre, et ses excès. Mais le restes de l’histoire devient un marasme sentimental. La reine est impuissante face au démantèlement du Britannia en attraction touristique, la larme à l’oeil face aux caméras. Elle est contrainte d’accepter les divorces de sa famille, puis de cohabiter avec ce trop moderne Tony Blair qui ne lui plaît guère. Là ou l’orgueil et la vengeance pouvaient apparaître, elle continue de traiter Diana avec déférence, respect et tolérance, car elle reste la mère des héritiers au trône. Elisabeth épate par son sens de la répartie et de l’adaptation. Mais à l’heure de la « people-isation » de la monarchie, de telles manoeuvres semblent difficiles à soutenir. The Crown saison 5, nous le fait bien savoir.

    the crown season 5

    The Crown, saison 5, se positionne donc sur la puissance révolue d’une époque révolue. Cette force monarchique, toute puissante, entière et pleine, connaît ici un profond essoufflement, un vrai cette fois. La sonnette d’alarme est tirée. La dichotomie vieille garde/avant-garde n’en est que plus éclatante ici. A l’austérité d’une reine implacable (du moins en apparence), se dessine une modernisation et une médiatisation parfois agressive d’une certaine royauté britannique. Sa papesse Diana, en saisit l’importance mais rarement l’ambivalence, comme lorsqu’elle craint un attentat contre sa vie ou qu’elle se confie durant l’interview célèbre de 1995 qui détaille de façon très directe les problèmes de la famille royale et l’adultère de Charles. Pour la première fois dans l’humanité, une princesse de Galles parle sans état d’âme et sans peur de maladie mentale, de boulimie, de sexualité, d’adultère ou de doute quand à la possibilité d’un roi Charles. Ce coup de poignard envers la reine et tout ce qu’elle incarne n’en est que plus violent. Survivent des bribes d’humanité dans ce marasme, tant bien que mal. D’abord Margaret, qui trouve la rédemption avec un dernier baiser à Townsend, ultime conclusion à une vie tourmentée. Camilla tente de se contenter de parler à son amour de toujours au téléphone, fataliste. Citons aussi les adorables William et Harry, souffrant d’être les rejetons d’un couple dysfonctionnel. Autre dysfonctionnement dans la relation amour-haine entre Mohamed Al Fayed et son fils Dodi, qui tente de mener sa vie comme il l’entend. Mais pris en étau par un père à l’ambition et l’orgueil dévorants, il peine à s’imposer. Son amour pour Diana pourrait changer la donne. Et chacun tente de se réfugier dans des causes qui leur sont chères : Diana et les mines anti-personnel en Bosnie (première aristocrate à s’en soucier), Charles avec la création du Prince’s Trust (devenue depuis King’s Trust) qui continue encore aujourd’hui à sauver des enfants et adolescents du Royaume-Uni, de la misère.

    Des éclats d’humanité dans un monde de brutes, de presses à scandales et de dramas factices. Un monde ou Elisabeth pleure face à son Britannia démantelé, la fin d’un monde. Un monde qui s’arrête pendant un temps à l’année 1992, annus horribilis selon les termes de la reine qui fait enfin un aveu de faiblesse devant ses sujets. Une première dans l’histoire de la royauté. Gloriana n’est toujours pas la bête agonisante qu’on décrit parfois, même si elle a un peu perdu de sa superbe.

    The Crown, splendeur, politique et solitude d'une grande reine

    The Crown 6e partie : nécessité de la transmission royale

    1997. Charles et Diana divorcent. C’est le second divorce royal depuis la séparation entre Henri VIII et Anne de Clèves en 1540… Diana savoure difficilement sa soudaine libération et ses liaisons sans lendemain. Sa relation avec Dodi Al Fayed, au départ thérapeutique, se transforme en amour. Mais le père de Dodi est du genre forceur et ambitieux pour sa progéniture. De plus l’ancienne fiancée de Dodi souhaite faire payer ce dernier sa faiblesse et son abandon avec force articles dans les journaux. Puis le drame survient. L’humanité entière pleure la mort violente de Diana et Dodi dans un accident de voiture survenu dans le tunnel du pont de l’Alma à Paris. La reine décide de ne pas sortir de sa réserve. Le peuple en colère gronde contre ce manque de sensibilité et ne peut plus se contenir. Le temps passe, inexorablement. Tony Blair n’est plus en odeur de sainteté depuis la guerre du Kosovo et ses manigances pour moderniser la Couronne, et son discours est chahuté à l’Institut des Femmes. Une page d’histoire se tourne. La « dianamania » fait place à la « willsmania« , faisant du prince William la coqueluche des ados de l’époque. Mais le rejeton aîné reste traumatisé par la mort violente de sa mère et de cette soudaine popularité. Ses relations avec son père sont difficiles, et il en pince pour une jolie roturière, Kate Middleton. Toutefois, sa popularité envahissante et leur entourage respectif étouffant risquent de mettre à mal cette idylle naissante. Son frère Harry, déconneur et noceur, se perd dans des beuveries sans lendemain. Le couple Charles-Camilla connaît son ultime soubresaut dans un mariage qui célèbre enfin près de trente ans de passion commune. A l’aube de son 80e anniversaire, Elisabeth et aussi Philip se positionnent bientôt comme les passeurs officiels d’un pouvoir monarchique qui a connu bien des aventures mais qui est toujours aussi vivace. Alors que les fantômes du passé errent dans Buckingham, serait-il enfin temps de faire la paix avec le passé et les autres ?

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    Nous voici donc arrivé à la fin d’une de des plus épatantes épopées du 20è siècle. L’émotion est encore une fois plus vive dans cette dernière partie qui ne sonne pas totalement comme une fin. Il semble que les désordres politiques et les crises institutionnelles ne sont qu’anecdotiques, voire inexistantes dans cette saison 6. Diana apparaît comme une seconde reine, une femme blessée, trompée et humiliée par sa longue procédure de divorce, et qui cherche à se venger de la famille royale. Mais le piège se renferme sur elle au vu des titre dans les journeaux. La première partie, terrifiante, dramatique et traumatisante retrace avec précision les derniers instants de la « princesse des coeurs », puis la retombée de sa mort. C’est plus qu’un pays endeuillé, c’est un monde choqué, une famille détruite et une politique à l’arrêt face à une telle tragédie. Elisabeth se compromet une fois de plus dans son choix de ne rien montrer, mais l’époque n’est plus à la retenue, et l’Angleterre attend. Retour express à Londres où, les yeux parfaitement secs et la mine droite, la reine rend hommage à Diana devant les caméras du monde entier. Point d’orgue dans sa carrière d’équilibriste, et image saisissante, la reine s’incline devant le cercueil de Diana. Du jamais-vu en 1000 ans de monarchie – le roi ou la reine ne s’incline jamais devant un sujet, aussi aimé soit-il. Philip fait preuve de beaucoup de ténacité en préparant les jeunes princes à cet enterrement qui met fin à la vie d’une créature céleste. Cette dernière saison fait la part belle aux images saisissantes, en faisant preuve d’éclats émotionnels qui provoqueront des larmes par moments. Margaret, vaincue par la maladie s’éteint, c’est un ancien monde qui n’existe plus qui disparaît alors, avec ces jaillissements du passé incarnés par la merveilleuse confrontation des deux soeurs en 1955 dans un club de jazz. La seconde partie est tout aussi réussie et touchante avec le teen-movie romantique entre William et Kate, dont l’histoire résonne comme une revanche. Plus étonnant, la saison 6 se permet dans cette tragédie à faire preuve de comique avec l’épisode à la fois drôle et sarcastique sur les déboires de Tony Blair, en sérieuse chute de popularité. Dépeint comme un simulacre de roi, il découche sérieusement en voyant son discours et son envie de « serrer » la monarchie, conspuée de toute part. Ce qui montre une fois de plus, qu’on ne rigole pas avec la Reine. Le peuple anglais semble lui aussi, avoir fait la paix avec leur monarque…

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    La monarchie, cette entité superbe et animale qui n’a cessé de mute au cours du long règne d’Elisabeth. Toujours droite et debout face à l’adversité, elle a résisté à toutes les pires avanies que l’humain peut provoquer. Les ennemis d’autrefois sont morts, ou bien retournent à leurs ténèbres, comme Mohammed Al Fayed se noie dans son orgueil en parlant de complots imaginaires. Les amants d’antan se retrouvent, et se marient. Les amitiés se font et se défont, mais cohabitent. Le palais de Buckingham se mue en havre de paix avec mamie reine et papy prince consort pour le jeune William campé par un formidable Ed McVey, dont la jeunesse rend justice aux tourments typiques d’un adolescent de 15 ans. Troisième dans l’ordre de succession, il supporte mal sa popularité et qu’il est l’aîné dans cette histoire antique de droit du sang. Son jeune frère, incarné par le sensible Luther Ford, prend la mauvaise tangente et préfère l’alcool et les joints, comme pour mieux cacher une immense tristesse légitime. Son déguisement de nazi, décrié par tout le monde dans une fête minable d’ados en mal d’attention (très bel épisode par ailleurs), aurait pu sonner le glas de sa réputation. Or, l’épisode sera vite oublié, et Harry, malgré son jeune âge et son orgueil, comprend qu’il a fauté, et rentre doucement dans le rang, aidé par ses proches. L’amour de William et Kate, dépeint comme un teen-movie romantique, laisse présager une ouverture d’esprit pour le futur de la monarchie. Mamie Angleterre sera d’un bon secours pour William et Harry dans leur recherche du bonheur, montrant là qu’elle a compris la leçon, et ne souhaite en aucun cas que l’histoire se répète. Cette partie de la série est d’ailleurs très réussie. Elisabeth adoube le mariages de Charles et Camilla comme on adoube un chevalier, et fait preuve de drôlerie en insérant des blagues dans son discours. Elisabeth accepte l’entrée de Kate dans la famille royale, ce qui est une première pour une roturière. Les dernières en date était Elizabeth Woodville, fille d’un chevalier du XVe siècle, puis Anne Hyde, épouse de Jacques II, issue de la gentry et non de la royauté… en 1660. Une éternité, mais une goutte d’eau dans cette monarchie. Elisabeth échange des derniers paroles qui serrent le coeur à sa soeur Margaret, évoquant des souvenirs lointains. Les décès de sa mère, de cette soeur chérie et de Porchey, son ami de toujours et potentiel fiancé fusse tantôt, montrent que la fin est toujours proche. Même pour une reine.

    Gloriana est revenue de loin. Elle laisse une image de matriarche accomplie dont la droiture et la force de caractère ont triomphé de toutes les épreuves. Elle sait que son temps touche à sa fin et qu’il sera le moment de transmettre son pouvoir, le jour venu. Le dernier plan du dernier épisode, merveilleux et qui arrache quelques larmes, montre l’Elisabeth du début, et celle quadragénaire, faisant face à la reine actuelle. Comme un rappel unique qu’une Couronne doit aussi bien puiser dans son passé et dans son présent pour envisager un futur solide. Une belle conclusion en forme d’adieux à la Reine.

    The Crown, splendeur, politique et solitude d'une grande reine

    Conclusion en note royale.

    Colorimétrie et costumes de la royauté

    D’une classe folle, la série déploie une large palette de couleurs et de décors tous plus fabuleux les uns que les autres. L’envie de sentir toute cette richesse et cette opulence plus palpable en est renforcée. La colorimétrie se marie à merveille avec les aspirations ou déceptions des personnages : la Reine est montrée sour une lumière orangée durant les représentations, ou dans un clair obscur bleuté dans une idée de huis clos. La scène de proposition de mariage entre Margaret et Armstrong-Jones est montrée dans des tons de gris, de noir et de blanc. Des contrastes violents et profonds qui décrivent mieux qu’un dialogue le futur désastre d’une telle union. Les face-à-face de Thatcher avec la reine sont plongés dans l’obscurité qu’une fenêtre blanche vient à peine d’éclairer, comme pour montrer une furieuse envie de s’enfuir. La colorimétrie glacée de Diana pendant la saison 6 fait d’elle une reine des neiges que rien ne peut ébranler. Les costumes en disent long sur les aspirations des uns et des autres. Couleurs criardes flashy pour la reine, qui doit être vue pour être crue (ses propres mots). Couleurs bleues, blanches ou furtivement décorées pour Diana Spencer renforçant son innocence, puis robes noires de « vengeance » sexy en diable pour montrer son évolution en femme fatale. Costumes sombres, pesants et à peine décorés pour Charles, mais plus clairs pour son père Philip. Certains détails anodins jouent leur jeu comme le rouge à lèvres de la reine jeune. Ni trop rouge ni trop fade pour paraître présentable mais pas trop « sexy » en tout circonstance. Quant Margaret utilise elle un ton plus rouge et plus franc pour souligner son caractère sensuel et fantasque. Dans l’épisode du rapprochement du Ghana avec l’URSS, la reine pâle aux yeux bleus et ruban azur détonne dans un environnement chaud bariolé de motifs ghanéens, soulignant un contraste social et culturel. Le col lavallière des blouses toujours bleues de Thatcher, son éternel collier de perles et ses sacs à main en cuir noir verni sont autant d’éléments féminins que la panoplie d’un guerrier. Les tiares lourdes, les colliers de diamants infinis sont vus comme des apparats magnifiques du pouvoir, mais aussi un poids difficile à (sup)porter. C’est aussi un pan d’Histoire qui défile sous nos yeux : robes taille de guêpe Dior, manteaux sixties molletonnées aux teintes pastel, épaulettes 70s aux imprimés géométriques, robes Laura Ashley fleuries des années 80.

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    L’art étendu de l’emphase comique & tragique

    The Crown n’est pas tant la célébration d’une puissance toute britannique, que ce qu’on appelle la « petite phrase ». Bien connue pour son humour cinglant, caustique, mais jamais insultant, la reine est passée maîtresse dans la petite remarque claquante comme un fouet. Face à un Churchill moulin à paroles dans les années 50, elle aurait déclaré « Je vois que je n’ai pas besoin de vous poser de questions, monsieur le Premier ministre. Vous vous y êtes déjà répondu. » Son discours de « capitulation » face au mariage de Charles et Camilla est édifiant :  » Ils sont partis à cheval sous la pluie et sont revenus sous un soleil éclatant. Je pense que c’est une métaphore excellente pour ce qui s’est passé. » Le Duc de Windsor parle de Philip comme d’un « orphelin » et de la reine comme d’une « Shirley Temple », Margaret n’est jamais avare de blagues déplacés : « Ma soeur la reine encore en meeting ? Avec qui ? Dieu? » ou « Je bois, je fume, je jure, je couche avec des hommes mariés. Mais pas tous en même temps.« . Le prince Philip n’est pas en reste : « 10 poignées de main, 4 courbettes et 2 faux rires. Et ce n’était qu’à l’aéroport. » A côté de ces moments divertissants, le comique côtoie le tragique.  La période d’enfermement de Diana est un sommet de dérangeant et de douleur : rollers dans les palais de Buckingham, puis phases boulimiques et dépressives, le tout dépend comme un huis clos. La mort de Lord Mountbatten, commence comme un film de vacances, et se termine en boucherie hors champ avec un plan sur la barque du bateau. La scène du cerf mourant au moment ou Diana débarque est lourde de symbolique. La vie de Michael Fagan est dépeinte de façon triste, sombre, grisâtre et en ruines tout comme le thatchérisme est poussiéreux et destructeur face aux « pauvres inutiles ». Tout l’épisode du mariage entre Margaret et Armstrong est d’une hypocrisie totale où le sexe débridé et la tromperie ne font qu’un, et sonnent le glas d’une union vouée à l’échec. Mais les beaux moments, sont eux, magnifiques, euphorisants et pleins d’espoir. Il faut voir ce moment bouleversant ou Elisabeth devient reine au Kenya dans une ambiance crépusculaire, ou bien la scène où elle danse le fox-trot avec le président du Ghana où son sourire est réel et sa joie communicative. La relation entre Kate et William, dépeinte en couleurs chaudes, met du baume au coeur dans une vie complexe. La tentative maladroite de réconciliation entre Charles et Diana laisse place à une danse un peu gauche et touchante. La scène de fin, où les Elisabeth du passé font face à la reine, puis le plan final de la porte baignée de lumière, laissent une impression de grandeur et de … majesté. 

