{"id":40731,"date":"2021-10-03T21:45:22","date_gmt":"2021-10-03T19:45:22","guid":{"rendered":"https:\/\/alworld.fr\/?p=40731"},"modified":"2021-10-03T21:45:22","modified_gmt":"2021-10-03T19:45:22","slug":"air-10-000-hz-legend-deluxe-edition-le-reve-impossible-de-la-machine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sonologysm.fr\/?p=40731","title":{"rendered":"Air &#8211; 10 000 Hz Legend : le r\u00eave impossible de la machine"},"content":{"rendered":"<h3  > 10 000 Hz Legend de Air, c&rsquo;est un coeur robotique qui bat. Apr\u00e8s un safari lunaire, Air s&rsquo;engouffre dans une br\u00e8che d&rsquo;acier, de verre et de froideur. Un r\u00eave de futur o\u00f9 l&rsquo;Homme cohabite avec la machine, o\u00f9 la musique exp\u00e9rimentale se fait tour \u00e0 tour glac\u00e9e, \u00e9l\u00e9gante et c\u00e9leste.<\/h3>\n<p  > Ann\u00e9e : 2001 | Label : Source \/ Virgin | Genre : Electro<\/p>\n<p>Air, 10 000 Hz Legend. C&rsquo;\u00e9tait il y a 20 ans. Une p\u00e9riode proche des 100 ans pour les jeunes d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, occup\u00e9s \u00e0 s&rsquo;extasier devant des vedettes d&rsquo;un jour et des singles toujours plus courts, toujours plus nombreux sur d&rsquo;innombrables r\u00e9\u00e9ditions de leurs musiques pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es. Mais pour moi, c&rsquo;\u00e9tait comme si c&rsquo;\u00e9tait hier, que j&rsquo;\u00e9coutais, mi-figue mi-raisin, ce que l&rsquo;on pr\u00e9sentait comme le digne successeur de\u00a0<a href=\"https:\/\/sonologysm.fr\/moon-safari-dair-25-ans-dans-la-jungle-lunaire\/\"><i>Moon Safari<\/i><\/a> sorti en 1998. Mais l&rsquo;album trompa son monde, qui s&rsquo;attendait \u00e0 une nouvelle p\u00e9pite pop, gracieuse et rapide \u00e0 consommer. Air prit de court ses auditeurs en proposant un disque long, glacial, plus proche des exp\u00e9rimentations de Brian Eno que des sons sautillants d&rsquo;un Beck ou d&rsquo;un Coldplay. Comme pr\u00e9sage de l&rsquo;avenir, ce disque \u00e9tonne par son \u00e9tranget\u00e9, sa froideur et sa fragilit\u00e9 cach\u00e9e sous du b\u00e9ton et de l&rsquo;acier. Une r\u00e9ponse implacable sur un monde en branle, qui conna\u00eet \u00e0 peine l&rsquo;ADSL et qui n&rsquo;a pas encore bascul\u00e9 dans le terrorisme de masse. Choqu\u00e9s, voire interloqu\u00e9s par ce brusque revirement, les fans de la premi\u00e8re bouderont injustement ce disque, qui allait conna\u00eetre un vrai succ\u00e8s outre-Atlantique, pris\u00e9s par les plus grands (Brian Eno himself, Davie Bowie). Pourtant, m\u00eame apr\u00e8s 20 ans,\u00a0<i>10 000 Hz Legend<\/i>\u00a0de Air en a encore \u00e0 dire sur lui-m\u00eame et sur le monde d&rsquo;aujourd&rsquo;hui. Une preuve que la musique \u00e9lectronique la plus pure peut cohabiter avec une pop travaill\u00e9e sans virer \u00e0 la foire d&#8217;empoigne, qu&rsquo;elle peut se montrer parfois inhospitali\u00e8re, exigeante \u00e0 l&rsquo;\u00e9coute, mais profonde quand on s&rsquo;y attarde. Pour la r\u00e9\u00e9dition de ce disque hors-norme avec des titres in\u00e9dits et remasteris\u00e9 au son Dolby Atmos, Air nous propose un voyage en arri\u00e8re dans un avenir imag\u00e9, peupl\u00e9 de machines et de sentiments \u00e9tranges, entre le spleen et la rage sourde. Sous ses dehors de froid, se cache peut-\u00eatre un feu int\u00e9rieur&#8230;<\/p>\n<figure>\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"980\" height=\"560\" src=\"https:\/\/sonologysm.