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  • Pourquoi le 2-step garage n’est jamais (vraiment) mort

    Ce mélange mutant de r’n’b et d’électro au tempo élevé a tout explosé en Angleterre. Timide, tonitruant et ensuite invisible, il s’est relevé du néant pour connaître une nouvelle explosion dans les années 2010. Un genre jamais (vraiment) mort en définitive.

    Le 2-step garage est né dans les années 1990 au Royaume-Uni, issu du garage house américain, avec des rythmes syncopés et des influences R&B. Dire que ce genre n’est qu’une note en bas de page de l’histoire de la musique britannique serait très insultant. Car le 2-step garage est plus qu’une ritournelle, ce fut clairement un projet de vie pour bon nombre de clubbers anglais. Les débuts étaient confidentiels, presque invisibles, mais sincères. L’essor des radios pirates permit alors au garage de muter en une myriade de sous-catégories musicales, dont le 2-step garage. Celui-ci connut une incroyable apogée dans les années 2000, en partie grâce à la pléthore de hits en masse qui occupèrent longtemps les charts britanniques, voire européens. Le 2-step garage devint petit à petit, le symbole même de cette période. De nouvelles stars firent leur apparition : Lonyo, So Solid Crew, Sweet Female Attitude, Craig David, Mis-Teeq, Artful Dodger. Mais les controverses liées à des faits de violence dans les discothèques, ainsi que la mue du 2-step garage en grime, plus violent et plus froid, sonna le glas du genre. Le style s’essouffle, cédant la place à d’autres styles musicaux plus « présentables » comme le dubstep. La vieille garde continua d’exister de façon confidentielle pendant quelques années, avant de connaître une surprenante renaissance dans les années 2010. Grâce à la nostalgie et les réseaux sociaux, de nouveaux artistes changèrent la donne avec le future garage et le UK bass. Une nouvelle génération d’artistes comme PinkPantheress, Charli XCX, Rudimental, Eliza Rose ou encore Disclosure, firent la part belle aux envolées électroniques et renouèrent avec le succès. Pas mal du tout, pour un micro-style musical qui connut une brève popularité. Méprisé par une frange de professionnels hostiles à son développement à cause de ses origines modestes, le 2-step garage a bien failli ne jamais s’imposer. Et son revival n’a rien d’étonnant dans un contexte social plus que déprimant. A l’écoute de ces chansons, c’est toute une époque qui revient… Vif, plaisant et très populaire, le 2-step garage reste encore aujourd’hui très vivace pour beaucoup de Britanniques et mêmes d’Européens. 

    Pourquoi le 2-step garage n’est jamais (vraiment) mort

    Naissance du 2-step garage

    Il faut savoir que depuis aussi au moins le 16e siècle, le Royaume-Uni a toujours été un pays abritant de nombreuses nationalités. Mais le réel brassage culturel, survient plutôt dans les années 50. Le flux massif d’immigrants du Commonwealth (Inde, Pakistan, Caraïbes, Jamaïque) va profondément marquer la société britannique. L’arrivée du « Windrush » en 1948, avec des migrants caribéens, est souvent considérée comme un moment fondateur du Royaume-Uni multiculturel. Plusieurs générations et plusieurs nationalités cohabitent dans un joyeux fatras dans des quartiers populaires abordables de Londres comme les Docks, Battersea, Brick Lane, Whitechapel. Dans ce chaos urbain et coloré, allait naître de nombreuses opportunités de création. Le Uk Garage, placide, cool, et « soul« , très influencé par le garage house américain d’alors, devient à la mode au début des années 90. La rythmique groovy et les paroles envoûtantes font que les chansons marchent bien. Les précurseurs se nomment Todd Edwards ou Masters At Work, des DJ américains qui vont faire rentrer le garage dans la cour des grands. Ils décident d’augmenter la vitesse de leurs chansons d’environ 130 bpm pour faciliter le beatmatching – la pratique qui consiste à étirer la longueur d’un morceau. Il était connu dans le milieu que les DJ préféraient les versions instrumentales car une voix augmentée ou ralentie sonnerait bizarre. Les premiers mix importés en Angleterre commençaient à s’incruster dans les soirées en cette fin de 20ème siècle. Pourquoi un nom si étrange ? 2-step garage, car il vient du garage, sous genre de la house, né à New York dans le Garage Paradise. 2-step car cela vient de la rythmique particulière des sons : les percussions ne suivent pas un rythme régulier 4/4, le kick drum ne frappe pas à chaque temps, ce qui donne une sensation plus syncopée ou « sautillante« . Cela crée une sensation de mouvement « en deux temps » : d’où le nom « 2-step ». Les puristes se battent encore pour définir la première chanson phare du 2-step garage. On peut citer le magnifique RIP Groove de Double 99 en 1997, qui influença durablement le genre à la fin des années 90. Décrit à l’époque comme la « passerelle » entre le UK Garage et le 2-step, RIP Groove fait encore partie, même 20 ans après, des sets d’électro britanniques actuels les plus populaires. 