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    The Crown ou le poids de la couronne

    The Crown est bien plus qu’une série historique ; c’est une fresque intime et nuancée du pouvoir, de la tradition et des sacrifices personnels. À travers le regard de la reine Élisabeth II et des membres de la famille royale, la série explore les tensions entre devoir et sentiment, modernité et tradition, tout en offrant une reconstitution soignée des événements marquants du XXe siècle. Portée par une écriture raffinée, des performances d’acteurs remarquables et une mise en scène élégante, The Crown parvient à captiver tout en amenant le spectateur à réfléchir sur la complexité de la monarchie et son évolution dans un monde en perpétuel changement. Porter une couronne est d’une lourdeur sans nom, et nécessite d’avoir un port de reine, littéralement. Elle permet de montrer aux autres la pleine conscience d’un pouvoir remontant à Æthelstan en 834. Elle ouvre toutes les portes, et toutes les consciences. Mais cette couronne presque céleste, divine même, n’empêche pas le flot de la vie humaine d’avoir des tempêtes et des accalmies. Au fil des saisons, The Crown interroge la légitimité, la pertinence et l’avenir de la monarchie. Elle ne prend jamais parti de manière évidente, mais pose des questions profondes sur le rapport au pouvoir, à l’image publique, à la modernité et à la mémoire collective. C’est une profonde réflexion sur la condition royale, au féminin qui plus est, ce qui rend la chose plus délicate, et aussi plus passionnante. Les parallèles avec ses prédecesseures sont nombreux : comme Elisabeth Ière et Victoria, elle n’était pas destinée à être reine si tôt. Comme elles, elle a souffert de son sexe et de sa légitimité. Exactement comme elles, Elisabeth n’a pas eu l’éducation politique qui sied à un dirigeant et a du tout apprendre elle-même. Tout comme elles, Elisabeth s’est révélée être une élève assidue dans la tâche monarchique. De la même façon qu’elles ont échoué, et réussi, la reine a fait de même. Le temps, les horreurs, les tristesses, les bonheurs aussi, ont rebondi sur sa personne. Cette personne qui a vu passer des modes, des époques, des images d’elles-même : jeune épouse reine encore balbutiante, puis souveraine chevronnée et dure à la tâche, pour finir grand-mère Angleterre, la reine d’un royaume étendu qui est aussi la « reine » d’un ordre familial plus qu’international. 

    En somme, The Crown est une série ambitieuse et élégante, qui offre une lecture à la fois critique, respectueuse et profondément humaine d’une institution qui fascine le monde entier. Une institution incarnée par une personne de chair et de sang qui n’est que le support d’une image sanctifiée, détachée d’elle-même. Une image immuable, volatile, dépourvue d’attaches. Cela renvoie à quelque chose de plus profond qu’un reflet d’ordre et de tenue, mais à une appartenance à un ancien monde qui disparaît pour mieux renaître dans un nouveau monde. Le vrai pouvoir royal, en somme.

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  • McBling, rêveries 2000 en strass et paillettes

    McBling, ou le parangon du paraître et de tout ce qui était éblouissant. Consumérisme et clinquant furent la norme en ce début de troisième millénaire. « Sois belle et consomme » fut le vrai crédo de McBling.

    Difficile de passer à côté de cette tendance phare des années 2000 que fut McBling. Comme son nom l’indique, tout n’était que strass et accessoires voyants et exagérés, gonflés à bloc par des couleurs pastel et des papillons multicolores. Marqué par l’ère Bush de la consommation agressive et du boum des nouvelles technologies, le mouvement McBling devint plus qu’un phénomène de mode. Il se mua carrément en un projet de vie. Bientôt, les jeunes du monde entier s’affublèrent de ras de cou enrubannés et lourds, de tee-shirts Baby Phat et de pantalons en velours Juicy Couture. De nouvelles it-girls firent la pluie et le beau temps sur cette tendance. Citons la reine Paris Hilton, fondatrice du bimbocore et précurseure du Barbiecore même, Lindsay Lohan, les Destiny’s Child et n’importe quelle starlette pour ados de l’époque. Des films comme Lolita Malgré Moi, Bring It On ou encore les Cheetah Girls ont été des piliers de cette esthétique jeune et fringuante. Internet devenait grand public, l’intimité des gens n’avait jamais été aussi exposée qu’à cette période, et tout le monde trouve ça normal. On s’affiche sans peur et sans reproche sur MySpace, Facebook, en publiant ses photos avec son Blackberry en écoutant les hits de Britney Spears sur les premiers iPods. La télé-réalité offre un aperçu d’une existence de luxe, où tout n’est que fêtes, farniente, jeux et de sorties endiablées. Plus rien ne sera comme avant, une étrange facilité de connexion entre les humains s’était installée. Comme toutes les modes, McBling connaît une résurgence étonnamment éclatante de nos jours. Nostalgie quand tu nous tiens… et inévitable, vu notre époque ultra-connectée. Mais toute cette légèreté rosée pouvait-elle signifier quelques chose de plus profond? Que reste-il sous les diamants en verre et les froufrous ? Pouvait-on réellement prendre au sérieux toute une génération de jeunes rebelles en sweat-shirt en velours accro à leurs téléphones? 

    McBling, les diamants sont éternels

    Qu’on se le dise, l’humanité n’a plus d’inspiration depuis l’Antiquité. L’attrait de l’Homme pour tout ce qui brille ne date pas d’hier. Pire même, certains chercheurs très sérieux affirmeraient que cette tendance est purement… cérébrale. Des études très sérieuses aussi démontrent que les enfants et les bébés préfèrent les surfaces brillantes et lisses aux surfaces mates. Une hypothèse bien documentée affirmerait aussi que cela serait inconsciemment liée à l’eau et la survie. Dans la Préhistoire, savoir déchiffrer les reflets brillants était une question de salut, tout bêtement. Trouver l’eau, c’était trouver le repos, la désaltération, la vie. Ce salut a donc progressivement mué en un attrait pour l’opulence, et d’une certaine mesure, la richesse bien sûr. Notre petit cerveau d’humain est donc conditionné depuis fort fort longtemps à se diriger visuellement vers tout ce qui brille… De plus, les différentes croyances ancestrales ont eu leur rôle à jouer : pouvoir des dieux lié à l’or en Egypte antique, signe de royauté dans les monarchies qui suivront, pouvoir sacré pour les religieux, indication d’un statut social élevé. Le pouvoir, l’ambition, la force, tous ces adjectifs dignes d’un soap opéra. 

    Encore plus fou, le strass non plus ne date pas d’hier. Il fut créé en Autriche vers 1730, pour concurrencer le commerce du diamant et le rendre plus accessibles. Il porte d’ailleurs le nom de son fondateur, artisan joaillier alsacien du nom de Georg Friedrich Strass. Le strass, c’est un type de verre au plomb à fort indice de réfraction, capable de briller autant que les pierres précieuses lorsqu’il est taillé de manière adéquate. Ce qui était destiné à une clientèle modeste va pourtant orner les parures des plus riches dames de la Cour et devenir une véritable obsession vestimentaire. Autre innovation de taille, Daniel Swarovski crée son entreprise éponyme en 1895 et inaugure une production industrielle du strass en améliorant la qualité et les machines pour un meilleur rendement. Cette création anodine n’allait pas être qu’un banal effet de mode puisqu’il est revenu en force dans les années 2000. Jusqu’à en être son symbole.

    Dérivée de la légendaire tendance Y2K, le McBling est plus flashy et glamour que sa consoeur. Elle est vite le reflet d’un nouvel univers. Le monde devient globalisé, les technologies explosent, notre société est bombardée d’images et d’ambiances toujours plus recherchées. Après le choc du 11 Septembre et son horreur télévisuelle, la jeunesse cherche un nouveau souffle. Dans les strass et les paillettes, McBling incarne un mirage de croissance, de richesse et de sensualité pour tous. Tout le monde y trouve son compte, riches comme pauvres.  Ayant toujours été accessible, le strass devient le symbole d’une jeunesse qui veut briller, se sentir exister à peu de frais. Plus accessible que le diamant, et beaucoup moins onéreux, le strass s’affiche alors partout. On le voit dans tous les domaines possibles : sportswear, ceintures, sacs à main, bijoux de téléphone, d’ordinateur, d’oreilles ou de cheveux… et littéralement sur les dents. Après une percée timide, le McBling s’affiche sans complexe aussi chez Madame Tout le Monde qu’autour du cou de Britney Spears ou de Jennifer Lopez. Le terme bling-bling, issu de l’argot jamaïcain reprenant l’onomatopée d’un collier qui claque, est parfaitement adapté à ce style ostentatoire. Il n’est plus mal vu d’afficher ses paillettes et ses couleurs brillantes sans passer pour un fou. Mc comme McDonalds, le fast food, et bling comme le glitter inhérent à cette nouvelle époque pleines de promesses. On cherche à imiter ses aînés, à faire tout aussi riche et fort qu’eux.  Le showbiz se l’approprie avec mesure et démesure, devenant pendant un temps le symbole des chanteuses pop et R’n’B de l’époque. Le strass s’acquitte parfaitement de cette tâche en s’appliquant tout autant sur des vêtements bon marché que luxueux. Les grandes marques de luxe osent l’apposer sur leurs créations. Versace sort des robes de soirée ostentatoires couvertes de strass. Dior connaît un renouveau sous le patronage de John Galliano en osant les initiales « Dior » en strass brillant dans le fameux Saddle Bag. Il devient l’un des best-sellers de la marque. Dans le McBling, certes, les diamants sont éternels, mais le strass aussi…

    Rose poudré, velours et compagnie

    Après la brillance à outrance, voici les matières en jachère, les coloris à la folie. Le McBling ne dédaigne pas les matériaux fous et colorés, collant si possible avec ses strass chéris. On voit l’émergence de marques iconiques des années 2000 comme Juicy Couture. Créée en 1997 en Californie par Pamela Skaist-Levy et Gela Nash-Taylor, elle marque les esprits durablement pour ses survêtements en velours dans des coloris d’ordinaire peu visibles dans la mode : rose Barbie super flashy, rouge vif turquoise brillant. Ajoutez à cela en lettres en strass bien visibles, « juicy » (juteux). Leur jogging velours va faire les choux gras de la presse people et des people eux mêmes. Madonna, Paris Hilton ou encore Britney Spears sont les égéries officieuses de la marque. Sorti en 2001, le jogging rose vif et strass (encore!) devient l’élément iconique de Paris Hilton d’ailleurs, au point de devenir un cliché… mais qu’importe. Elle se plaît à collectionner les ensembles, si possible roses, et tout le monde veut faire pareil. Les ventes explosent, tout le monde en demande. On peut le voir comme une petite blague dans le film Lolita Malgré Moi, portée par la redoutable mère de la redoutable Regina, ennemie de l’héroïne. Il symbole l’uniforme de la parfaite soccer mom, cliché américain définissant les mamans au foyer un peu désœuvrées portant des chaussures de sport en parlant de choses superficielles. Les prix abordables – comptez 100 dollars pour un ensemble sport complet, 89 dollars pour un sac à main – vont faire de Juicy Couture la marque phare des années 2000 et la parfaite illustration du McBling.

    Impossible d’oublier un autre monstre de la monde 2000 qu’est Baby Phat. Créée en 1999 par Russell Simons sous le nom de Phat Farm, la marque estampillée « hip-hop » n’a pas toujours été au firmament. Elle proposait timidement des tshirts ajustés pour femme appelés « Phat Fashions LLC ». Tout change quand Russell épouse Kimora Lee, mannequin muse de Karl Lagerfeld, et que celle-ci s’incruste aux réunions créatives. Déçue par les prototypes de tshirts pour femme de la marque, elle décide de repenser à ses années de mannequinat et de s’adapter aux femmes de son époque. Ayant vécu du racisme dans sa carrière car à la fois asiatique et noire, Kimora Lee pense à toutes les femmes de toutes les ethnies, et les montrent sans problème dans ses campagnes d’affichage ou à la télé. Une petite bombe dans le monde très straight et blanc de la mode… La matière phrase ? La fourrure, si possible bien vive et touffue. Dès lors, c’est l’implosion. Toutes les stars du R’n’b, du hip-hop et du rap de l’époque, féminines surtout, ne jurent que par Baby Phat. Le fameux logo chat en strass, inspiré de son siamois Max, s’orne sur tout ce que peut produire Baby Phat : culottes, chapeaux, vestes, ceintures, et même téléphones et carte bancaire ! La collaboration avec Motorola, avec un modèle rose pâle avec des strass collés sur le clapet, devient un symbole. La carte Visa est rose, et est ornée du  logo chat, en strass bien entendu ! La marque explose, et diversifie ses activités dans les chaussures, les maillots de bains et les parfums. Deux ans à peine après son lancement en 2001, Baby Phat possède un chiffre d’affaires de 30 millions de dollars, là ou Phat Farm avait mis 6 ans à atteindre… De plus Kimora Lee devient la première personnalité afro-américaine et asiatique à posséder une entreprise cotée à 1 milliard de dollars, de l’Histoire. Qui aurait cru que de la fourrure synthétique ne permettait pas de tutoyer les sommets ?!

    Mort et renaissance (inattendue) de McBling

    La mode étant ce qu’elle est, cette tendance était vouée à disparaître. Curieusement, de nombreux scandales à fort caractère sexuel allaient entacher McBling. En 2002 éclate l’affaire du Nipplegate où Justin Timberlake dévoile le sein nu de Janet Jackson. Comble de l’horreur puritaine, on voit au bout de ce sein un pierçing… orné d’un strass. On passera sur les accusations injustes d’indécence envers la chanteuse… Le pantalon taille basse laisse apparaître la fameuse « whale tail » (queue de baleine) où l’on peut apercevoir un string apparent, si possible en strass. Cette tenue considérée comme obscène va même être interdite dans certains états américains et écoles françaises… Le McBling ne respire pas l’innocence c’est sûr. Des stars de plus en plus jeunes osent porter ces tenues qui provoquent des critiques virulentes de la presse à scandales, parlant de sexualisation à outrance et même glorification de la pédophilie. Ouch. La surenchère d’un tel style était bien entendu inévitable. Tout ce clinquant, ces brillances à outrances et ces cacophonies de métal claqué allaient lasser tout ce petit monde. Mais c’est un tout autre événement qui allait causer la mort de cette tendance ultra-brillante. 

    En 2008, la banque des Lehman Brothers fait faillite et le monde plonge dans un chaos d’argent perdu. Le McBling, exaltation d’un mode de vie riche, n’est plus en odeur de sainteté. De plus, les jeunes aspirent à autre chose, à plus d’authenticité, de vrai. Les starlettes pour ados connaissent leur passage à vide avec force scandales sexuels, rasages de crâne, fuites de sextapes, puis cures de désintoxications et récits de bagarres en discothèque… Tout ce qui est ostentatoire est mal vu, et copieusement moqué. C’est le début de la grande messe hipster, le retour au bois, aux matières durables et « cool », aux vêtements minimalistes et aux couleurs pastel, en camaïeu, sans trop de clinquant. C’est aussi le commencement des réseaux sociaux, le style évolue sur téléphone à présent, plus que dans les tabloïds. Le téléphone à clapet rose incrustés de pampilles est ringardisé par le tout puissant iPhone, machine du futur permettant de tout gérer sans lever le petit doigt. Le McBling n’est plus. Mais pouvait-il en être autrement? 

    https://www.youtube.com/watch?v=C-fCOFxLndU

    Et pourtant McBling n’était pas tout à fait mort. Plusieurs autres sous genres apparurent sur les traces du strass. Citons la mouvance Bro Hoe, qui mélange strass, ailes d’anges, culture emo et punk avec kitsch et paillettes, et qui a fait le bonheur des ados de MySpace aux mèches décolorées roses et bleues. Ou même le UrBling, version « urbaine » de McBling, où tout n’est que tags, graffitis dans une ambiance dark ou les diamants sont teintés de rouge et d’anthracite. La vague Hipster ayant tout emporté dans les années 2010 à 2020, ne restait que la tristesse d’un monde perdu. Comme toutes les modes, McBling fit pourtant son grand retour. Lassés de l’esthétique branchouille des bobos parisiens, les jeunes firent volte-face en rêvant du temps d’avant où porter du rose et de la fourrure n’était pas mal vu. En 2021, des réminiscences de ce style se firent sentir grâce surtout à TikTok. Sur ce réseau qu’on ne présente plus, McBling a explosé. Une véritable déflagration. Encore mieux, les marques Juicy Couture ou la légendaire Von Dutch et Ed Hardy, sortent de l’abîme dans lequel on les a poussés. Leur objectif clair : vendre leurs plus beaux atours à la Gen Z. Il faut dire qu’il n’y a que des avantages : argent assuré, visibilité immédiate et effet tendance qui déclenche l’achat minute. Bonne pioche : les marques d’antan renaissent de leurs cendres, grâce à la nostalgique assurément. Il suffit de taper « mcbling » sur TikTok pour traverser un océan infini de looks tendance, pour l’été et l’hiver, portables à l’école, au travail, en promenade, pour un date…  Alors que le Y2K bat son plein sur les réseaux sociaux, le McBling redevient culte, il s’affiche de nouveau par le biais des nouvelles It Girls du moment. On voit Bella Hadid et ses t-shirts en strass, la robe string du Met Gala d’Hailey Bieber par Alexander Wang, les délires strass de Doja Cat (avec ou sans gueule de chat), les délires fourrure d’Ice Spice ou les strass dentaires de Billie Eilish. Encore plus fou, Rihanna a officiellement déclaré avoir mis à la main sur toute l’archive des vêtements Baby Phat du non moins célèbre Daniel Hest, historien de la mode new-yorkais.