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/10000hzlegend_1.jpg\" alt=\"Air \u2013 10 000 Hz Legend Deluxe Edition : le r\u00eave impossible de la machine - Alworld.fr\" srcset=\"https:\/\/alworld.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/10000hzlegend_1.jpg 980w, https:\/\/alworld.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/10000hzlegend_1-300x171.jpg 300w, https:\/\/alworld.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/10000hzlegend_1-768x439.jpg 768w\" sizes=\"(max-width: 980px) 100vw, 980px\" \/><figcaption>Un des visuels de l&rsquo;album r\u00e9alis\u00e9 par le designer marseillais Ora \u00cfto &#8211; Copyright \u00a9 ora-ito.com<\/figcaption><\/figure>\n<h3  > Air &#8211; 10 000 Hz Legend 01-01 : couche inf\u00e9rieure<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s le succ\u00e8s foudroyant et inattendu de\u00a0<i>Moon Safari<\/i>, Air encha\u00eenait promos (jusqu&rsquo;\u00e0 deux avions par jour!), concerts, galas et avait r\u00e9ussi \u00e0 obtenir de Sofia Coppola de faire la BO du film <i>Virgin Suicides<\/i>. Second carton pour le groupe, en plus du film. La routine s&rsquo;installant, le groupe comprend bien qu&rsquo;un second\u00a0<i>Moon Safari <\/i>aurait pu \u00eatre probl\u00e9matique pour leur carri\u00e8re. Ils d\u00e9cident de tout changer et de proposer autre chose que ce qu&rsquo;on entendait d&rsquo;eux. Virgin, rassur\u00e9 par le succ\u00e8s monstre de ce premier disque prometteur, accepte alors de produire un second disque avec plus de moyens. La vir\u00e9e californienne pendant l&rsquo;enregistrement de\u00a0<i>Virgin Suicides<\/i> avait permis au duo de rencontrer des gens de bien :\u00a0<b>Brian Reitzell<\/b>, le \u00ab\u00a0music supervisor\u00a0\u00bb de Sofia Coppola, les pr\u00e9sente \u00e0\u00a0<b>Beck<\/b> et ses musiciens. L&rsquo;envie d&rsquo;ailleurs, coupl\u00e9e \u00e0 un amour des technologies naissantes (d\u00e9but de l&rsquo;internet grand public, la 3D, nouveaux logiciels de musique), se fait sentir. La piste d&rsquo;un second <i>Moon Safari<\/i> dispara\u00eet au profit d&rsquo;une musique surprenante et accessible, et le groupe partage son temps entre Paris et Los Angeles pour enregistrer les meilleurs sons dans les meilleurs endroits possibles : la Sound Factory d&rsquo;Hollywood, ayant vu dans ses locaux\u00a0<b>Marvin Gaye, Dolly Parton, Brian Wilson, les Jackson 5,\u00a0<\/b>et le petit studio parisien Apollo de l&rsquo;Abb\u00e9 Gr\u00e9goire. Le gros c\u00f4toie le microscopique : les sons d&rsquo;orchestre \u00e9normes, les machineries du diable se m\u00ealent sans peur aux bruits infimes, aux bruissements sonores presque inaudibles. Le processus est long, ce qui \u00e9tonne les musiciens anglais, habitu\u00e9s \u00e0 des d\u00e9lais plus courts &#8211; un mois, et on plie tout. Le mat\u00e9riel est aussi h\u00e9t\u00e9roclite : les machines vintage se tiennent \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de claviers dernier cri. Dunckel excelle au piano classique, tandis que Godin est aux guitares et aux basses. Le duo fonctionne \u00e0 merveille, en toute symbiose. Avec les moyens de Virgin, Air se permet la folie des grandeurs.<\/p>\n<figure>\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"980\" height=\"560\" src=\"https:\/\/sonologysm.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/10000hzlegend_2.jpg\" alt=\"Air \u2013 10 000 Hz Legend Deluxe Edition : le r\u00eave impossible de la machine - Alworld.fr\" srcset=\"https:\/\/alworld.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/10000hzlegend_2.jpg 980w, https:\/\/alworld.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/10000hzlegend_2-300x171.jpg 300w, https:\/\/alworld.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/09\/10000hzlegend_2-768x439.jpg 768w\" sizes=\"(max-width: 980px) 100vw, 980px\" \/><figcaption>Un des visuels de l&rsquo;album r\u00e9alis\u00e9 par le designer marseillais Ora \u00cfto &#8211; Copyright \u00a9 ora-ito.com<\/figcaption><\/figure>\n<p><i>10 000 Hz Legend<\/i>\u00a0de Air sort en 2001, aussit\u00f4t qualifi\u00e9 par les Anglais de \u00ab\u00a0prog rock\u00a0\u00bb, ce qui agace le groupe. Mais la French Touch se meurt doucement. Les belles heures du genre sont derri\u00e8re la foule qui part p\u00e9niblement se coucher dans ses p\u00e9nates. L&rsquo;heure n&rsquo;est plus au revival class des 70s ou des touches de clavier froides styl\u00e9es. On pr\u00e9f\u00e8re les boucles ringardes de disco sur des voix auto-tun\u00e9es que des \u00e9l\u00e9gies \u00e9lectro avec la guitare. David Guetta a remplac\u00e9 Cassius aux platines, c&rsquo;est la fin d&rsquo;une \u00e9poque. L&rsquo;electroclash a tout br\u00fbl\u00e9 sur son passage dans les discoth\u00e8ques branch\u00e9es de l&rsquo;an 2000. Malgr\u00e9 les promesses du label, l&rsquo;album ne marche pas aussi bien que <i>Moon Safari<\/i>. Surtout, le 11 Septembre a terrass\u00e9 la joie de vivre et les moyens financiers s&rsquo;\u00e9vanouissent. La critique reconna\u00eet la beaut\u00e9 de l&rsquo;album mais le public ne suit pas. Les amateurs de la premi\u00e8re heure trouvent le disque trop froid, trop fou, trop gonfl\u00e9. D&rsquo;autres crient au g\u00e9nie, s&rsquo;\u00e9merveillent sur le c\u00f4t\u00e9 lisse et sans taches de leur nouveau son, et louent leur besoin de fournir un objet artistique \u00e9trange et beau. Dans la beaut\u00e9 r\u00e9side peut \u00eatre la promesse d&rsquo;une meilleure existence. Dans la couche inf\u00e9rieure des sons secrets, un r\u00eave de robotique.<\/p>\n<h3  > 01-02 : couche mitoyenne<\/h3>\n<p>En per\u00e7ant la premi\u00e8re couche d&rsquo;acier, le son se veut ac\u00e9r\u00e9. 10 000 Hz Legend de Air troue le fer, l&rsquo;acier, le cuivre. Finis les atermoiements de <i>Moon Safari<\/i>, les r\u00eaveries douce\u00e2tres ont laiss\u00e9 place aux exp\u00e9rimentations glac\u00e9es.\u00a0<i>Electronic Performers<\/i> est un hymne en puissance, tourn\u00e9e vers les horizons lointains, avec du tumulte et des espaces de respiration longs et planants. Il lance la couleur, une couleur gris clair comme le b\u00e9ton ou l&rsquo;acier. On est foudroy\u00e9s et bien d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 descendre du van lunaire pour prendre le tube de m\u00e9tal vers l&rsquo;inconnu. C\u00f4t\u00e9 graphique, Air fait fort encore une fois. Exit Les portraits \u00e0 l&rsquo;aquarelle doux et reposants du graphiste <a href=\"https:\/\/mikemillsmikemills.com\/\"><b>Mike Mills<\/b><\/a> du premier opus sous forme de th\u00e9rapie, et bienvenue aux environnements kubrickiens du designer <a href=\"https:\/\/www.ora-ito.com\/\"><b>Ora \u00cfto<\/b><\/a>, rehauss\u00e9s par un assemblage graphique digne des plus beaux r\u00eaves de Far West avec un Monument Valley des r\u00e9alisateurs de <a href=\"https:\/\/www.machinemolle.com\/\"><b>Machine Molle<\/b><\/a>, pour le clip d&rsquo;<i>Electronic Performers<\/i>. Une \u00e9trange odyss\u00e9e en noir et blanc, o\u00f9 des oscillations forment un rythme cardiaque, des tentacules, un arbre de vie, une esp\u00e8ce de colonne vert\u00e9brale. En conclusion \u00e9pique, toutes ces courbes forment un b\u00e9b\u00e9 dans le ventre de sa m\u00e8re.