    Conclusion en lettres brillantes

    Ah, le McBling ! Cette époque bénie où tout devait briller plus fort qu’un sapin de Noël sous acide. On a vu son explosion : des strass, des logos XXL et des lyrics dignes d’un PowerPoint un peu fumeux. Certes, cette débauche de brillants avait prêté à sourire, mais au final, force est de constater que McBling a su s’imposer comme une catégorie vitale de la grande famille du Y2K. Clinquant, too much, trop versatile, trop palpable, ce genre a déchaîné les passions en son temps, et a été la mode phare de son temps. Puis il a « disparu »… enfin, surtout, on l’a gentiment rangé au placard pour que l’humanité devienne Hipster, s’équipe de planches à découper en bois scandinaves et de tableaux « flat » à chemises à carreau. Les puristes ont crié au scandale pendant que les autres passaient à l’emo ou au minimalisme, non sans abandonner ces fichus strass. Mais surprise . Son comeback était naturel, attendu et connaissant la nature des réseaux sociaux, il a explosé de nouveau. Les rappeurs recyclent le rose bonbon et les grills en prétendant « subvertir les codes », et on ne s’émeut plus de voir Lil Nas X en sangles BDSM avec des strass de fleurs et de papillon sur dessus. Les stylistes ressortent les survêts en velours comme si c’était un héritage culturel sacré, et le pire c’est que ça marche de nouveau. Les clips regorgent à nouveau de strass, de faux diamants et de poses ridicules et on adore ça. On nous vend du kitsch en édition limitée, histoire de se sentir spéciaux, et on en redemande. Le monde connecté où nous nous trouvons et la guerre de l’image nous l’ont bien montré : la nostalgie c’est vendeur .  Bref, le McBling est de retour pour nous rappeler qu’on n’a décidément aucune mémoire. Parce qu’après tout, le mauvais goût, c’est éternel. Après tout, qui n’aime pas un peu de mauvais goût assumé ?

    I Love McBling

  • Les 10 meilleurs albums de 2024

    Les 10 meilleurs albums de 2024. Piquants, étonnants, prenants, splendides, bouillants, ils ont marqué cette année 2024. Sélection à vif.

    JPEGMafia - I Lay Down My Life For You - Les 10 meilleurs albums de 2024

    10/ JPEGMAFIA – i lay down my life for you

    Label : AWAL (Sony) | Genre : Hip-Rop / Rap

    Pour introduire ces 10 meilleurs albums de 2024, il faut que j’avoue platement être passée à côté de la tornade alternative JPEGMafia. A tort. L’album est une petite pépite alternative dans une environnement rap encore trop policé. De son vrai nom Barrington DeVaughn Hendricks, le rappeur nous plonge dans un univers sombre et sale. Et se permet de rares pointes de musique métal dans ses grooves. On commence avec  l’apocalyptique i scream this in the mirror (…), puis on enchaîne des ambiances ténébreuses : l’énervé SIN MIEDO, le gospel prenant de I’ll Be Right There, l’excité et excitant it’s dark and hell i hot, le superbe duo avec Vince Staples New Black History, les tordus et grinçants don’t rely on other men & vulgar display of power… avec sincérité et rage, JPEGMAFIA fait étal d’une violence sourde et d’un sens du timing brutal et inclassable. Un grand album de rap contemporain qui mérite vraiment son succès.

    Mdou Moctar - Funeral For Justice - Les 10 meilleurs albums de 2024

    9/ Mdou Moctar – Funeral For Justice

    Label : Matador Records | Genre : Tichoumaren (blues touareg)

    Il aura fallu deux albums pour Mdou Moctar pour asseoir définitivement sa place en tant que guitariste de génie dans un monde qui ne tourne plus rond. Le Malien d’origine touareg arrive subtilement à marier son important héritage venu du désert et des aspirations rock plus modernes. Changement de taille toutefois avec ce disque : il est plus rock et plus virulent que jamais. Et c’est tant mieux. L’entrée en matière Funeral For Justice, splendide, le rock swinguant d’Imouhar, plus de douceur avec Takoba, ballade sensuelle et erratique, puis on chavire. Eclats de voix dans Sousoume Tamacheq, Imajighen et ses guitares envoûtantes, Tchinta et ses riffs rocks libérateurs et profonds. Avec en filigrane, des textes puissants et désespérés sur l’héritage touareg du Sahel qui se perd, inexorablement. Mais même si Mdou Moctar n’est qu’une homme, il aura su faire perpétuer cet héritage avec un twist moderne sans rien renier de ses racines. D’une puissance inégalée.

    Sabrina Carpenter - Short N'Sweet - Les 10 meilleurs albums de 2024

    8/ Sabrina Carpenter – Short n’Sweet

    Label : Island Records | Genre : Pop

    Impossible d’être passé à côté de la comète blonde aux yeux de chat siamois intitulée Sabrina Carpenter. La nouvelle coqueluche des ados succède à la piquante Miley Cyrus dans les hits de l’été avec son imparable Espresso. Certes, rien de bien neuf au niveau arrangement, mais les chansons sont inspirées, les paroles engagées et le charme de Sabrina Carpenter, fou, fou, fou. Le mignon Taste, le chamarré Please, Please, Please, le charmant Good Graces, les caressants Sharpest Tool et Coincidence, le placide et solaire Bed Chem et forcément la bombe des boums pour ado Espresso, efficace, chaud et désirable. Des paroles douceâtres et sensuelles, une ambiance féminine mais pas creuse, bref, un album parfait pour découvrir un versant plus intimiste de la pop actuelle. Et ça fonctionne. Même si on peut trouver l’ensemble classique, il y a tant de volonté et d’envie de plaire qu’il est difficile de ne pas aimer ce disque. Un peu de fraîcheur adolescente dans ces 10 meilleurs albums de 2024, c’est toujours bon à prendre.

    Amyl & The Sniffers - Cartoon Darkness - Les 10 meilleurs albums de 2024

    7/ Amyl & The Sniffers – Cartoon Darkness

    Label : Virgin | Genre : Rock

    N’avez vous jamais rêvé de sale dans votre vie ? D’un peu de stupre et de guitare sèche ? Cartoon Darkness devrait répondre à vos attentes. D’une manière rentre-dedans, il faut dire. Car le mot subtilité n’a pas cours ici. Mais attention, musique soignée bien présente, chef. Le chaotique Jerkin’, coup de crosse à la figure, Chewing-Gum, énervé, électrique, Tiny Bikini aux riffs destructeurs, Big Dreams sublime à pleurer, la bombe atomique Mine, l’énergique Motorbike Song, le faussement calme Bailing on Me, surfant sur le grunge. Bref c’est une guerre mondiale de sons démoniaques qui ressuscite la glorieuse époque du rock furibard des années 70. Ajoutez à cela le charme de la blonde ravageuse Amy Taylor avec sa voix de sorcière, ces riffs désaturés et cette ambiance white trash, vous êtes conquis. Qu’on le veuille ou non, l’Australie est le second berceau du rock’n’roll. Compris les rageux ?

    Jamie XX - In Waves - Les 10 meilleurs albums de 2024

    6/ Jamie XX – In Waves

    Label :  Young | Genre : Electro

    Jamie XX nous envoûte une fois de plus avec un disque aux accents 2-step et house avec son sens de la retenue coutumier. Treat Each Other Right, est d’une élégance folle, parfait, Waited All Night, se veut féminin et planant, Baddy on The Floor vous pousse sur la piste de danse, Dafodil vous fait chavirer par son r’n’b classe, Still in Summer vous transporte sous le soleil, Life vous subjugue, All Your Children vous hypnotise, Falling Together vous terrasse. Vous n’êtes plus en possession de vos moyens, les vagues de In Waves vous ont englouti. Notons que sous le vernis électro, se cache des souvenirs de l’époque The XX avec Breather ou Wanna. Innover c’est bien, mais ne pas oublier d’où l’on vient (ici la musique alternative), c’est encore mieux. Jamie XX arrive à marier son amour de la mélodie parfaite, ses aspirations pop indie et son obsession de la house britannique. C’est un sacré pas en avant.

    Tyler, The Creator - CHROMAKOPIA - Les 10 meilleurs albums de 2024

    5/ Tyler, The Creator – CHROMAKOPIA

    Label : Columbia Records | Genre : Rap / Hip-hop / Funk

    Fini pour un temps les délires surréalistes et colorés pour Tyler The Creator, qu’on ne présente plus. Le rappeur prodige fait honneur à ses racines africaines et aux sources de la musique blues. Une pépite, astre solaire des ces albums de 2024. Un choix risqué mais salvateur pour CHROMAKOPIA, dépeint comme un film d’auteur en noir et blanc classieux. Tyler n’oublie pas son amour du gospel et des envolées lyriques. L’entrée en matière d’une beauté certaine St Chroma, Rah Tah Tah et son flow imparable, le massif et imparable Noid, la ballade magnifique Darling, I en duo avec Teezo Touchdown, le foudroyant Hey Jane, l’éclatant I Killed You, le blues fantomatique de Judge Judy, un retour au rap sale Lil Wayne sur Grudge… Bref, Tyler the Creator est toujours à où on ne l’attend pas. Ce retour aux sources salvateur a permis d’accoucher d’un autre chef-d’oeuvre. Et de connecter l’artiste à l’essence même de la musique noire. Le tout en restant toujours outsider et furieusement moderne. Inoubliable.

    A.G. Cook - Britpop - Les 10 meilleurs albums de 2024

    4/ A.G. Cook – Britpop

    Label : PC Music | Genre : Electro

    La première écoute fut étonnante, la seconde m’obséda comme jamais. Le pape de l’hyperpop légendaire producteur de Charli XCX et du gratin de la pop du futur est revenu. Et son legs est considérable. Britpop est un monstre fat lourd de 3 disques – hérésie en cette époque pleine d’albums de 20 min calibrés pour TikTok. Mais qui étrangement, est loin d’être pesant dans sa musique. Virevoltante, recherchée, piquante même, la mélodie de Britpop est travaillée, addictive. Premier disque versé électro, où tout est vivant : le single Britpop dansant et optimiste, l’étrange You Know Me, le cartoon Prismatic. Puis second disque plus axé pop à la Radiohead, avec une belle Serenade de circonstance, le beau Nice To Meet You, l’incroyable The Weave. Et enfin troisième disque plus virulent : Soulbreaker tonitruant, Lucifer faussement tranquille. A.G. Cook est le nouveau boss du game c’est sûr. Et nous le prouve avec un pavé de musique nouvelle génération à ne pas manquer. 

    Magdalena Bay - Imaginal Disk - Alworld.fr

    3/ Magdalena Bay – Imaginal Disk

    Label : Mom + Pop Music | Genre : Pop / Synthpop / Electro

    Un second disque et tout a basculé. Magdalena Bay est devenu un groupe incontournable, inoubliable et d’une profonde beauté. Vous pensez que j’extrapole? Imaginal Disk est un disque sorti du néant, presque aérien, irréel par ses compositions soignées et volatiles. Je vous le promets sans détour, vous n’aurez jamais entendu rien de pareil. En quête de sens, l’album dévoile ses secrets : She Looked Like Me et ses errements vocaux sublimes, Killing Time et son timing doux et exquis, l’interlude céleste True Blue, le magnifique et déroutant Image, le théâtral Death & Romance, le japonisant Fear, Sex, le douceâtre Watching T.V., le coup dans la figure de That’s My Floor... Bref un voyage sidérant en eaux troubles, perturbant et prenant comme un rêve un peu étrange. La voix enfantine et caressante de Mica Tenenbaum nous transporte très loin. Si vous cherchiez un disque pouvant vous aider à aller au fond de vous même en remettant vos vieux fonds d’écran Windows, c’est le disque qu’il vous faut. Un pur album de vibe, essentiel pour clarifier le côté sombre de ces 10 meilleurs albums de 2024…

    Justice - Hyperdrama - Alworld.fr

    2/ Justice – Hyperdrama

    Label : GENESIS | Genre : Electro

    Pour des raisons que j’ignore, certains albums déchaînent les passions, et Hyperdrama ne fait pas exception. Pourquoi tant de haine? Certains se plaignent d’un statu quo ? D’un manque d’inventivité? Quand d’autre crient au génie? L’un des meilleurs albums de 2024, c’est sûr. Hélas pour les autres, je fais partie de la seconde catégorie. Le disque est un pur régal. Un pur produit du duo français qui a réussi l’exploit de mélanger sonorités métal avec l’électro la plus dure. Les magnifiques et déchirants Neverender & One Night/All Night en duo avec Tame Impala, le violent Generator, le sombre Dear Alan, le beau Afterimage avec l’Allemande RIMON, le disco céleste de Incognito, l’astre Mannequin Love, l’étrange Moonlight… Bref c’est un voyage en apesanteur, plus funk que les disques précédents qui en déroutera plus d’un. Mais qu’importe ? La Nature est pleine de surprises…

    Charli XCX - Brat - Alworld.fr

    1/ Charli XCX – BRAT

    Label : Atlantic | Genre : Hyperpop / Electro / Dance

    Pour conclure les 10 meilleurs albums de 2024, l’éclair de feu. Les ténèbres vous engloutissent, au terme d’une journée harassante. Et une lumière néon vert criard vous aveugle. BRAT, l’album qu’on n’attendait plus, est venu à la vie. Et c’est un monstre de modernité. Même si le BRAT Summer n’arrive pas à la cheville du Barbie Summer, l’album a su marquer les esprits avec son habile mélange de pop peste, de paroles tranchantes comme des rasoirs et d’un sens de la mélodie imparable. Le mégahit 360°, la bombe électroclash Club Classics, le coupant Sympathy For The Knife, le déchirant I might say something stupid, le swinguant Talk Talk, l’autre bombe Von Dutch, le furibard Rewind, la techno placide d’Apple, le classieux B2b, bref y’a-t-il une seule chanson foirée dans ce disque tout vert ? Non ! Un carton du nouveau millénaire en note chlorophylle je dis. Un album qu’on n’oubliera pas de sitôt et qui mérite amplement le raz-de-marée qu’il a suscité. God Bless the Brat Girls !

    Mention spéciale des 10 meilleurs albums de 2024

    Kim Petras - Slut Pop Miami - Alworld.fr

    Kim Petras – Slut Pop Miami

    Label : Amigo / Atlantic | Genre : Dance / Electro / Pop

    Jeune fille naïve en quête d’amour sincère, abandonne tout espoir en écoutant ce disque. On est plus proche de Fred Coppula que de Paul Verhoven. Exit la séduction et bonjour à l’orgie du Cap d’Agde ! Slut Pop Miami parle cul et parties fines sans peur et sans reproche. C’est pas très fin et pas très distingué, mais c’est furieusement addictif, et il faut le dire, ça fonctionne. Le très sexe Gag On It parlant de « morsure » (on vous laisse deviner où), Fuck’ This Fuckin’ That, pas plus élégant, Banana Boat et son obsession des longues choses (on vous laisse deviner quoi), le très explicite Get Fucked, le dansant Rim Job, l’ode aux sucettes Head Head Honcho, Tout est incroyablement excessif. Bref, ça ne respire pas l’élégance, mais les beats et la production sont soignés, à défaut d’être originaux. Les paroles trop osées pour être vraies, l’ambiance film porno et l’esthétique Fast & Furious rendent le tout assez drôle en fin de compte. Kim Petras se moque d’elle-même et n’a pas peur du ridicule. 

  • Les 10 meilleurs clips de 2024

    Voici les 10 meilleurs clips de 2024. Etranges, distendus, loufoques ou grinçants, ils auront emprunt l’année d’une douce folie. 

    10. Lady Gaga – Disease

    Réalisation : Tanu Muino

    Pour commencer les 10 meilleurs clips de 2024, un cauchemar viscéral représentant une certaine violence psychologique. Lady Gaga arrive le pari à allier son sens du bizarre et à rester étonnamment sexy et attirante. Mais sous le côté surréaliste propre à la chanteuse, se terre une sensation de malaise de plus en plus profond. Le message est clair pour Gaga : sous l’apparence faussement tranquille des banlieues américains se cache une réalité toujours plus sombre…

    9. JADE – Angel Of My Dreams

    Réalisation : Aube Perrie

    Prenez vos aspirations cinématographiques préférées, un soupçon d’irrévérence et une bonne dose de gêne et vous obtenez Angel Of My Dreams. Un conte tordu et violent sur la rage de vaincre et l’enrichissement personnel. Ajoutez à cela des looks iconiques : ce manteau de fourrure bleue, ce costume d’ange déchu ou ce look tout denim déchiré et c’est la bombe mode de l’année 2024. Bonne pioche pour JADE !  