\u00a0<i>How Does It Make You Feel<\/i>, hommage \u00e0 la pop planante de Michel Polnareff, est une p\u00e9pite sid\u00e9rale &#8211; le clip est r\u00e9alis\u00e9e par l&rsquo;agence <a href=\"https:\/\/www.h5.fr\/fr\/projects\/air-how-does-it-make-you-feel\"><b>H5<\/b><\/a>. Une chanson d&rsquo;amour vou\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec, comme si un tel sentiment \u00e9tait vain dans un futur proche. Face \u00e0 cette question essentielle, \u00ab\u00a0que ressens-tu?\u00a0\u00bb la r\u00e9ponse est tragi-comique : \u00ab\u00a0<i>je pense que tu devrais arr\u00eater de fumer\u00a0\u00bb<\/i>.<\/p>\n<p>https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=UU4rDMRnZ00<\/p>\n<p>Un des d\u00e9fauts de cette couche mitoyenne est finalement\u00a0<i>Radio #1.\u00a0<\/i>La chanson n&rsquo;est pas mauvaise, elle est m\u00eame bien meilleure apr\u00e8s quelques \u00e9coutes, mais souffre parfois d&rsquo;un manque de clart\u00e9. On la sent peu \u00e0 sa place et en m\u00eame temps elle semble \u00eatre l&#8217;embl\u00e8me du disque. Ma\u00eetris\u00e9e, foutraque, aussi appr\u00e9ci\u00e9e que mal aim\u00e9e, <i>Radio #1\u00a0<\/i>est sublim\u00e9e par sa constance, et sa batterie \u00e9clatante \u00e0 la fin en forme d&rsquo;apoth\u00e9ose. Nous reprenons \u00e0 peine nos esprits qu&rsquo;un western surr\u00e9aliste nomm\u00e9 <i>The Vagabond<\/i>, piment\u00e9 par une intro \u00e0 l&rsquo;harmonica inspir\u00e9e, nous explose \u00e0 la figure. L&rsquo;album glisse doucement vers une autre dimension. La voix de Beck, br\u00fblante et un peu cass\u00e9e, est parfaite dans cette ballade dans l&rsquo;Ouest am\u00e9ricain qui d\u00e9g\u00e9n\u00e8re en r\u00eaverie sous acide. Le r\u00eave a des tonalit\u00e9s \u00e2cres, avec ce rire sardonique modifi\u00e9 au synth\u00e9tiseur en guise de fin, ou encore ces roulements vocaux tritur\u00e9s par ordinateur. Plus loin, on atterrit sur une longue plainte aux accents terrestres (percussions inspir\u00e9es), agr\u00e9ment\u00e9e de vocalises myst\u00e9rieuses, <i>Radian.\u00a0<\/i>En math\u00e9matiques, le radian est l&rsquo;angle au centre qui intercepte sur la circonf\u00e9rence un arc \u00e9gal au rayon, soit une mesure parfaite reconnue internationalement. Un piano magique nous entra\u00eene vers le monde d&rsquo;Enio Morricone ayant abus\u00e9 du synth\u00e9, puis une guitare tout aussi magique nous interrompt dans notre r\u00eaverie pour nous promettre le meilleur de ce que Brian Eno, faisait de mieux jadis, dans ses exp\u00e9rimentations. Le chaud et le froid se m\u00e9langent sans recul dans cette ritournelle entre ciel et Terre, la duret\u00e9 et la douceur.<\/p>\n<h3  > Air &#8211; 10 000 Hz Legend 01-03 : couche sup\u00e9rieure<\/h3>\n<p>Nous arrivons au coeur de la fournaise. La plus belle chanson de l&rsquo;album, exposant enfin toutes les capacit\u00e9s harmoniques du groupe Air,\u00a0<i>Lucky and Unhappy,\u00a0<\/i>est une tornade d&rsquo;\u00e9motions. L&rsquo;intro un brin flippante, inhospitali\u00e8re, laisse place \u00e0 des sons inconnus, qu&rsquo;on devine en forme d&rsquo;oscillations, se m\u00ealant \u00e0 des voix de femme et aux vocalises de Nicolas Godin modifi\u00e9es. Puis l&rsquo;on est transport\u00e9 vers un tunnel stellaire, o\u00f9 l&rsquo;atmosph\u00e8re se fait pressante, d\u00e9rangeante. Elle devient encore plus d\u00e9rangeante quand, au beau milieu de cette peur, des lucioles sonores, stridentes, \u00e9clatent en choeur. Notre esprit se liqu\u00e9fie. La chanson monte et monte encore, pour atteindre un autre ciel. Les paroles sont \u00e9loquentes : <i>Do I Need ? Destiny.<\/i> \u00ab\u00a0De quoi ai-je besoin? de destin\u00e9e\u00a0\u00bb. En pleine m\u00e9ditation sur cette pens\u00e9e, la conclusion se fait abrupte, mettant brusquement fin \u00e0 notre r\u00eaverie. Un peu groggy, on encha\u00eene p\u00e9niblement sur\u00a0<i>Sex Born Poison<\/i>, qui nous retourne encore et encore. Si l&rsquo;atmosph\u00e8re de la chanson pr\u00e9c\u00e9dente \u00e9tait d\u00e9rangeante, on nage ici en plein film d&rsquo;horreur. Les voix tordues de Godin et Dunckel ne nous rassurent nullement, et c&rsquo;est avec crainte que l&rsquo;on bascule vers la peur, la vraie. Le duo de chanteuses am\u00e9ricano-japonaises <b>Buffalo Daughter<i>\u00a0<\/i><\/b>fait grande impression dans ce d\u00e9sordre sensoriel, plus proche de\u00a0<i>Vendredi 13<\/i> que de Kubrick. Sans crier garde, une ouverture positive, agr\u00e9ment\u00e9e de violons d\u00e9licats et d&rsquo;une guitare rassurante, s&rsquo;ouvre. Pour mieux se refermer sur nous. Le son se fait poisseux, le chant plus d\u00e9sincarn\u00e9 qu&rsquo;auparavant. La fin est en forme d&rsquo;apoth\u00e9ose, avec ces bourdons de clavier virevoltant autour de nos t\u00eates. L&rsquo;on touche \u00e0 la quintessence de ce que Air est capable de faire en terme d&rsquo;exp\u00e9rimentations. Mais le chemin est encore loin d&rsquo;\u00eatre fini.<\/p>\n<p>https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=C2HDxQ64ja8<\/p>\n<p>Sans ressources, la fausse tranquilit\u00e9 de\u00a0<i>People In The City<\/i>, nous accueille. Eprouv\u00e9s par ces sons peu accueillants, la chanson est parfois en demi-teinte avec ces variations de claviers et ses chants parfois peu inspir\u00e9s. Encore un fois, l&rsquo;arri\u00e8re-plan se montre plus int\u00e9ressant que le reste. Un chant d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 sur une routine que l&rsquo;on conna\u00eet que trop bien : vivre, boire, manger, voir, marcher, parler, tels sont les humains de ce troisi\u00e8me mill\u00e9naire ? Pas de r\u00e9ponse franche \u00e0 ce d\u00e9sarroi de bon aloi. Reste une qualit\u00e9 ind\u00e9niable, un peu min\u00e9e par des refrains un peu r\u00e9p\u00e9titifs. Reste la parfaite ma\u00eetrise de Dunckel sur ses machines ador\u00e9es: les synth\u00e9tiseurs Moog trouvent une seconde jeunesse sous ses doigts de pianiste aguerri. Le coeur du disque semble avoir \u00e9t\u00e9 atteint \u00e0 ce stade. Pourtant la couche sup\u00e9rieure se brise pour laisser d\u00e9couvrir une autre couche, cach\u00e9e par les sons. Cette membrane invisible se d\u00e9couvre alors que le disque touche \u00e0 sa fin. Que nous arrive-t-il ? 10 000 Hz Legend de Air nous interroge sur une humanit\u00e9 perdue, fugace, face au r\u00eave de robotique glac\u00e9 qu&rsquo;il incarne.