    8. Lee Young Ji feat D.O. – Small Girl

    Réalisation : Hanbago

    La jeune rappeuse prometteuse coréenne Lee Young Ji réussit le pari de réaliser un charmant clip style drama coréen. La chanson, furieusement addictive, raconte les déboires d’une jeune fille qui se sent peu attirante. Ajoutez à cela un conte initiatique amoureux soigné un brin amer et vous obtenez une vraie bombe à retardement qui a été un méga hit dans son pays d’origine. Et c’est plutôt mérité!

    7. Taylor Swift feat. Post Malone – Fortnight

    Réalisation : Taylor Swift & Rodrigo Prieto 

    Notre Américaine pop préférée laisse de côté ses rêves de jeune fille pour nous plonger dans un monde noir et blanc léché à l’extrême à la Metropolis de Fritz Lang. Au programme, rêveries contrariées par des lanières de cuir, des instants oniriques où volent sensualité, papiers et espérance. Taylor Swift au sommet comme toujours et un Post Malone en mode douceur mais étrangement mélancolique.

    6. Charli xcx feat. Billie Eilish – Guess

    Réalisation : Aidan Zamiri

    Si vous aimiez la lingerie fine et les discours frappants, cela pourrait vous intéresser. Avec en prime, une Billie Eilish survoltée et une Charli XCX envoûtante, comme toujours. En regardant le clip, vous faites une bonne action : l’ensemble des culottes non portées a été reversé à l’association caritative I Support The Girls qui vient en aide aux femmes victimes de violences conjugales et de précarité menstruelle. Et qui a dit que pour ces meilleurs clips de l’année 2024, on ne ferait pas preuve d’un peu de solidarité ?

    5. Salvatore Ganacci feat Tommy Cash – Ass Titties

    Réalisation : Mistre Tesfaye & Joel Nkímyá

    Quand le Suédois Salvatore Ganacci, et le vrai faux rappeur provocateur estonien Tommy Cash se rencontrent, c’est la déflagration. Voici donc : Ass & Titties, au titre volontairement provocateur. Dans une caverne a l’aspect… vaginal, dorment deux loustics aux drôles de coiffures qui tentent de faire leur trou dans un monde incompréhensible. Décidément une sacrée bizarrerie assez addictive et parfois charmante. Oui !

    4. DPR IAN – SAINT

    Réalisation : DPR IAN (Christian Yu)

    Le musicien coréen australien DPR IAN nous plonge dans un univers envoûtant de fantasy et de science fiction colorée. Sous ses dehors froids et mécaniques, se cache un conte baroque sur les troubles bipolaires et sur le trouble dissociatif de l’identité représentés par deux personnages : Mito et Mr. Insanity. L’EDM mêlée de R’n’B revisité de l’artiste arrive à nous immerger dans une ambiance unique en son genre. 

    3. Sabrina Carpenter – Taste

    Réalisation : Dave Meyers

    Les meilleurs clips de 2024 seront décidément ceux de l’année de l’amour contrarié. Dans ce clip revisitant sans peur La Mort Vous Va Si Bien, Sabrina Carpenter crève l’écran avec un subtil mélange de sensualité et de gore. Avec en prime, une fin hilarante ou Carpenter et la merveilleuse Jenna Ortega décident peut-être de se laisser tenter par l’une… un pied de nez assez peu commun dans un milieu pop plutôt formaté, chapeau!

    2. Ariana Grande – we can’t be friends (wait for your love)

    Réalisation : Christian Breslauer

    Ariana Grande (décidément bonne actrice) ouvre son petit coeur à une merveilleuse histoire d’amour avec un Evan Peters en grande forme. Problème : tout ceci n’est qu’une simulation informatique qui ne laissera personne indemne. Un poème fragile et triste, au rythme prenant et lancinant, sur la recherche désespérée du grand amour…

    1. Lil Nas X – JCHRIST

    Réalisation : Lil Nas X & SixTwentySix

    Si vous pensiez qu’une controverse sur un symbolisme religieux trop poussé pouvait briser une carrière, vous avez peut-être vrai. Mais Lil Nas X n’a pas dit son dernier mot. Dans J CHRIST, le rappeur ose le blasphème avec son humour outrancier coutumier. Enfer, Paradis, purgatoire, qu’importe, l’enfer c’est les autres. Une arche salvatrice surgit des flots comme pour susciter une fragile espérance. Un peu d’espoir pour clôturer les 10 meilleurs clips de 2024.

    Alworld.fr - Portfolio de Tolita Carrera
  • Le paradoxe du biopic musical

    Le paradoxe du biopic musical est un océan d’imprévus. Reconnu genre cinématographie à part entière, le biopic musical s’est bien installé. Quoi de plus vibrant au fond que de voir la vie de sa star préférée portée à l’écran ? Mais une complaisance voire de l’ennui peut se faire sentir. Un biopic musical est-il forcément un mauvais film ?

    L’idée d’une hagiographie mouvementée et pleine de peps est tentante pour un artiste à dépeindre. Tout un univers en mouvement, souvent condamné à resté scellé sur papier, devient alors palpable, réalisable, montrable. On se plaît à voir défiler littéralement sous nos yeux la vie incroyable de nos artistes préférés. Toutefois, malgré de rares occasions, l’exercice s’avère périlleux et rarement réussi. Certains assument sans complexes leurs délires (Elvis, Rocketman), un peu moins leur fragilité à fleur de peau (Back to Black), voire frôlent la crise de foi (Bob Marley One Love), ou pire, gomment des éléments peu reluisants pour le grand public (Bohemian Rhapsody). Des exemples réussis ont tout de même fait leur chemin, mais curieusement en insistant sur l’intimité tragique (Tina), ou bien la rage contenue (The Rose), ou la mélancolie vénéneuse (Ray, Walk The Line). Aussi charmants et délicieux soient-ils, les biopics musicaux posent une question plus légitime qu’il n’y paraît : est-ce réellement nécessaire de tout montrer, divulguer d’un artiste qu’on avait toujours adulé comme tel? On pourrait se poser l’autre question : est ce que expliquer une existence célèbre, aussi merveilleuse soit-elle, n’est ce pas au final la corrompre? La dissoudre ? Oui on va loin dans l’explication philosophique, mais la plupart du temps ce qui veut être une célébration devient rapidement un miroir déformant de consensuel, ou de statu quo. Un comble, lorsqu’on veut retranscrire une ballade symphonique et visuelle pleine de bonnes attentions. A l’heure du consumérisme, de la guerre de l’image et d’un marketing de plus en plus agressif, on doute fortement de la bonne volonté d’une telle opération. Le tiroir caisse va sonner plein à ras bords, les kids du millénaire auront leur bande son TikTok et les anciens pleureront de joie devant une énième peinture de Paul McCartney en prothèses plus vrai que nature. Complaisance, ennui, mauvaise énergie, le biopic musical souffre encore d’écueils. Mais le problème est plus large qu’on ne le pense.

    Le paradoxe des biopics musicaux - Alworld.fr

    Paradoxe du biopic musical : Une récit en pilote automatique, tu raconteras

    Biopic : contraction de « biographical motion picture ». Un biopic est un genre cinématographique, sous forme romancée, qui retrace la vie ou le parcours d’un personnage qui a réellement existé. A ne pas confondre avec le documentaire, qui raconte le réel, celui n’a pas été trafiqué (on l’espère). La version gentille de la définition du biopic serait la suivante : une histoire (souvent incroyable) d’une personne partie de rien (en général) devenant l’un des plus grands artistes qui soient. En n’oubliant pas de saupoudrer de quelques anecdotes croustillantes (et pas forcément utiles) sur son parcours (forcément) retors et (toujours) parsemé d’embûches. Dans le pire des cas, cela se finit en mariage (la vis comica en plus américain) ou pire avec une mort (forcément) tragique. Et emphasée si la personne est jeune (toujours un plus).  On se surprend à aimer le fait de savoir à quelle sauce l’on sera mangé en fonction des aspirations du réalisateur chargé de l’affaire. Comme toute aventure cinématographique en somme. A force d’abnégation et de volonté, le biopic musical est devenu un genre cinématographique à part entière. Et aussi fou que cela puisse paraître, un genre reconnu et assez populaire. Avec ses détracteurs et ses défenseurs. Ses chefs-d’œuvre et ses nanars. Et tout ce qui tourne autour de l’éthique, le voyeurisme, les zones d’ombres. Au risque au final, d’être en pilote automatique, avec une formule bien pensée, et assez interchangeable. Comble de l’ironie, le magazine anglais étudiant indépendant The Boar se fend d’un article équivoque « la formule familiale du biopic musical ». Comme l’écrit Dennis Bingham dans Whose Lives Are They Anyway: The Biopic As Contemporary Film Genre,

    Il ne jouit d’aucune des gloires du cinéma de genre, mais souffre tous les pièges.

    Dennis Bingham

    Le biopic musical a connu ces dernières années une impressionnante renaissance, avec tout ce qui implique de succès financier surtout. Pensez donc, réaliser un biopic musical ne nécessite pas tant d’argent que ça comme pour un film de super-héros. Pour n’importe quel studio, le film musical est un pari sûr. Le budget, même s’il est conséquent, n’arrive jamais à la cheville d’un Marvel par exemple. On utilise les effets spéciaux, la 3D et autres, en dernier recours, pour reconstruire des lieux, des ambiances. Pour le rôle principal, un acteur débutant peut faire l’affaire, moins cher  qu’un Brad Pitt ou un George Clooney. Il n’y a pas d’obligation d’acheter les droits aux artistes, puisque l’histoire peut être montrée, en toute filouterie, comme une « représentation artistique ». Comprenez une interprétation. Certes les droits musicaux sont conséquents, aussi l’accord de la famille ou le budget avocat en cas de procès pour diffamation. Le retour financier est à mesurer sur la base de fans de l’artiste. Comprenez, pour quelqu’un comme Bob Marley, c’est tout bénef… puisque les fans de Bob Marley veulent voir Bob Marley sur l’écran. Un autre point de taille : la curiosité morbide. L’humain est une espèce qui ressent ce besoin de savoir la vérité, surtout sur les choses qui le touchent. Le biopic musical s’intéresse davantage sur les puissantes connexions émotionnelles entre le fan et l’artiste. En soi pas vraiment un crime, mais étant donné que le talent du réalisateur varie beaucoup, cette connexion n’est pas toujours évidente. Pire même, dans le milieu, on se gausse du biopic musical lié au cinéma comme la techno sur l’électro : un mal nécessaire. Voire même, dans une version insultante, comme « appât à récompense ». Il faut voir les résultats qu’Elvis a eu : 3 Golden Globes du Meilleur Acteur, Meilleur Réalisateur, Meilleur Film Dramatique, ou Bohemian Rhapsody qui remporte l’Oscar du meilleur acteur. Une vérité il faut le dire.

    Mais qu’est ce qui plaît sincèrement au public à qui le biopic musical s’offre sans retenue? Comment expliquer un tel engouement ?

    Une pelletée de clichés tu ajouteras

    Le plus douloureux dans le biopic, c’est le cliché. Ne nous voilons pas la face, notre vie est remplie de clichés. Cela est plus problématique pour un genre codifié que le biopic. Codifié le biopic? Etes-vous aveugle? Il n’existe aucun biopic sur Terre ne parlant pas de sacro-sainte rédemption, de drogues et autres paradis artificiels, d’enfance malheureuse ou de succès monstre. Bien entendu, ces informations ne sont pas nouvelles elles se trouvent dans tous les films de tous les genre du monde. Cela devient plus retors lorsqu’ils sont vendus comme « plus-value » comme un objet marketing comme les autres. Surtout pour un biopic. Au risque d’être répétitif, même dans un bon biopic. C’est le cas pour Rocketman, flamboyante biographie d’Elton John, qui commence par une réunion des Alcooliques Anonymes. Celui-ci déroule alors dans une rythmique ultra-calibrée, son enfance difficile auprès d’un père absent (il partira refaire sa vie ailleurs) et une mère fuyante, son ascension jalonnée d’embûches, sa rencontre avec Faust, pardon, son producteur et amant John Reid. Enfin arrivent le succès foudroyant, les ballades musicales, les problèmes d’addiction, et le sexe. Bah oui faut bien vendre! Et autant le dire tout de suite, cela fonctionne plutôt bien. J’ai même pleuré durant certaines scènes et les musiques d’Elton John sont assez iconiques pour se laisser porter par le film. Réalisé en plus par le tâcheron Dexter Flecher qui finira Bohemian Rhapsody, et bien l’ensemble est plaisant, dynamique et réussi. Pourtant, le film n’a rien d’exceptionnel. C’est une rengaine qu’on va déjà vu, voire revu avec plus ou moins d’ardeur. Et des acteurs plus ou moins convaincants. Il n’est pas difficile de faire un bingo de biopics musicaux,  de cocher la fameuse case « enfance trouble » et de constater que votre pauvre grille est déjà noircie. Oups.

    Suivre la vie des artistes que l’on aime est une chose, voir le même chemin recommencer encore et encore en est une autre. D’ailleurs il n’est pas difficile de constater que c’est toujours les mêmes clichés qui reviennent. Enfant abandonné (Get On Up, Rocketman, Ray, Bob Marley One Love) ou ignoré (I Wanna Dance With Somebody, Cloclo, Dalida) ou bien enfant incompris (Back To Black, Bohemian Rhapsody, The Rose, Elvis), voire carrément exploité (Respect, Selena, La Môme, Judy). Bref, y’en a pour tout le monde. Et quand cela grandit, pas mieux. L’adolescent est furibard et commence ces petits concerts à la va-vite avant de rencontrer comme par miracle (cela existe hein), la ou les personnes qui flatteront son égo. Puis la valse des producteurs et de l’argent commence. Avec toujours les mêmes attentes. Et les mêmes résultats. Un frisson d’amertume me secoue. Surtout quand on sait que les acteurs et actrices, ont toute la force du biopic qui repose sur leurs frêles épaules. Quand ils savent jouer. C’est le cas pour la majorité des biopics, même dans un film décevant comme Bohemian Rhapsody, avec un Rami Malek en Freddie Mercury plus vraie que nature en dépit de fausses dents proéminentes risibles. Austin Butler dans Elvis, est impérial et m’a arraché des larmes à la fin du film avec l’interprétation de Unchained Melody en mode fin de vie. Bette Midler est vibrante et magnifique dans le vrai-faux biopic The Rose en fausse Janis Joplin tarée mais touchante. Le film se laisse voire par la simple magie d’un jeu d’acteur convaincant qui pourrait fournir l’excuse de voir un biopic. Seulement ce n’est pas le cas pour tout le monde. On zappera vite sur le téléfilm odieux Man in the Mirror: The Michael Jackson Story avec un Flex Alexander aux fraises. Et que dire de Bob Marley One Love avec un Kingsley Ben-Adir complètement pété, la bouche constamment ouverte et un acting absent (sauf vers la fin). Ou encore Back To Black avec Marisa Abela qui souffre de la comparaison et qui n’arrive pas à porter les épaules de la chanteuse écorchée au point d’en faire une pâle copie destinée aux costumes d’Halloween les moins inspirés. Quand cest parfois même la ressemblance qui fait défaut comme pour I Wanna Dance With Somebody ou l’actrice Naomie Ackie, pourtant convaincante, passe pour être une intermittente du spectacle tentant vainement de ressembler à Whitney… Re-oups.

    Cela prouve bien que même si les clichés existent et pullulent dans le biopic, le charme du film repose en grande partie sur l’acteur principal. En gageant qu’il joue bien et se démarque. Ce qui fait, parfois (voire presque toujours) effondrer l’édifice de l’incrédulité. Je ne dis pas que faire étalage d’une vie difficile n’est pas une bonne chose. Elle est problématique lorsqu’elle est simplement cosmétique… au point de rendre le film ennuyeux. Les décors reconstitués ne sont que de vagues décors sans âme, les personnages importants de l’histoire ne sont là que pour faire de la figuration, les problèmes sociétaux sont passés à la trappe. S’attarder sur des problèmes de fonds, voire politiques, est toujours risqué, mais plus convaincant que de faire une grosse et bête hagiographie sans saveur. Certains films y parviennent, comme All Eyez On Me ou le sulfureux Straight Outta Compton parlant de bavures policières dans les années 90 avec férocité et violence. Mieux, ces récits s’imbriquent dans une réelle prise politique s’entremêlant logiquement avec un parcours musical engagé et fort. Citons Selena, qui malgré son caractère film pour ados sur Selena Quintanilla, parle de la communauté latino avec une rare profondeur et une douloureuse lucidité. On y critique Reagan et sa politique raciste, on parle de la difficulté des latinos à percer dans la musique, surtout les femmes. Ce qui rend le film moins inoffensif qu’il n’y paraît. On peut parler de Lady Sings the Blues, vibrant hommage à Billie Holliday par Eartha Kitt qui raconte sans fards des rafles policières sur des Noirs, de la ségrégation et du militantisme. Même The Rose se permet de montrer le New York crapoteux des années 70, avec ses peep-shows, ses cinémas porno et ses drag queens un peu trop avinées, montrant un instant, l’envers du rêve américain. Même un film comme Tina, avec l’excellente Angela Bassett, parle de violences conjugales avant MeToo, voire de manipulation mentale et de viol conjugal, une première. Mais à côté de ça, un trop grand nombre de films se complaît dans une surenchère dispensable de clichés fumeux n’existant que pour servir leur but : émouvoir. Si le baroque et l’excès peuvent être réussis et même aider le récit comme c’est le cas pour Elvis, l’inverse est possible. Citons Love & Mercy sur les Beach Boys et son rythme lancinant et mélancolique, qui sied parfaitement à ce génie qu’est Brian Wilson. Un chef d’oeuvre du genre comme Control sur Joy Division est le parfait exemple de la mesure et de la minutie dans sa mise en scène en noir et blanc épurée. Une leçon qui hélas, sonne dans le vide, au vu des résultats moyens que l’on a recueilli ces dernières années. Mais le pire reste à venir.