<\/p>\n<h3  > 01-04 : couche invisible<\/h3>\n<p>Retour au western sous acide,\u00a0<i>Wonder Milky Bitch<\/i>. Longue, distendue, tordue en bouche, au go\u00fbt parfois amer, cette histoire n&rsquo;est pas simple \u00e0 dig\u00e9rer tant elle se r\u00e9v\u00e8le insaisissable. Difficile de ne pas aimer pourtant. Beck et ses vocalises sont de la partie, elles compl\u00e8tent \u00e0 merveille cette r\u00e9flexion sur une femme facile, aux charmes juv\u00e9niles, \u00ab\u00a0avalant\u00a0\u00bb au sens propre comme au sens figur\u00e9 les \u00ab\u00a0choses de la vie\u00a0\u00bb &#8211; il vous faut un dessin ? Cette ombre sexuelle m\u00eame, hante toute la chanson, la voix de Dunckel n&rsquo;avait jamais \u00e9t\u00e9 aussi sensuelle et a\u00e9rienne, bien fid\u00e8le au style c\u00e9leste du groupe, et qui ne nous l\u00e2che pas jusqu&rsquo;\u00e0 la fin. Le majestueux chant des nuages appel\u00e9\u00a0<i>Don&rsquo;t Be Light<\/i> \u00e0 cette ballade hyst\u00e9rique. Ici, point de bruits terrestres, la stratosph\u00e8re nous tend les bras : violons inspir\u00e9s, voix f\u00e9minine d&rsquo;op\u00e9ra aux vocalises grandioses, l&rsquo;aper\u00e7u d&rsquo;un nouveau paradis. L&rsquo;on retombe sur Terre, ou bien sur une station spatiale. Les \u00ab\u00a0bips\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0blops\u00a0\u00bb pourraient tout aussi des cris de machine affam\u00e9e que des hallucinations sonores. Reste ces riffs de guitare \u00e9nerv\u00e9s qui nous ram\u00e8nent un peu d&rsquo;humanit\u00e9 dans ce chaos organique ou m\u00e9canique, c&rsquo;est selon.<\/p>\n<blockquote>\n<p>\n\t\t\t\tC&rsquo;est la chanson la plus importante de l&rsquo;album. Chaque fois que quelqu&rsquo;un venait en studio pour enregistrer une chanson, il y travaillait avant de partir. C&rsquo;est un morceau majeur de l&rsquo;album. Il r\u00e9sume tout.\t\t\t<\/p>\n<p>\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t<cite>JB Dunckel au sujet de \u00ab\u00a0Don&rsquo;t Be Light\u00a0\u00bb<\/cite>\n\t\t\t\t\t<\/p><\/blockquote>\n<p><i>Don&rsquo;t Be Light<\/i> n&rsquo;est pas seulement la meilleure chanson de l&rsquo;opus, elle est un v\u00e9ritable rollercoaster d&rsquo;\u00e9motions. A la moiti\u00e9 de la chanson, le rythme se brise, le ton change, se fait plus introspectif. L&rsquo;on ressent les effets d&rsquo;une chaleur d\u00e9rangeante, d&rsquo;une moiteur in\u00e9dite, pouss\u00e9e par la voix spectrale et brute de Beck. La batterie se fait hypnotique, les sons plus insidieux, le violon plus sombre. La spirale nous accueille et l&rsquo;on dispara\u00eet dans le fond. Sans un bruit, la chanson revient \u00e0 ses d\u00e9buts, avec ses sons \u00e9chapp\u00e9s d&rsquo;un didjeridoo aborig\u00e8ne compl\u00e8tement crack\u00e9 et ce sifflement moqueur. Le paysage dispara\u00eet dans le lointain.<\/p>\n<p>https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=ysk_dQ39ctE<\/p>\n<p>Comme conclusion \u00e0 cette \u00e9pop\u00e9e \u00e9chapp\u00e9e d&rsquo;un film de science-fiction, <i>Caramel Prisoner<\/i> nous englobe de ses cliquetis de cockpit spatial sur orbite. Un long et lancinant tunnel de chants d&rsquo;harmonie pure aboutissent \u00e0 une guitare m\u00e9lancolique, puis \u00e0 un brouhaha sonore o\u00f9 \u00e9clatent quelques bips sonores \u00e9merg\u00e9s d&rsquo;on ne sait o\u00f9. Nous sommes comme transport\u00e9s hors de notre corps de simple mortel pour rejoindre peut-\u00eatre quelque chose de plus grand, jusqu&rsquo;\u00e0 \u00eatre terrass\u00e9s par une vague sonore semblable \u00e0 du sable retourn\u00e9. Une fin logique \u00e0 un parcours exp\u00e9rimental d&rsquo;une grande richesse, que personne n&rsquo;avait vu venir de la part de deux Versailles condamn\u00e9s \u00e0 n&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;un groupe \u00e0 un seul disque \u00e0 succ\u00e8s.<\/p>\n<p>Bonus non n\u00e9gligeable \u00e0 cette sacr\u00e9e histoire :\u00a0<i>The Way You Look Tonight, <\/i>chanson suppl\u00e9mentaire sur cette r\u00e9\u00e9dition. On retrouve un peu du Air de <i>Moon Safari<\/i>, m\u00eame si l&rsquo;on sent que l&rsquo;exp\u00e9rience, le succ\u00e8s monstre et leurs exp\u00e9rimentations pouss\u00e9es sont pass\u00e9es par l\u00e0. Une chanson m\u00e9connue, pr\u00e9sente uniquement sur la compilation de remixes de morceaux tir\u00e9s de <i>10,000 Hz Legend<\/i>, <i>Everybody Hertz<\/i>, sortie en 2002, que je conseille fortement. Elle ajoute \u00e0 <i>10 000 Hz Legend<\/i> une sorte d&rsquo;exutoire, en forme de promesse amoureuse. Un chant d&rsquo;amour narr\u00e9 par Godin et Dunckel sur une note basse, ressemblant \u00e0 un souffle, destin\u00e9 \u00e0 toutes les femmes de la Terre. <i>The Way You Look Tonight<\/i>, \u00ab\u00a0\u00e0 quoi ressembles-tu ce soir\u00a0\u00bb, o\u00f9 le duo se fait caressant et myst\u00e9rieux face \u00e0 la femme de leurs fantaisies. C\u00f4t\u00e9 musique, un v\u00e9ritable bonheur de fan avec cette \u00e9lectro toujours parfaite et doucereuse, qui s&rsquo;interrompt brusquement face \u00e0 une cacophonie de sons contraires, ressemblant fortement \u00e0 une interf\u00e9rence venue d&rsquo;ailleurs. La chanson s&#8217;emballe, le chant d&rsquo;amour dispara\u00eet alors, la catastrophe semble imminente, puis tout s&rsquo;\u00e9vanouit sans laisser de trace.<\/p>\n<h3  > Prouesse technique, r\u00eave de robotique<\/h3>\n<p>Pour les 20 ans de ce disque inoubliable, Apple a accept\u00e9 de le r\u00e9\u00e9diter avec le son <b>Dolby Atmos <\/b>(plus d&rsquo;explications sur ce dispositif <a href=\"https:\/\/www.cnetfrance.fr\/produits\/dolby-atmos-comment-fonctionne-cette-technologie-de-son-3d-et-pourquoi-elle-est-vraiment-cool-39896005.htm\"><b>ici<\/b><\/a>) Ce qui aurait pu appara\u00eetre comme une coquetterie s&rsquo;av\u00e8re salutaire pour un disque tel que celui-ci. Les promesses de futur, les voyages entre deux galaxies, les sentiments d&rsquo;amour et de mort se font plus forts. L&rsquo;album atteint un niveau immersif in\u00e9dit, et pour les chanceux aux multiples enceintes, une \u00e9coute en 3D jamais vue rend l&rsquo;exp\u00e9rience encore plus intense. La batterie se fait plus tonitruante, les chants plus inspir\u00e9s, les sensations plus bouleversantes. Et gare aux f\u00e9tichistes de l&rsquo;enceinte, car il est possible de retranscrire une ambiance de concert philharmonique avec pas moins de 34 enceintes plac\u00e9es de fa\u00e7on \u00e9tudi\u00e9e (droite, gauche, hauteur, etc) ! On salue le travail acharn\u00e9 des ing\u00e9nieurs sons <b>Gildas Lointier<\/b> et <b>Bruce Keen<\/b>, qui ont su exploiter toute la force de cette nouvelle technologie sans d\u00e9naturer un seul instant cette album titanesque. On remercie aussi l&rsquo;initiative de <b>Nicolas Trotot<\/b>, brand manager chez Warner Music France, qui eut la bonne id\u00e9e de f\u00eater les 20 ans de ce disque l\u00e0 avec cette nouvelle technologie. Vous pourrez en savoir plus sur ce travail de fourmi <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=tjQvpSlnnTQ\"><b>\u00e0 cette adresse<\/b><\/a>.