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    Autre paradoxe du biopic musical : la réalité tu transformeras

    Autre point fâcheux, une tendance trop vive à modifier la réalité. C’est un comble quand on vise à montrer de façon « véridique » la vie de notre artiste préféré. La encore, de nombreux griefs extérieurs s’ajoutent aux problèmes. Straight Outta Compton, produit par Dr Dre et Ice Cube enjolivent la genèse de leurs hits pour mieux coller aux violences policières montrées à l’écran, ou bien la reformation de NWA qui en réalité n’a jamais eu, Eazy-E décédant trop tôt pour cela. Il ne faut pas oublier que la famille de l’artiste, si elle existe encore, a un inébranlable droit de regard sur le patrimoine artistique de l’artiste. L’ennuyeux Back To Black ose dépeindre Mitch, le père d’Amy comme un type formidable, alors qu’il n’a jamais été que le pauvre idiot et le père absent dont Amy souffrira longtemps. Et qui d’une certaine manière, a conditionné sa relation avec les hommes. Et bien il est producteur du film pardi. Et que dire de la relation extrêmement problématique entre Blake et Amy, dépeinte comme un film romantico-gothique, alors qu’il s’agit d’un rapport de force toxique et dégénéré où la drogue et l’alcool coulent à flot au point d’avoir tué Amy. Non. On se permet d’enlever des moments tout bonnement essentiels pour laisser une copie pâle et dangereuse comme Bohemian Rhapsody ou l’homosexualité de Mercury est cachée, voire omise par « pudeur ». Pardon? Je pense que toute personne saine d’esprit à qui on demande ce que signifie gay vous répondra Freddie Mercury sans hésiter. J’ai envie de hurler, mais ce n’est hélas pas la seule chose problématique dans ce film, ni dans les autres d’ailleurs. Get On Up sur James Brown ne parle que très peu du caractère violent, dominateur et psychopathe de James Brown sur les femmes. Parce que vous comprenez, il fut abandonné enfant par ses parents et par sa mère, et on a un beau biopic tout frais à vous proposer, ce serait bête de dépeindre le sujet du film comme un monstre. Ajoutons-y une auto-censure très gênante sur les fêtes alcoolisées dont il a été l’investigateur et vous avez un cocktail malsain de masculinité toxique. Cela devient pire lorsque cela parasite le processus créatif et les chansons produites par l’artiste dont on parle. Dans Back to Black, on réussit l’extraordinaire exploit de montrer très peu de scènes musicales pourtant fondamentales pour Amy qui a su remettre au goût du jour la soul des années 60 ! Tout cela au profit d’historiettes familiales et sentimentales pas franchement passionnantes. 

    Ce qui aurait pu aider à une certaine compréhension de la vie d’un artiste brise littéralement cette volonté de montrer la « réalité« . Et se permet même de tordre vicieusement le propos du film en proposant une version complètement à côté de la plaque. On peut tout de même remercier cette tendance de « réhabilitation » qui permet de remettre à leur place beaucoup de choses oubliées importantes. Notons la première épouse de Johnny Cash dans le magnifique Walk The Line, Vivian Liberto, dépeinte comme une femme BLANCHE hystérique refusant toute vie normale à Cash. Et réduite à une tache d’encre dans le futur couple June Carter et Cash. Triste quand on sait que cette femme a énormément aidé son mari, qu’elle était d’origine NOIRE métisse et militante, et qu’elle souhaitait vivement que son époux ait du succès. Le documentaire « Vivian & Johnny » réalisé par Matt Riddlehoover et sorti en 2020, réhabilite enfin le premier couple Cash. Les nombreuses interviews des collaborateurs, proches, voire anonymes sur le véritable visage de nos idoles contribuent à démystifier leur aura et les rendre plus humains, et plus problématiques. Pour un Dr Dre, un Eazy-E ou un Ice Cube, combien de femmes humiliées, battues, saignées à blanc ? Le témoignage déchirant de Michel’le, chanteuse de hip hop, à Gawker en 2015, sur ses affrontements physiques avec Dr Dre et Eazy-E, en est la preuve. Son personnage n’est pas présent dans le film par ailleurs, bien qu’elle ait tenu une place importante au sein de NWA. Encore une fois, preuve que la réalité l’emporte toujours. Même si elle contient des vérités pas toujours à dire ou entendre. Ceux qui sont encore vivants peuvent témoigner mais ceux disparus ont emporté avec eux leurs vérité et leurs propos. Ce qui rend la réalité du biopic musical tordue et forcément remaniée. Donc un film qui était au final, toujours prévu pour se planter ?

    Un succès certain, tu remporteras

    Malgré tous ces écueils, le biopic est populaire. Encore plus maintenant ou les technologies évoluent et permettent des univers plus vrais que nature. Mais le retour sur recette peut parfois s’avérer épineux. Exemple : le studio indépendant anglais GK Films, en charge de Bohemian Rhapsody (responsable de Tomb Raider, Victoria ou encore Dark Shadows) bénéficie de 55 millions de dollars de budget pour le film. Un budget très inférieur à un Marvel, mais conséquent pour un studio de cette envergure. Malgré un succès record de 288 millions de dollars aux USA et près de 910.8 millions de dollars ans le monde, le studio n’a eu aucun bénéfice net en raison de ses innombrables dépenses. S’ensuivra d’ailleurs un procès entre le scénariste Anthony McCarten et le studio, pour une perte de 51 millions de dollars. Cependant, le procès semble perdu d’avance car selon le studio, Mc Carten n’est redevable d’argent que via sa définition de “produit net”. On pourra donc compter sur le merchandising et la réédition OBLIGATOIRE (et presque risible) des albums de Queen. Qui de toute façon connaîtront le succès : le groupe n’a jamais été aussi riche qu’à la sortie du film. On peut toujours compter sur le merchandising, les goodies et autres symboles de la consommation pour amortir les coûts. Bob Marley : One Love a remporté dès sa première semaine près de 700 000 dollars et a même dépassé Rocketman en terme de recettes : 96,9 millions de dollars rien qu’aux Etats-Unis. Que dire des films cités plus haut, nuls ou pas nuls, ils ont (presque) tous franchi la barre des 30 millions voire des 50 millions de recettes. Avec parfois des records absolus comm Elvis et ses 280 millions de dollars de recettes dans le monde. Les articles de presse ne tarissent pas d’éloges sur la formule « bankable » du biopic musical, n’hésitant pas à parler de « poule aux oeufs d’or » ou de « machine à cash ». A voir les scores dithyrambiques de ces films, on ne peut que leur donner raison.

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    En revanche l’accueil critique est plus mitigé. Voire carrément tiédasse. Des films comme Bohemian Rhapsody ou Back To Black n’ont pas fait l’unanimité. Télérama parle du premier comme d’un « biopic taillé pour le culte » contenant un « chapelet d’inexactitudes et d’omissions ». Ecran Large se fend d’un « portrait qui Queen » et descend logiquement le film pour sa paresse scénaristique. Les Inrocks parlent d’un film « beaucoup trop officiel » pour faire vrai, Libération d’une « vacuité sidérante » ou le Monde d’une « biographie sans audace ». Quand Back to Black souffre de « d’un récit indigne » (le Figaro), ou d’une « Amy édulcorée » (le Devoir) et « d’un récit à l’eau de rose indécent ! » (la Presse). Oui, la critique n’est pas tendre car la critique n’est pas dupe. Et ce n’est ni une choucroute factice ou des dents de carrelage fausses qui vont arranger les choses. La presse indépendante de Net se fend d’articles laconiques sur la surenchère de biopics musicaux à venir. Pire, elle se montre complètement indifférente aux nombreuses sorties déjà prévues par les studios en date, prophétisant une mauvaise critique mais un succès certain : le biopic de Bob Dylan avec Timothée Chalamet, les 4 films sur les Beatles, ainsi qu’un futur film sur Michael Jackson. Et pas d’inquiétude à avoir sur la réception du milieu du cinéma, elle sera de toute façon établie. Il faut voir les nombreuses récompenses du cinéma qu’a obtenu Elvis : 4 Oscars Australiens (AACTA), Golden Globe du meilleur acteur, 2 BAFTA, 8 nominations aux Oscars. Bohemian Rhapsody rafle 4 Oscars, 2 BAFTA, et 2 Golden Globes. Le biopic musical n’est pas qu’une machine à cash, elle est aussi une usine à prix. Et ça, tout le monde dans le milieu l’a bien compris. S’ensuit alors une pelletée de nouveaux documentaires, mixtapes inédites, témoignages rares et précieux, bref n’importe quoi pour alimenter le mythe et attirer les spectateurs. Et le pire c’est que tout le monde s’y est mis, des anciens pontes de la série moderne comme HBO comme le streaming légal comme Netflix ou Amazon Prime ! Et vu le « peu » de moyens demandés, ce serait bête de s’en priver…

    Un biopic musical discutable, tu auras crée ?

    On ne le sait que trop bien, le biopic musical a le vent en poupe. Décrié, conspué même par certains médias mainstream, le genre connaît malgré lui une étonnante apogée. Etonnante, oui, à cause de tous les points que j’ai cité auparavant. Malgré les écueils évidents dont tombent la plupart des biopics, le genre est aussi populaire que les films Marvel, à en croire The Guardian dans un article instructif. Dans un marché aussi concurrentiel que le marché américain, le biopic est une bouée de sauvetage bienvenue qui cumule prix, honneurs, argent et renommée. Et la source n’est pas prête à se tarir, on cite les adaptations des vies de Grateful Dead, Billy Joel, Boy George, Maria Callas, Linda Ronstadt, Fred Astaire, Carole King, George Michael, les Bee Gees, et Keith Moon à venir. Et tant pis si l’on vient à gommer des contours peu reluisants pour rendre le tout plus glamour. Et pourtant, malgré tous ces mauvais points, il n’est pas toujours nul. Des exceptions confirment la règle, mais curieusement, le biopic est plus intéressant quand il n’est pas biopic, comme c’est le cas de The Rose, ou le génalissime Walk Hard : The Dewey Cox Story, parodiant le genre du biopic avec intelligence, humour et gravité.

    Discutable, oui, le biopic musical peut l’être. Mais c’est oublier le travail formidable de la machine hollywoodienne. Les acteurs sont dans leur grande majorité talentueux. Le délire fatiguant de folie visuelle qu’est Elvis est incroyable d’inventivité et de recherche. Rocketman n’est poignant que lorsqu’il lâche les rênes de son parcours calibré et qu’Elton parle aux fantômes de son passé. Ray émeut quand Ray Charles retrouve sa mère dans une autre temporalité où ils se parlent enfin. Même le décevant Bohemian Rhapsody, arrive à plaire dans ses trop rares scènes intimistes ou Mercury se retrouve face à lui-même. La déchirante scène de fin de The Rose me hante encore, même si dans un parcours fracassé, c’était inévitable. Même l’indifférent Kingsley Ben-Adir dans Bob Marley One Love réussit à émouvoir dans une séquence onirique ou il croise le héros de son enfance, Haïle Sélassié Ier. Les seconds rôles sont pour la plupart inoubliables : l’excellent Gwylinn Lee joue un Brian May plus vrai que nature, Richard Madden est machiavélique en John Reid, amant retors d’Elton John. Même les compositions de Forest Whitaker ou Audra McDonalds dans Respect sur Aretha Franklin sont à noter. Et que dire du rôle de la douce June Carter interprété par une Reese Whiterspoon bluffante et magnifique.

    Le biopic musical n’a jamais été aussi paradoxal. Se voulant grand et original, il ressort calibré et policé pour le grand public. Se rêvant fiévreux et insolent, il est souvent consensuel et aseptisé. Prouvant qu’il est un genre à part entière, il n’évite pas les écueils propres à tout genre cinématographique. Mais comme tout genre, il a ses nanars et ses réussites. Et comme tous les genres, il est fascinant, irrécupérable, parfois intéressant, souvent décevant. Et je préfère disparaître que de vivre dans un monde où Love & Mercy, The Rose, Control, Tina ou Ray n’aient pas existé.

  • Frutiger Aero, techno-rêve éclatant

    Frutiger Aero, ou l’Homme et la Nature sont réconciliés par le biais de la technologie. Sous ses dehors lumineux et optimistes, se cache la nostalgie d’un monde idéal perdu. 

    L’on sait ce constat : lorsqu’on découvre une nouvelle technologie, c’est l’effervescence. L’Homme se complaît à penser à un futur radieux où toute forme vivante vivrait en harmonie avec un monde fait de mégaoctets et de bits. Un univers éclatant fait de couleurs saturées à l’extrême, de ciels toujours bleus et de pelouse bien tondue. S’entremêlent des éléments exotiques, des splashs d’eau pure et des rondeurs rassurantes. Le bleu, le vert et le pastel nous englobent d’une aura protectrice, tel est Frutiger Aero. Le futur est beau, le futur est parfait. Fini les interfaces et pixels tout durs du début de l’informatique, et place aux grands espaces. Ce qui n’aurait pu qu’être qu’une blague de graphiste un peu trop zélé allait pourtant marquer toute une décennie. Dégradés scintillants, formes maximales, couleurs éclatantes allaient alors devenir la norme publicitaire du troisième millénaire. L’arrivée de l’internet grand public, le boom des technologies et du World Wide Web contribuèrent à rendre Frutiger Aero incroyablement essentiel. La croyance en un futur radieux était réel. Les promesses optimistes sur un avenir meilleur, étaient cristallisées dans ces environnements purs et lumineux. Dans un monde ayant basculé dans l’ultra violence et le déferlement d’images toujours plus terrifiantes, Frutiger Aero apparaissait comme une bouée de sauvetage. Jusqu’à littéralement déborder de son cadre informatique pour se retrouver dans des packaging de lessives, des jeux vidéos, des pubs pour du soda, voire même dans l’architecture et le design d’objets. Pas mal, pour une tendance qui aurait vécu plus de dix ans et qui connaît d’ailleurs une certaine résurgence. Sous les nuages, et ces environnements vivifiants, se cachaient plus qu’une simple interface Windows…

    Esthétique des années 2000 : Frutiger Aero, techno-rêve éclatant - Alworld.fr

    Frutiger Aero, débuts prometteurs

    Les prémisses de Frutiger Aero pointent leur nez en 2001. Pourtant, cette esthétique n’a pas encore hérité de son nom actuel. On préféra le terme plus générique de Web 2.0 Gloss en référence aux nombreux reflets présents dans son design. Frutiger Aero naît  avec la venue des systèmes d’exploitation Windows XP et Mac OS X. Ces deux rivaux allaient définitivement changer le visage de l’informatique grand public avec leur interface simplifiée, leurs couleurs saturées et leur amélioration technique (fini le BSOD et les plantages). Couplés à l’explosion d’Internet grand public, ils avaient tout pour plaire et pour s’imposer. Vous devez certainement vous souvenir de « Bliss«  (ou paysage bucolique ou Colline verdoyante dans la langue de Molière) le fond d’écran emblématique de Windows XP. Ces plaines californiennes (devenues vignoble depuis) sont restées dans l’Histoire comme le fond d’écran le plus célèbre de Windows XP. Un ciel d’un bleu pur, aux nuages cirrus diffus, surplombant une colline verdoyante d’un vert parfait. La photo, réalisée par le photographe américain Charles O’Rear, avait été réalisée avec le filtre Velvia de Fujifilm qui permettait un rendu éclatant des couleurs sans retouche. Devenu culte, Bliss fut copieusement parodié, détourné, retouché, figurant sur du merchandising de toute sorte. Ajoutez à cela une interface novatrice pour l’époque, confortable pour les yeux et attrayante pour travailler. L’on venait de créer un ensemble bien pensé pour le futur et le grand public. C’est aussi l’âge d’or du skeuomorphisme, cette esthétique qui cherche à se rapprocher au plus près du réel. Boutons archi-détaillés, icônes très travaillées, rendent l’interface rassurante et ludique. L’on peut dire qu’il fut porté aux nues par Mac OS X, dont les aspect de verre poli et aux couleurs métalliques étaient le pendant « doré » de XP. 