<\/p>\n<p>Que dire d&rsquo;une telle aventure ? Rares sont les r\u00e9\u00e9ditions \u00e0 ajouter quelque chose de neuf \u00e0 ce qui a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 fait dans le pass\u00e9. Mais\u00a0<i>10 000 Hz Legend Deluxe Edition<\/i> n&rsquo;est pas de cet acabit. La technologie Dolby Atmos permet un bond de g\u00e9ant dans le futur du son et permet par la m\u00eame occasion d&rsquo;ajouter un peu d&rsquo;or dans ce carcan luxueux. Mais il ne faut pas oublier l&rsquo;essentiel : c\u2019est l\u2019album le plus collaboratif de Air. Avec\u00a0<i>10 000 Hz Legend<\/i>, Air trouve sa force en tant que groupe de musique, c&rsquo;est l&rsquo;album de la mutation totale. Long, harassant m\u00eame dans le d\u00e9voilement de ses prouesses techniques, plein de prises de risque, cet opus d\u00e9route mais passionne toujours autant, m\u00eame apr\u00e8s plus de 20 ans d&rsquo;exp\u00e9rimentations en tout genre. Quelle ne fut pas ma surprise de le savourer encore et encore apr\u00e8s toutes ces ann\u00e9es pass\u00e9es. Comme si au fond, l&rsquo;album avait toujours quelque part une sorte d&rsquo;ouverture secr\u00e8te o\u00f9 chacun s&rsquo;engouffre, et que l&rsquo;on se surprend \u00e0 d\u00e9couvrir quelque chose de nouveau \u00e0 chaque nouvelle \u00e9coute.<\/p>\n<p>Il est clair que pour certains, <i>10 000 Hz Legend <\/i>de Air \u00e9voque un voyage spatial \u00e0 10 000 kilom\u00e8tres de la plan\u00e8te <i>Moon Safari<\/i> effrayant au premier abord. Mais pass\u00e9 la premi\u00e8re impression, on se prend au jeu. Le voyage se fait prenant, captivant. Il nous bouleverse par ses recherches constantes, cette obsession de la parfaite harmonie, ce besoin visc\u00e9ral de se d\u00e9passer en tant que qu&rsquo;album d&rsquo;un groupe qu&rsquo;on pensait vou\u00e9 \u00e0 dispara\u00eetre. Merveilleux il fut lorsqu&rsquo;il sortit en 2001 dans un climat de fin du monde (la mort de la French Touch, le terrorisme), merveilleux il reste deux d\u00e9cennies plus tard et merveilleux il restera certainement dans un millier d&rsquo;ann\u00e9es.<\/p>\n<p>Qu&rsquo;il soit r\u00e9\u00e9dit\u00e9, am\u00e9lior\u00e9, retourn\u00e9, lessiv\u00e9, avec la patine du temps ou sans trace de vieillesse, <i>10 000 HZ Legend\u00a0<\/i>reste un album essentiel, m\u00e9connu, renversant de beaut\u00e9 et d&rsquo;intelligence, la pierre angulaire d&rsquo;un groupe de musique visionnaire, conscient de ses pleines capacit\u00e9s. Preuve qu&rsquo;un groupe peut se surpasser personnellement et musicalement, bref, une preuve inoubliable.<\/p>\n<p>\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t\t<img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/sonologysm.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/Air-%E2%80%93-10-000-Hz-Legend-Deluxe-Edition-le-reve-impossible-de-la-machine-Alworld.fr_.png\" title=\"Air \u2013 10 000 Hz Legend Deluxe Edition : le r\u00eave impossible de la machine &#8211; Alworld.fr\" alt=\"Air \u2013 10 000 Hz Legend Deluxe Edition : le r\u00eave impossible de la machine - Alworld.fr\" loading=\"lazy\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>10 000 Hz Legend de Air, c&rsquo;est un coeur robotique qui bat. Apr\u00e8s un safari lunaire, Air s&rsquo;engouffre dans une br\u00e8che d&rsquo;acier, de verre et de froideur. Un r\u00eave de futur o\u00f9 l&rsquo;Homme cohabite avec la machine, o\u00f9 la musique exp\u00e9rimentale se fait tour \u00e0 tour glac\u00e9e, \u00e9l\u00e9gante et c\u00e9leste. 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