    Ironie du sort, le nom du thème dans Windows 7 se nommera… Aero. Une petite pique de Microsoft face au thème Aqua de Mac. Quant à « Frutiger », cela vient de la typographie utilisée par le thème Aero, créée par le typographe suisse Adrian Frutiger. Cette police se caractérise par des formes pures, rondes et bien proportionnées. Elle fut créée pour la signalétique d’aéroports (Roissy-Charles-de-Gaulle en 1969) ou de lieux culturels (Alte Pinakothek de Munich en 1997). Lisible, pensée pour tout le monde, incroyablement iconique, la police est devenu incontournable depuis. Erik Spiekermann, professeur de l’université des arts de Brême l’a nommée « meilleure police de caractères générale de tous les temps« . Une belle revanche pour une police qui avait été difficile à vendre un premier temps. A force d’abnégation et de reconnaissance, elle fut la cinquième police la plus vendue de la célèbre fonderie Linotype. 

    Le Vert, le Bleu et la rigueur suisse étaient décidément les piliers de Frutiger Aero. L’on aperçoit dans les mêmes années du début d’Aero (2001-2005) cette même esthétique sur des sites internet, des interfaces de gestion ou de bureautique. La technologie Flash, accessible à tous, permet de réaliser de sites internet dynamiques avec effets travaillés et animations jamais vu auparavant. Et puis finalement, ces couleurs métalliques et sereines vont tout aussi pour des logiciels comme Windows Media Player, ou encore des menus de consoles de jeu. Le confort visuel est de mise : on tranquilise l’utilisateur et on l’enthousiasme avec des graphiques édulcorés. Le troisième millénaire pointe le bout de son nez et se doit se parer de ses meilleurs atouts pour conquérir la surface du globe. Sans surprise, Frutiger Aero était tout nommé pour cela. Sauf qu’il allait un peu trop bien y arriver…

    Apogée techno bleue & verte 

    Windows Vista sera le fer de lance de l’adoption de Frutiger Aero auprès du grand public. Si le système est resté dans les annales pour son plantage quotidien et ses grandes insécurités, son aspect graphique en a marqué plus d’un. Le style « Aero » est plus marqué, avec des icônes toujours plus brillantes, plus détaillées, aux couleurs rassurantes. L’aspect est calme et inspire la confiance. Le bleu et le vert se déclinent sous différentes nuances, avec des lignes diffuses blanches tout autour et des halos de lumière pure. C’est le Aero poussé à l’extrême, la sophistication ultime de Frutiger Aero. Le début de la 7ème génération de consoles va faire la part belle à Aero avec la Nintendo DS Lite, la Wii, la PlayStation 4. Le futurisme Y2K, mal dégrossi et métallique, s’était peu à peu fluidifié pour paraître plus grand public, donc plus accessible. Pas étonnant que les sociétés technologiques aient jeté leur dévolu sur Aero pour montrer leurs produits sous leur meilleur jour. La technologie s’humanise, inclut un naturalisme franc, tend la main vers un futur de tous les possibles. Il y a cette croyance tenace que la technologie sauvera le monde et le rendra meilleur. Il faut dire que l’époque n’aide pas vraiment à soutenir cette idée. Les conflits mondiaux éclatent, les tensions sociopolitiques vacillent à cause du terrorisme, nous sommes dans l’ère du complot et de l’attentat. Pas tellement Aero, mais les visuels tranquilisants de ce dernier nous rassurent et nous rappellent que tout est encore possible. Un constat que l’on observe toujours chez Frutiger Aero, curieusement.






























    Le futur est beau, le futur est bon, le futur est propre. Tout le monde s’engouffre alors dans la brèche et cette esthétique du clean va sérieusement devenir une trend. Tout le monde suit : voitures hybrides du nouveau millénaire, crèmes de jour maxi-hydratantes, savon pour les mains même, eau pure !! Constat : toujours les mêmes couleurs bleues et vertes plus ou moins saturées, grandes gerbes d’eau, poissons exotiques et autres bulles pullulent dans les publicités de l’an 2000. L’on veut rendre l’horizon lointain plus accessible, plus sûr et plus confortable. Même si l’étiquette Aero n’était pas véridique pour tout le monde, cette ambiance a profondément influencé la publicité du nouveau millénaire. Encore plus fou, les nombreuses sociétés de stocks d’images inondèrent leur base de données d’environnements toujours plus vivifiants. Frutiger Aero ne s’arrêta pas en si bon chemin de nombreuses sous-tendances elles se développèrent, plus ou moins liées à Aero. Citons Frutiger Aurora, avec ses visuels d’aurore boréale faisant les beaux jours de Vista et Seven, Frutiger Eco faisant la part belle à l’écologie et aux énergies renouvelables naissantes. Ou encore le Dark Aero, popularisé par Seven, avec une coloration plus sombre et métallique. D’autres mouvements étaient dans l’air du temps comme le Cleancore (ou Hygienecore), cette tendance du « propre » aux visuels aquatiques et aux couleurs douces. Le design d’espace s’empare de l’affaire, et les open spaces autrefois si grisâtres se parèrent de milles couleurs. Reflets irisés, bureaux aux formes arrondies et polies, dominante bleue et verte même sur les murs, aquariums chatoyants firent leur entrée. Le design d’objet ne fut pas en reste avec les iPod Nano et toute la gamme iPhone, aux courbes parfaites et aux couleurs franches, les souris aquariums, ou la gamme Nintendo Ds Lite, déclinée en de délicates couleurs pastel.

    Mais comme toute explosion, la lassitude et les attentes du public allaient logiquement mettre fin à cette tendance.

    Déclin de Frutiger Aero… et Neo Aero

    Les écrans toujours parfaits et scintillants finissent par lasser. Le skeuomorphisme se meurt doucement de sa belle mort, laissant place à la tendance Flat Design. En termes de graphisme, c’est l’exact opposé de Frutiger Aero : couleurs flash mais mattes, aplats simples mais efficaces, formes franches, finis les dégradés, les trombes d’eau et les poissons-clowns. On peut situer la mort de Frutiger Aero aux alentours de 2012, avec la venue de Windows 8 et 10, d’iOS 7 pour Apple et de l’échec public de la Wii U. Une nouvelle forme artistique apparaît dans les bureaux de la Silicon Valley : le Corporate Memphis. en hommage au groupe d’artistes italiens « Groupe de Memphis ». Ce style d’illustrations vaguement cubistes aux aplats de couleurs criardes, devient la nouvelle tendance des GAFAM et des années 2010. Aero finit par disparaître. Enfin pas complètement, puisque son esthétique du propre et du sain abonde dans les entreprises de nettoyage, de médicaments ainsi que pour des chaînes de télévision d’Europe de l’Est. Le style retombe progressivement dans l’oubli… jusqu’en 2017.

    Cette année 2017 voit l’apparition d’un revival du genre. Déjà le nom « Frutiger Aero » est donné à cette tendance par la photographe américaine Sofi Lee, membre du Consumer Aesthetics Research Institute. Elle donne enfin une légitimité à cet environnement marquant des années 2000 en parlant de « maximalisme » et même de « rétro-futurisme ». C’est alors que toute une génération de jeunes millenials, forcément obsédés par la nouveauté, redécouvre Frutiger Aero. A la manière d’un Walkman abandonné dans un tiroir qu’on se plaît à revoir d’un autre oeil. La trend #frutigeraero devient populaire sur TikTok et l’on s’étonne de voir la génération Z se pâmer devant des fonds d’écran Windows ! Pourtant le résultat est là : Frutiger Aero renaît. Mais qu’est ce qui explique un tel engouement ? Surtout pour des jeunes nés bien après les années 2000 ? En 2023, Amanda Brennan, ancienne responsable éditorialiste de Tumblr, explique que Frutiger Aero est optimiste, et qu’il y a beaucoup d’espoir dans un futur proche. De plus l’aspect « écolo » de Frutiger Aero est davantage apprécié par la nouvelle génération plus sensible à la question environnementale. Il y aussi le besoin de se réapproprier les choses du passé, de porter un regard neuf sur l’ancien monde. Dans une époque aussi agitée que la nôtre, l’ambiance rassurante d’Aero apparaît comme une bouée de sauvetage et un moment d’évasion salutaire. Il est assez déroutant de constater que Frutiger Aero, a commencé comme une conception d’entreprise pour finir par devenir un vrai système graphique étendu. Impressionnant mais pas nouveau, que le genre ait muté vers les années 2020 en Néo Aero, une nouvelle forme modernisée de Frutiger Aero. Les débats sur Twitter font rage et le board /frutigeraero sur Reddit n’a jamais vraiment désempli, les playlists sur Spotify estampillées Aero pullulent. Toute une nouvelle population de jeunes fans se complaisent à discuter de fonds marins, d’interfaces hypertrophiées et de logos luisants de lumière. Les boutiques Etsy vendent des posters de dauphins aux éclaboussures d’eau transparente abondent, et les e-shops de vêtements proposent  des crop-tops de feuilles et de bulles volant dans le ciel. A croire que l’adage « la mode est un éternel recommencement » pourrait bien s’apparenter à Frutiger Aero. La preuve que c’est bien dans les vieux bits qu’on fait les meilleurs concepts.

    Certes, le monde où la Nature et la Technologie cohabitent en toute harmonie n’a pas existé, mais on peut toujours en rêver. Pendant un temps tout ce qui constituait les entreprises du monde ont voulu humaniser leur travail. Elles y sont parvenues pendant un temps. Et ont laissé derrière elles une traînée de bulles remplies d’espoir. Et dans une existence parfois difficile, c’est toujours bon d’en prendre.

    Esthétique des années 2000 : Frutiger Aero, techno-rêve éclatant - Alworld.fr

  • Pourquoi « The Dark Side Of The Moon Redux » de Roger Waters m’enquiquine

    The Dark Side of The Moon Redux, une tentative ratée. Une oeuvre opportuniste visant à panser les plaies d’un égo malade. Une belle pelletée de bonnes idées gâchées.

    On aurait pu s’attendre à un coup de maître de la part du légendaire Roger Waters, qu’on ne présente plus. Membre fondateur de Pink Floyd, auteur de la magnifique « Money ». Jetez moi The Wall en l’air, Money est la meilleure chanson de Pink Floyd. Arrangeur de génie, musicien avant-gardiste, bref, les superlatifs manquent pour décrire Roger Waters. On vous fait croire sur ce disque qu’une version plus calme et plus acoustique aurait pu vous faire transporter. Mais la vérité n’est pas celle-ci. On peut même parler de ratage monumental. Avec « The Dark Side of The Moon Redux », on se retrouve à devoir composer avec un squelette dépouillé de toute richesse. Si la refonte peut apporter du sang neuf, force est de constater que cela devient assez bavard dans ce cas de figure. Dans cette histoire, il n’est pas question que de musique mais aussi de composer avec l’égo surdimensionné d’un artiste : Roger Waters himself. Membre fondateur de Pink Floyd, il est de notoriété publique qu’il n’a aucune sympathie pour ses anciens membres et qu’il tient à loisir des propos controversés. Désireux de réécrire proposer une autre histoire à un album précurseur, il ne fait que mettre les pieds dans le plat. Ce qui aurait pu être une relecture intéressante d’un grand disque n’est qu’une tentative ratée de sauver les meubles. Derrière un ratage, se cache aussi une guerre d’égos, le sacro-saint argent et la crédibilité artistique.

    Pourquoi "The Dark Side Of The Moon Redux" de Roger Waters m'emmerde

    La refonte, cheval de Troie artistique?

    L’histoire de la musique, longue comme le bras, regorge de drames et de scandales dues à des refontes un peu trop poussées, de disques légendaires. Parmi ces exemples, on peut citer le « Let It Be… » des Beatles, en version « naked » (nue) dépouillée des orchestres lourdingues de Phil Spector que John Lennon détestait. Ou encore les réenregistrements des disques de Metallica en 1999 qui causa une césure au sein du groupe et l’incompréhension des fans. On peut citer aussi la célèbre chanson « Stairway To Heaven » de Led Zeppelin, que le groupe Spirit reprit en version instrumentale, « Taurus« , pour bien expliquer à tous que la partie guitare avait été écrite par leurs soins, puis volée… Une horrible histoire, célébrée par une grosse bataille juridique commencée en 1971, et qui s’acheva… en 2020. D’autres cas sont a noter, plus originaux. Comme la ressortie de presque tous les albums de Taylor Swift en « Taylor’s Version » par exemple. Ces albums sont ressortis pour contrer les exactions dégoûtantes d’une crapule appelée Scooter Braun. Homme d’affaires proche de Kanye West, il rachète alors le label Big Machine Records et le revend à un fond d’investissement, ce qui dépossède Taylor Swift de racheter ses droits justement. Les « Taylor’s Version » s’avèrent être intéressants dans leur réécriture et incluent même des nouveautés bienvenues pour les « Swifties » du monde entier. Un cas positif de refonte, couplée à une volonté de se réapproprier son travail tout en satisfaisant les fans du bien fondé de la pratique. Jusqu’ici tout va bien.

    Mais la refonte est un peu l’équivalent de la guerre de Sécession, avec une opposition Nord / Sud qui fait encore rage aujourd’hui. Mis à part le contexte de Taylor Swift que je considère comme positif, l’histoire ne nous a pas offert de belles opportunités de refonte. Comme les exemples cités plus haut, la refonte était vue par certains puristes comme 1/ une belle opportunité pour se faire de l’argent, 2/ essayer de gommer les « bobos » pour rajouter des trucs un peu inutiles par devant. Dans le fond, ils n’ont pas tort. The Guardian se feint d’un article équivoque sorti en 2018 « qu’est ce qui prend les artistes de remodeler leurs albums? ». L’article souligne avec justesse la mode des anciennes gloires de « dupliquer » leurs succès d’antan à la sauce moderne pour coller plus à l’époque. Kate Bush publia « Director’s Cut » en 2011, ensemble de maquettes issues de The Sensual World ou The Red Shoes, avec des arrangements plus en accord avec son goût actuel. Scandale dans le milieu de la pop ou tout est plus ou moins figé. A l’ère du streaming pourtant, et son besoin de toujours étoffer un catalogue toujours plus conséquent, la refonte apparaît comme un sanctuaire. De nouvelles chansons, de nouveaux horizons et de nouveaux auditeurs. Mais à quel prix?

    Aussi étrange que cela puisse paraître, ce genre de pratique existe depuis longtemps dans le métal. Il n’est pas rare que des débutants enregistrent avec les moyens du bord leur musique, puis, le succès aidant, réenregistrent le tout avec plus de moyens. Avec plus de puissance, plus de force qu’auparavant. Mais on peut rarement citer de bonnes surprises. En 2014, le groupe américain de trash métal Flotsam & Jetsam ont revisité leur album No Place for Disgrace. Problème, métal ou non, le résultat n’a pas été à la hauteur des fans. L’Encyclopaedia Metallum s’est feint d’une explication ironique en forme de « fuite artistique ». On peut citer aussi l’envie de refaire revivre ses classiques à la nouvelle génération. Des groupes comme Def Leppard, Electric Light Orchestra ou encore Squeeze ont balayé leur catalogue et réenregistré leurs classiques aussi proches que les originaux. Même si une telle décision fait hausser les sourcils, on peut saluer la nécessité de captiver un autre public.

    Mais bien entendu, les piécettes sonnantes et trébuchantes sont aussi une bonne excuse de refaire un album. Dans le temps jadis, les maisons de disque étaient toutes puissantes, disposant des droits à long terme des enregistrements de leurs protégés. En 1993, le groupe Suicidal Tendencies avait refait une seconde version de leur premier album car pas assez soutenu par leur major, Frontier Records. Squeeze, parlons d’eux encore, invitent même les pubards et agences de com qu’ils étaient « ouverts » aux opportunités commerciales pour gagner des droits décents sur leurs chansons. Pour sûr. Mais cela permet de grandes dérives, comme avec Ozzy Osbourne. En 2002, les rééditions de Blizzard of Ozz et Diary of a Madman furent réenregistrés… sans la participation de Bob Daisley et Lee Kerslake. Pourquoi ? L’argent, encore, les deux lascars ayant fait équipe pour poursuivre en justice leurs bosss pour royalties non payées. En réponse, on gomma leur présence dans la réédition des albums. Pour se dédouaner, Sharon Osbourne, compagne d’Ozzy, affirmait que le caractère de Kerslake et Daisley était abusif et injuste. Le scandale fut retentissant et l’issue, malheureuse pour les deux partis. Kerslake et Daisley perdirent leur procès sans dédommagement, Sharon et Ozzy furent lourdement critiqués pour leur vindicte, et les éditions ultérieures furent reprises à l’identique. Un coup de glaive dans l’eau et beaucoup de bruit pour rien donc. 

    Avec ces affreuses histoires, on peut comprendre que la refonte essuie beaucoup de revers. Arracher aux maisons de disque la liberté artistique, reprendre le contrôle de son travail, et gagner de l’argent dessus, les intentions sont louables. Les exécutions un peu moins. Hélas pour nous, The Dark Side of The Moon Redux boxe dans une autre catégorie. L’album se paie le luxe d’y ajouter ce que je déteste le plus dans la musique en général : l’égo.

    Pourquoi "The Dark Side Of The Moon Redux" de Roger Waters m'emmerde

    The Dark Side of The Moon Redux : crise d’égo

    Qu’on soit bien clair. Les personnalités problématiques sont aussi légion dans le domaine de la musique. Sur CERTAINS cas (j’insiste lourdement là dessus), il peut y avoir une séparation possible entre l’artiste et son travail. Mais il faut avouer qu’à partir d’un certain stade, c’est pratiquement impossible. Waters n’est pas un enfant de choeur, et il le sait très bien. Le documentaire édifiant de « The Dark Side of Roger Waters » produit par la BBC en est un bon exemple. Dépeint comme un antisémite, du genre lourdingue dangereux, Waters n’a décidément pas le beau rôle et les témoignages sont édifiants. J’en arrive au point problématique de cette critique : son égo. Car celui de Waters pourrait être un château en or style Neuschwanstein niché sur une colline en or massif. Que l’on soit bien d’accord sur ce nouveau point, être le leader ou tête pensante d’un des groupes les plus influents de la musique ne vous donne pas le droit d’être lavé de tout soupçon. Voilà c’est dit, les commentaires sont là pour vous écharper. C’est au mieux, marrant comme une blague d’un enfant de 5 ans, au pire horripilant et franchement ennuyeux comme pas permis. The Dark Side of The Moon Redux est une tentative ratée de réécrire un album qui n’avait franchement pas besoin de l’être. Pink Floyd s’était séparé à raison de cet individu problématique en raison de son égo surdimensionné. Oser dire que ses coéquipiers n’avaient jamais réussi à écrire un seul hit est énorme comme un cratère lunaire. Et énervant. Des tas de preuves historiques (avérées), prouvent que The Dark Side of The Moon est une oeuvre collective, écrite à plusieurs, une synergie de groupe quoi, qui a été un grand moment dans l’histoire de la musique. Tout le monde est au courant depuis la naissance de la Terre que Waters a peu influé sur les compositions et les arrangements, même si 99% des paroles de l’album sont de lui. Et pour Waters, au fond, cette idée que ce n’est pas que lui qui a fait tout ça doit l’ébranler. Mais je vais le dire honnêtement : on s’en fout. Voir ci dessous la vidéo de The Needle Drop, assez grinçante, sur le melon énorme de monsieur Waters.

    Oui on s’en fout. The Dark Side of The Moon appartient à l’Univers maintenant, que cela lui plaise ou non. Mais Waters lui ne l’entend pas de cette oreille et préfère refaire tout à sa sauce. Si je devais faire l’impasse sur le fait que je n’aime pas, au fond, la refonte, j’aurai pu dire pourquoi pas. Mais ce n’est pas le cas ici. Car on commence mal cette histoire avec l’égo qui envahit un album qui n’avait rien demandé. Autre chose : l’album n’est pas incroyable. Pire même, c’est assez nul. Hein? Comment? Mais Roger Waters? Ah ? Parce que s’appeler Roger Waters vous donne le sacro-saint pouvoir de ne pas faire de la merde? Oh ‘scusez j’étais pas au courant alors! Prenons donc le problème à bras le corps et osons dire la vérité : cet album est nul. C’est bien rentré maintenant? Alors pourquoi est-il si nul? Déjà la volonté de tout refaire est assez discutable, comme pour dire que l’on est un Dieu vivant capable de vie et de mort. Certes, égo d’artiste à la con alors. Maintenant le côté musical. Et bien… un micro, une voix distendue, quelques arrangements vaporeux et hop, vous avez plié en 1h25 tout l’album. Avec moins de temps prévu pour verser une larme sur le remix inutile de « Money« .

    « Speak to Me« , un monologue vitreux comme intro, une vague guitare inspirée dans « Breathe« , « On The Run » un discours ennuyeux comme pas possible, « Time » un poil plus inspiré. La torture continue encore avec « Great Gig In The Sky » avec parlotte et peu d’inspiration en vue, et l’horrible revisite de « Money » en guise de cerise sur le gâteau. Je continue? Non, plus d’envie, sauf de hurler bien sûr. Bien entendu, la guitare de pro est toujours là, les arrangements fonctionnement (pour peu qu’ils y en a), la voix suave et grave de Waters en impose (parfois oui, parfois pas du tout). Mais il faut se rendre à l’évidence : ce n’est pas suffisant. Du tout même. On oscille entre le travail d’étudiant et la prose minimale d’un agrégé de musique. C’est la cathédrale de Séville sans les fondations, le canal de Suez sans le canal. Mais ce n’est pas ça le pire. Le pire de tout, c’est de se dire que l’album ne méritait pas une telle refonte. Je m’explique. The Dark Side of The Moon était un condensé réaliste et foudroyant sur le monde moderne et ses névroses (l’argent, la vieillesse, le boulot, la routine humaine), c’était fort et c’était beau. Ici, on a une pâle copie. Une sorte de délire parano sur une star sur le déclin, dénuée d’inventivité et de force. Et qui se contente d’ôter la viande du poulet pour en exhiber la carcasse molle et triste. Voilà tout l’héritage de The Dark Side of The Moon, résumée en 48 minutes vite pliées, qui dégoûtera le fan le plus hardcore à mon sens.

    Pourquoi "The Dark Side Of The Moon Redux" de Roger Waters m'emmerde

    The Dark Side Of The Moon Redux : conclusion

    Le vrai problème que tout le monde ignore

    J’aurai pu, à certains égards, avoir un semblant de compassion pour ce genre de test artistique. Passé un certain stade, il faut arrêter de prendre les gens pour des idiots. Ce genre de disque fait partie de ces tentatives pour ruiner l’amour propre des fans de Pink Floyd. Une refonte dans un tel contexte aurait été une opportunité pour faire découvrir à la jeune génération le groupe. Encore fallait-il y ajouter un supplément d’âme. Mais Waters dans sa mansuétude avait-il pensé que seul son nom et son talent allaient suffire pour publier une galette convaincante? Ce n’est pas le cas. Du tout même. Quel est le problème ? Déjà, l’idée de refonte en elle-même comme expliquée plus haut. Une refonte implique de « refaire » une musique déjà réalisée pour que cela colle mieux aux attentes du maintenant. On peut donc dire que de ce côté là, c’est mort. TDSOTM Redux est ennuyeux à mourir, maigrichon, sans chanson notable, donc une pâle copie de l’original. Lire un discours peu inspiré sur la fin du monde ou l’argent d’une voix monocorde ne suffit pas à donner de la vie a TDSOTMR. Désolée, Waters. On ne reviendra pas sur ce viol auditif (je suis en forme aujourd’hui décidément!) de « Money« , qui est une insulte à ce qu’était la chanson en son temps. A savoir la meilleure chanson de Pink Floyd (débat clos!!), une vraie critique sur un monde moderne versé dans le capitalisme, l’égoïsme de la société et tout ça. Plus rien de tout ça dans cette version. Trop de minimalisme tue le minimalisme. Et le minimalisme ne pardonne pas la médiocrité.

    Quand l’ego détruit une oeuvre artistique d’envergure

    Il reste la problématique de l’égo, et là tout s’effondre. Waters, au culot effroyable, s’accapare toute l’oeuvre de Pink Floyd sans se soucier ce que peuvent penser les fans. Un point fâcheux qui ne passe pas. J’aime toujours Alex James de Blur mais je n’oublie pas qu’il a mordu le cul de Miki Benrenyi, chanteuse de Lush. J’aime beaucoup Damon Albarn, mais je n’oublie pas qu’il affirme sans peur que Taylor Swift n’écrit pas ses chansons (au secours). Doit on excuser de tels comportement je vous le demande ? Non. Être le leader d’un groupe important ne vous donne pas l’excuse d’être parfait. Ce qui aurait pu être un détail empoisonne tout le disque sans qu’il ait rien demandé… triste. Surtout que Waters se montre volontiers excessif au point d’être parfois viré de ses propres concerts : Francfort a failli le faire passer à la trappe pour propos antisémites. Non seulement Waters ne vous respecte pas, mais il ne se respecte pas lui-même. A ce stade là, tout espoir semble perdu.

    Forcément, difficile de ne pas parler d’argent dans cette équation. Pour quelqu’un qui se dit anti-système et diffuse volontiers des messages de liberté quand on aime autant l’argent, c’est fort de café. N’oublions pas que Waters est connu pour ses tournées solo très lucratives : celle de The Wall lui a rapporté 459 millions de dollars… presque autant que celle de The Dark Side Of The Moon justement. Doit on préciser qu’il a sorti l’album en plein 50 ans de TDSOFTM en plus ? Un classement de 2012 le faisait figurer parmi les chanteurs les mieux payés juste derrière Dr Dre! Et ne parlons certainement pas de fraude fiscale car Monsieur Waters a tout hébergé dans des paradis fiscaux en compagnie d’une certaine… Shakira. Aurait-il la mémoire courte? Si même l’argent aurait pu le motiver? Qu’est ce qui motive une telle sortie d’album dans ce cas? Trop de contradictions tuent les bonnes intentions. Et les contradictions ne pardonnent pas la loyauté et une certaine éthique de travail. Même quand on s’appelle Roger Waters

    On peut l’avouer facilement : The Dark Side Of The Moon Redux pose un problème éthique, plus que musical au fond. Car aucune loi sur Terre n’interdit un artiste à refaire toute les refontes de l’univers. Ni à revisiter de façon discutable un catalogue déjà bien fourni de sa part. Un artiste plus jeune que Roger Waters ou avec moins de bouteille aurait pu se fourvoyer à faire une revisite façon débutant, que j’aurai presque trouvé ça drôle. Mais dans ce cas, c’est pratiquement impardonnable. Waters n’arrive même pas à pousser la chansonnette en se persuadant peut être que de faire du slam pourrait sauver les meubles. Ses arrangements, splendides au demeurant (quand même), n’ont pas la force adéquate pour soutenir un tel édifice. L’ambiance qui se veut réfléchie et profonde, est morbide et désespérante. La sobriété vantée comme argument marketing infaillible, a tué toute folie dans le processus. Oui vous l’aurez compris, ces dernières phrases ne sont pas très positives. Toutefois, comme cité plus haut, des éléments positifs sont à retenir de toute cette affreuse histoire.

    Déjà, gros ou petit, magnifique ou problématique, un égo ne devrait certainement pas tuer une intention artistique. Autre chose, on ne devrait pas tout accepter pour l’argent et une gloire qui n’existent que dans des fantasmes. Encore, il est important, parfois (très souvent), laisser les choses telles qu’elles sont. Si je ne critique pas plus durement Taylor Swift sur sa ressortie de ses albums, c’est parce qu’il y a un désir de se réapproprier un travail qui a été volé. Il y a une vraie raison, surtout que Swift, généreuse avec ses fans, rajoute des inédits et fait passer la pilule un peu plus facilement. Ici, rien du tout. Waters nous balance une fin de repas où tout a été prémâché, régurgité et jeté sur les débris de la table. Plutôt désolant de la part d’un grand nom de la musique. Et tout ça pour quoi au fond? Pour réécrire l’histoire de la Musique avec un grand M. Qui profère des insultes antisémites et déteste Bono. Comme message pour la jeune génération, ça n’arrange pas les choses. Et que dire de la place de l’argent, qui semble avoir tout phagocyté et pollué tout un album pourtant anti-système (??). Les piécettes sonnantes et trébuchantes ont eu raison de ce qui restait d’intégrité visiblement. Pour une fois, les critiques n’ont pas été dupes. « Ennuyeux », « problématique », ou encore « capitalisant » sont les mots qui reviennent souvent. A raison. 

    La conclusion est logiquement amère et déceptive. Pourtant, TDSOTM Redux est un cas d’école de ce qui ne faut pas faire quand on est au sommet de la montagne. Vous voyez les enfants, il y a toujours pire que Kanye West. Et au moins lui il fait de la meilleure musique, plus profonde et plus sensible (parfois). Revisiter un grand disque qui n’avaient franchement pas besoin de ça, c’est inutile. Surtout quand cela est exécuté de façon aussi monacale. Les enfants, soyez francs avec vous-même. N’essayez pas de tout réécrire à votre sauce comme un chien qui pisse sur un buisson. Ne faites pas tout pour l’argent. Ne faites pas votre boomer et essayez de voir au dela de que vous voyez même si c’est plutôt difficile. 

  • Merveilles et misères de l’hyperpop

    L’hyperpop est devenu en quelques temps un genre musical dans le vent. Mais jamais tranquille. On le dit fou, gonflé, tordu, excessif mais aussi inécoutable, forcé et vain. Par ses contraires, il est devenu incontournable.

    Il faut voir certains genres musicaux à appréhender comme on plongerait dans une piscine. On trempe un pied puis l’autre, on s’immisce en grimaçant dans la flotte sans trop toucher à la poitrine. On grelotte puis on plonge, on hurle de douleur face à la froideur de l’eau et on se sent incroyablement libéré. Puis on s’ennuie ferme et on se surprend à nager dans l’eau, seule chose à faire lorsqu’on est dans une piscine (à moins que d’autres idées plus « adultes » vous assaillent). Et bis repetita. L’hyperpop n’y échappe pas. Et autant être franche, la baignade fut loin d’être tranquille. Une eau fluorescente, assaillie de vaguelettes rose fluo et d’électricité où nagent des créatures inaccessibles avec des refrains catchy et une électro tordue et parfois inaudible. Un eau étrange mais lumineuse. Une sensation étrange m’envahit. J’ai envie d’en savoir plus. Je m’y perds et j’ai la tête qui tourne. Je découvre de nouveaux noms, de nouvelles sensations, une impression de nouveauté qui ne m’était pas arrivée de puis longtemps. Puis l’euphorie redescend brusquement, avec l’impression d’avoir été grugée. Est ce que le rêve était trop beau pour être vrai? Ces faisceaux lumineux, ces paroles bubble-gum n’étaient que de la poudre aux yeux? Voilà ce que je pourrais penser, à chaud, de l’hyperpop. D’autant que certains prédisent sa fin future. C’est dans cette atmosphère bizarre que je décide vous livrer ce que je pense de ce genre devenu en quelques temps incontournable. Un genre culotté mélangeant sans peur des paroles de pop star pour ados avec l’électro la plus cassante. Le tout dans une ambiance de fête foraine sous acide. Trustant sans peur les premières places des charts, l’hyperpop, est devenu un « hyper » genre à la mode. 

    Mais comme toutes les modes, ce genre pourrait-il durer dans le temps ? 

    Merveilles et misères de l'hyperpop - Alworld.fr

    Hypernaissance d’un hyper genre

    On affirme que l’hyperpop naît au Royaume-Uni, au milieu des années 2010, dans le monde cybernétique : Internet. Et plus précisément Soundcloud. Ce site suédois d’enregistrements musicaux est connu pour avoir abrité de nombreux débutants devenus pointures de la musique moderne. Entre autres, Lil Pump, $uicideboy$, ou Playboy Carti. Mais le terme « hyperpop » existait déjà en 1988, inventé par l’écrivain Don Shewey pour décrire la musique du légendaire groupe Cocteau Twins. Ses prémices se situent alors au début des années 2000, alors que l’internet grand public explose et le mélange des genres aussi. Certains affirment qu’il s’agit d’une version exagérée et plus pop de la new-rave et des Fluokids. Pour ceux qui étaient fans des Klaxons, CSS ou de  New Young Pony Club, cela doit vous dire quelque chose. Ce genre déjà condamné à une mort certaine s’était distingué par son exubérance, son électro agressive mâtinée de pop, ses couleurs fluo bariolées (d’où le terme de fluokid). La balance entre des beats doux et lourds sont depuis la base de l’hyperpop,  avec des refrains à peine chantés et beaucoup d’énergie. Rien n’est vraiment naturel dans l’hyperpop, des voix vocodées et modifiées à l’extrême, aux effets sonores semblables aux sonneries de téléphone ou de jeux vidéos, avec un effet de glitch. La pop y est exagérée, grossie à l’extrême comme une caricature d’elle-même noyée dans un bassin de dance années 90 très cliché. 

    L’album fondateur de ce qu’est devenu l’hyperpop est sans contexte Pop 2 de Charli XCX. Elle est d’ailleurs régulièrement appelée « Reine de l’Hyperpop » pour avoir confirmé les bases de ce qui a été cité plus haut. Derrière tous ces succès, un seul homme : A.G.Cook. Ancien musicien punk, il décide de faire un virage à 360° pour s’illustrer dans ce genre naissant, jusqu’à en devenir offieusement le « parrain ». Fraîchement sorti de la Goldsmith College de Londres, école de renom avec Damian Hirst et Graham Coxon de Blur comme élèves, Cook travaille comme directeur artistique pour PC Music, label désigné berceau de l’hyperpop. Mais le vrai berceau de l’hyperpop c’est bien entendu Internet. Tout ce nouveau monde virtuel, où chacun peut se rencontrer et faire évoluer ses projets, partager des goûts communs, allait forcément faire émerger quelque chose de créatif. D’où son explosion. Il faut souligner que ces prémices se sont déroulées à un moment où les réseaux sociaux étaient encore balbutiants et la notion de buzz, encore très fragile. Durant une interview pour Dazed en décembre 2023, Cook était clair sur ces débuts en ligne :

    C’était très encouragé d’être un mystère d’Internet, puis de personnes qui connectent les points et interagissent vraiment d’une certaine manière. Alors que maintenant ces choses existent toujours, mais elles ne sont pas plates-formes de la même manière, parce que tout le monde doit être son propre île de TikTok. Tout cela est un peu plus direct, drôle.

    A.G.Cook sur la naissance de l’hyperpop

    Certains artistes créent alors sans le vouloir le début d’une grande mutation pop. On peut citer FKA Twigs et son r’n’b organique, SZA et son flow martien, Janelle Monae qui lie passé et présent avec brio. Ces artistes revendiquent même une homosexualité flamboyante et visible, à rebours de l’image trop lissée de la pop pour ados. Encore une preuve de mutation non seulement musicale, mais sociale, politique même. Et curieusement, personne ne s’en émeut. L’époque a changé, les refrains aussi. La pop ne peut plus se permettre de chanter les vieilles ballades d’autrefois mais mue en une créature électrique et électrisante. Alors que A.G.Cook travaille pour Charli XCX, le genre explose soudain. On peut aussi remercier le confinement du au COVID de 2020 qui aide le genre à s’imposer. Et suprême honneur, truste les premières places des charts et vend des albums par millions. Pour un micro-genre apparu comme l’enfant bâtard de la pop, c’est une sacrée prouesse. Les nouvelles stars de cette pop sont gays, bi, voire trans comme la regrettée SOPHIE. Elles se permettent le luxe d’être agressives et parfois inaudibles (100gecs, PinkPantheress), et leur esthétique globale est à millie lieux des sages intérieurs roses d’autan. Charli XCX reviste Crash de Cronenberg avec du sang et du stupre, KALIKA et Yelle parle de fellation sans tabou, FKA Twigs se perd dans un surréalisme dadaïste qui laisse parfois pantois. Bref dans l’hyperpop, l’esthétique n’est pas que décorative, mais une part essentielle de son âme. Les tenues sont folles, les couleurs radioactives et les formes incongrues, certains objets s’en démarquent : chokers so années 2000, tissus iridescents ou vinyls, crop tops années 90, chaussures ou baskets à plateforme. Les clips sont étranges, les sujets parfois tabous sont montrés sans complaisance, une certaine hystérie s’en dégage. Good Ones de Charli XCX évoque un enterrement en mode veuve joyeuse, It’s OKay To Cry de SOPHIE commene par un beau ciel bleu avant de finir en tempête, Erotic Electronic de Slayyter est un prétexte pour voir la chanteuse défiler dans les rues de L.A… complètement nue. Comme pour sa musique, le but est de marquer les esprits dans tous les sens du terme….

    Hyperpop, hyper-rap et hyper hype

    Une chose est sûre, la soudaine popularité de l’hyperpop a de quoi étonner les anciens, mais pas franchement les nouveaux. Elle doit sa popularité extrême à TikTok et les réseaux sociaux, cette fois ci bien installés. Il faut dire que ce genre a tout pour plaire aux ados millenials : BPM hauts, auto-tune facile et sans complexe, myriade de sons électroniques dans un temps réduit. Parfait pour une énième vidéo de danse virale sur TikTok donc ! Mais sous la couche numérique, bat un tout petit coeur de rouille. L’hyperpop peut parfois laisser voir ses failles, son anxiété, ses doutes, l’ennui de la technologie. Des problèmes que connaissent bien les ados du millénaire. On note aussi ce besoin d’euphorie constante, cette fête perpétuelle, les substances illicites expérimentées dans un bazar sonore conséquent. Il n’est pas facile d’être un millenial, un ado tout court. L’hyperpop est la parfaite synthèse de ce que peut vivre un jeune d’aujourd’hui.

    La nouvelle prêtresse de cet hypergenre est donc Charli XCX. Jeune Anglaise d’origine indienne, elle commença sa carrière à 16 ans, sortant des EP de très bonne qualité sur MySpace. Puis une période de doute la fait totalement arrêter la musique avant de recommencer en 2012 avec le très beau True Romance. S’enchaînent depuis les succès et la gloire. Il faut dire que la jeune femme est le pont ultime entre cette nouvelle musique hyperconnectée et la pop teenager d’antan. Elle se permet de s’inspirer de Britney Spears et Avril Lavigne tout en faisant la promotion d’artistes très underground comme Caroline Polachek, Sky Ferreira ou encore cupcakKe. Une très grande prouesse. Son album, Charli, sorti en 2019 est le fer de lance et l’explosion de l’hyperpop. Bariolé, gavé de featurings de qualité, magnifiquement produit et maîtrisé, l’album est un must.

    Le méga hit 1999 en duo avec Troye Sivan est considéré par beaucoup comme l’hymne parfait de l’hyperpop. Influences 90’s, synthés old school, ambiance adolescente, la chanson est le porte-étendard idéal. Et que dire du clip : des références aux Sims, à Marilyn Manson, aux pubs Skechers et Tena, à Titanic et American Beauty. La nostalgie est totale pour quelqu’un comme moi, né en 1990 et étonnante pour tout millenial né après 2000. Encore une fois, le pont parfait entre l’ancienne et la nouvelle génération.

    Mais l’album ultime, considéré comme beaucoup comme le véritable chef-d’oeuvre de l’hyperpop est Oil of Every Pearl’s Un-Insides de SOPHIE. Personnage mystérieux de l’électro underground, elle se démarque pour ses remix pointus et son grand sens de l’harmonie électronique. Femme trans, elle se définit comme non-binaire. Elle surfe aussi bien sur son genre que sur les genres musicaux : électro sèche, EDM de fête foraine, le tout avec une voix à la fois grave et haut perchée. A l’affût de la nouveau, la grande Madonna co-écrit avec elle Bitch I’m Madonna, réalise des remix pour Rihanna et… Charli XCX. Elle collabore avec une inconnue devenue mégastar de la teen pop : Kim Petras. Ses talents indéniables de DJ créent des merveilles pop modernes comme la mixtape de Charli XCX Number 1 Angel, ou son album Pop 2. 

    Après des collaborations remarques avec Vince Staples et Lady Gaga elle-même, elle sort Oil of Every Pearl’s Un-Insides en 2018. C’est une bombe. L’album est un voyage merveilleux entre la pop électro la plus pure (It’s Okay To Cry), la violence noire (Faceshopping), parsemée de moments d’accalmie brumeux (Immaterial). SOPHIE a tout fait elle-même : mixage, arrangements, direction artistique et réalisation de ses clips vidéo. Glitchs furieux, morceaux ambient, techno industrielle, tous les genres électro sont représentés et magnifiés par l’artiste. 

    Les albums de l’hyperpop éclatent comme des supernovas dans un ciel trop calme. Citons 1000gecs de 100gecs, tout à fait représentatif de ce genre excessif avec voix bourrée d’Auto-Tune, arrangements tarabiscotés façon 8 bit – un autre sous-sous-genre appelé glitchcore. L’album est bien accepté par les majors et la presse mainstream. Un événement de taille pour un album qu’on verrait plus dans une rave illégale que sur MTV. money machine devient l’hymne des TikTokers en mal de vue. Flamboyant de Dorian Electra, chanteuse queer de Houston, est le penchant élégant et romantique d’un genre hystérique. Ses ballades électro Mr To You ou le très beau Man To Man, sont aussi engagées sur la cause LGBT que riches d’émotions. Le méconnu et très beau Reflections d’Hannah Diamond est une version épurée et « kawaii » de cette pop hypertrophiée. Les délicats Invisible et Love Goes On en sont la preuve. Dans un style plus sexuel et agressif, notons la participation de la blonde et décadente Slayyyter. Son album STARFUCKER au titre équivoque parle volontiers de sexe cru et violent, de désirs larvés et de sensations intenses. 

    Chose étonnante, l’hyperpop ne se contente pas que de pop justement. On observe une mue étonnante chez des chanteuses de R’n’b comme Pinkpantheress. Son album to hell with it, est un bijou de douceur, avec des ballades d’une splendeur sans égale comme Pain ou encore Last Valentines. La fraîche Shygirl, Anglaise de naissance, est devenue en l’espace de quelques mois la reine du cool. Nymph, sorti en 2021, est son manifeste queer pour une sexualité épanouie et parle sans détour de plaisir féminin. Sous les beats de rap et les arrangements r’n’b, l’électrisante hyperpop pointe parfois le bout de son nez. Il n’est plus honteux comme autrefois de mélanger électro, rock et rap, avec la crainte de se faire jeter. Le Klub des Loosers ou encore TTC (Teki Latex) peuvent être fiers du chemin parcouru, alors qu’ils étaient peu reconnus à leur époque (les années 2000)…

    Un océan faussement tranquille

    Enfin, l’hyperpop a gagné les foyers, a récolté ses lauriers et se trouve bien placée dans les charts mondiaux. Mais ce genre divise. Et la critique au début, n’est pas très tendre. On est pantois voire sceptiques sur certains sons venus d’on ne sait où, et le micro-genre paraît parfois hermétique. Son absence de jugement la rend appréciable de premier abord. Mais son refus d’intellectualiser ne permet pas une franche plongée dans ses méandres, si bien que parfois on a l’impression de rester à la surface. En même temps, l’hyperpop n’est rien d’autre que de l’hyperpop. Il suffit de s’y plonger et de profiter de l’instant présent, et ce n’est pas plus mal. 

    Pourtant, une critique récurrente est que comme tous les micro-genres, l’hyperpop est versatile. Et elle ne prend pas vraiment le temps de s’installer et de « durer » si l’on peut dire les choses ainsi. On peut louer les efforts importants de PC Music, d’embrasser cette culture digitale et de l’imposer comme nouveau fer de lance. Mais le credo de l’hyperpop, c’est le « maintenant », le « présent », pas question de s’ancrer dans le passé (trucs de vieux?). C’est cette spontanéité qui rend le genre intéressant, mais parfois un peu vain. Cette impatience, cette hystérie collective, bien malgré elles, ne sont-elles pas les nouveaux maux des millenials? Tout, tout de suite. Les chansons, efficaces, se consomment rapidement, comme un fast-food. Les titres, raccourcis, et les conclusions parfois abruptes de certaines compositions renvoient à cette culture du clickbait actuelle.

    Autre point intéressant : l’héritage. Si on reproche à l’hyperpop de faire tout avec n’importe quoi, on ne peut pas dire que les anciennes gloires ont été oubliées. Eurodance, dubstep et techno des années 2000 abondent dans cette sauce. Tout comme les gloires du passé comme Rebecca Black avec Let Her Burn, efficace et complet. Un subtil album avec un hommage appuyé au trip-hop des années 90 aux légères teintes fluo-disco. Oui, l’hyperpop ose, et tant pis si le mélange ne prend pas puisqu’elle aime se moquer d’elle même.

    Merveilles et misères de l'hyperpop - Alworld.fr

    Tout n’est donc pas rose au pays du fluo. Dazed lui même sort un article en 2022 intitulé « Adieu l’hyperpop : l’ascension et la chute du « genre » le plus détesté d’Internet« . Ce qui prouve que ce genre polarise encore aujourd’hui. Et l’on observe une guéguerre parfois fatiguante entre les puristes et les néophytes, les vieux de la vieille et les jeunes, bref l’ancien monde et le nouveau monde. L’éternelle querelle des anciens et des modernes, mais aussi celle des jaloux et des précautionneux. Spotify lance en 2019 sa playlist sobrement intitulée « Hyperpop » et Apple, un peu courroucé par le succès de celle-ci, riposte. Elle sorte sa propre playlist rebaptisée « Glitchcore« , qui deviendra un sous-sous genre (vous suivez) de l’hyperpop. Comme cités dans l’article de Dazed, les artistes fatigués d’être re-marketés telles des bouteilles de jus d’orange, rebaptisèrent à leur propre insu la musique en « digicore« . Ce qui avait été conçu comme une blague devint très sérieux quand toute une ribambelle de gamins se réclamèrent du digicore et firent leur propre galette dans leur chambre et LF Studio. 

    Forcément, les labels répondent présent à un peu de nouveauté. Et remplir le tiroir-caisse, capitalisme oblige. On pourrait être contents que toute une génération d’artistes se réclament de l’hyperpop. Mais cela cache forcément un revers : une quantité assez importante de musiciens relevant de l’expérimental se trouvent marqués comme faisant de l’hyperpop. Ouch. Quand d’autres, lassés de l’étiquette, transgressaient allègrement les limites pour sortir de ce cadre devenu encombrant. Même dans le monde de la musique, une petite pichenette de papillon pouvait accoucher d’un tsunami comme l’hyperpop. Et même dans le monde vaporeux de l’hyperpop, les considérations bassement terre-à-terre comme l’argent et la rentabilité existaient et dictaient leurs lois.

    Un sous-genre condamné, d’une certaine façon, à disparaître…

    Fin de l’hyperpop ?

    De soubresauts d’une mort avancée avaient été décelé.  Déjà la mort accidentelle et tragique de SOPHIE, en 2021. L’artiste décède d’une chute accidentelle pour avoir voulu observer la pleine lune à Athènes. L’hyperpop perd une de ses déesses… et aussi beaucoup d’innocence. Car comme le genre plaît, il faut le rentabiliser. En 2022, la production devient agressive et énormément de chansons, singles, EP, remix sortent dans un bordel extraordinaire. Une surproduction qui a eu tendance à lasser. De plus, le genre lui-même, caractérisé par cette philosophie de l’instant, s’essoufflait de lui même. Du coup, un doute subsiste : les artistes étiquettés hyperpop sont-il honnêtes ? Une autre question frappe : est-ce que l’hyperpop est morte à force de faire de l’hyperpop justement? En naissant dans le bruit et la fureur, l’hyperpop avait prédit sa propre disparition. Trop de fêtes tue la fête c’est certain, et les artistes voulaient voler de leurs propres ailes. Charli XCX tweeta « RIP Hyperpop » pour bien marquer le coup, et Slayyter de son propre aveu affirmait changer de direction après STARFUCKER et Troubled Paradise. 

    Glaive, alias Ash Blue Gutierrez, avait sorti un album remarqué sur Interscope, I Care So Much That I Don’t Care at All, après un buzz survenu au confinement. Il avouait sans peur qu’il avait changé certains effets de style comme les glitch et les mélodies chiptune pour se rapprocher du « vrai ». Selon lui le terme « hyperpop » est galvaudé, ce qui n’empêche pas le jeune artiste d’être étiquetté dans ce genre. Les temps ont changé, les ados de 2013, année de naissance de l’hyperpop, sont devenus des adultes. Et se permettent de tourner le dos à celle-ci. Preuve de son enterrement première classe : 10 000 gecs, de 100 gecs, sorti en 2023. En l’écoutant on observe une meilleure écriture, une tendance au refrain rock, parfois métal, avec des ambiances industrielles plus marquées. L’hystérie propre à l’hyperpop se fait toujours sentir, mais on sent que le groupe a mûri et tente de se débarasser de l’étiquette. On pourrait être triste d’un tel constat, mais c’est aussi la preuve qu’un groupe peut se réinventer sans perdre son âme. Et j’ai même tendance à préférer cet album au précédent, peut-être moins hystérique et plus proche du « vrai ». Des éléments hyperpop dans l’air ambiant persistent toujours. La rappeuse américaine Rico Nasty renomme ses chansons en « Time Flies » ou encore « iPhone« , signes distinctifs des » hyperpopistes ». Elle s’est même invitée sur un album de 100 gecs. L’album Chromatica de Lady Gaga et sa version remix sont indéniablement hyperpop dans toutes leurs esthétiques. 

    Même si l’on peut reprocher son excès perpétuel, l’hyperpop a plus de choses à nous dire qu’on ne le pensait. Ses claviers furieux, ses excès sonores avaient plus à raconter que n’importe quel sous-genre apparenté. En tant que genre, elle peinait à s’imposer et était de toute façon condamnée à une fin certaine. Mais en tant que simulation de la pop, elle avait tout gagné. Et puis dites vous bien que ce qui est sur Internet, reste sur Internet. Son aura iridescente accompagnera encore de nombreux aspirants musiciens.

    Glaive déclarait en 2023 que le genre ne mourra jamais. A bon entendeur, salut les hyperpopistes.