    Les soirées les plus branchées de Londres et de Southampton accueillaient de plus en plus ce son nouveau, à la rythmique plus poussée. Steeve Goodman, fondateur du label Hyperdub, et connu sous le nom de Kode9, parcourait avec intérêt ces soirées qui abandonnaient progressivement les débordements hardcore du Madchester pour ce son plus poli. Il parlait même de « continuum hardcore britannique », expression louée par les observateurs. Pendant ce temps, les premiers frémissements de succès éclorent en jolis succès dans les classements musicaux. Le remix de « Never Let You Go » de Tina Moore par Kelly G sorti en 1997 récolta un numéro 7 dans le UK Singles Charts. Cet innocent remix, sorti en réalité en 1995, avait été réédité en 1997 dans la version que l’on connaît. Le DJ américain Kelly G, originaire de Chicago, n’était même pas conscient d’avoir accouché d’une perle rare qui figure encore dans des compilations garage. Il est intéressant de lire l’interview qu’il donna à DJ Mag pour se rendre compte des retombées d’un tel remix. Les très reconnus Destiny de Dem 2 e My Desire d’Amira ont été cités comme les fondateurs des premiers succès à venir du 2-step. Mais il faudra bien trois années supplémentaires pour que le 2-step perce vraiment, et ô miracle, devenir un véritable bouleversement. Vers 1999, les soirées jungle ou drum’n’bass, qui avaient été à la mode, se voyaient remplacées par les soirées 2-step pour le côté policé de ce style musical. En effet, les propriétaire des boîtes voyaient de jolies femmes, les fameuses « Garage Girls », arriver à leurs soirées, gages de qualité mais aussi de sécurité. Les sombres histoires de bagarres avaient quelque peu entaché la réputation de certaines boîtes, et certaines ne s’en étaient pas remises. De puis la qualité de ces soirées faisait qu’elles étaient reconnues et populaires, d’où queue à l’entrée, du pain béni pour les organisateurs. Le Garage UK était aussi synonyme de grande créativité et de mode : imprimés Moschino, camaïeus de bruns, lèvres rondes ornées d’un fin trait noir, coiffures sophistiquées. Bien loin du cliché du danseur de techno aux cheveux orange et aux tenues en vinyl criard. Malgré ces envolées lyriques, le genre était pourtant relativement inconnu du grand public jusqu’en 1999. Elle sera définitivement l’année charnière pour le 2-step, avec l’apparition d’un homme providentiel : Craig David.

    Une apogée brève et fulgurante

    Fils d’une Anglaise et d’un Grenadien (Antillais), Craig David est ce rejeton de sang mêlé symbolique qui plaît à ce style musical jeune, mélangé et frais qu’est le 2-step garage. Après des débuts confidentiels dans des clubs de Southampton depuis 1997, le jeune Craig écume les petits cachets et les freestyles dans les radios locales. Bien déterminé à se faire connaître, David s’inscrit à un concours de chant, et enregistre sa première chanson « I’m Ready« . Cette ritournelle R’n’B sirupeuse ne fait pas date mais lui permet de gagner le concours et de se faire remarquer par un futur grand ponte du 2-step garage : Mark Hill. Ce quidam gallois, a déjà beaucoup d’expérience musicale lorsqu’il rencontre le jeune homme. On le connaît surtout car il est moitié du duo légendaire Artful Dodger. Impressionné par sa voix, il le fait chanter sur son dernier mix, « What Ya Gonna Do » mais surtout sur une démo de « Re-Rewind (The Crowd Say Bo Selecta)« . Pour ceux qui s’interrogent, Re-Rewind a bien failli ne jamais voir le jour. Au moment d’enregistrer la chanson sur ordinateur, le fichier se corrompt. Pour le sauver, il a fallu cliquer sur Ok d’un message d’erreur soigneusement pour ne pas perdre le tempo, selon David. D’où le titre de Re-Rewind, (rembobiner en anglais), rewind une première fois sur cassette, puis re-rewind sur l’enregistrement final. Vous suivez ? Quand à « Bo Selecta » c’est une expression jamaïcaine qui signifie « balance le son » que presque 99% des jeunes britanniques de l’époque ont du utiliser à tort et à travers. 

    La chanson sort sur le label Relentless / Public Demand, et c’est l’explosion. Que dire, la déflagration même. Re-Rewind casse tous les records, classé n°2 à sa sortie, et restant près de 60 semaines dans le top 40 britannique. Il est certifié platine en mars 2000. La chanson s’exporte très bien à l’étranger, et se répand dans toute l’Europe pour devenir un classique. Autrefois inconnu, le 2 step-garage fait son entrée dans les foyers et la culture clubbing. Il devient l’hymne d’une génération. Bo Selecta est un slogan à la mode. Pour beaucoup, il y a clairement eu un avant et après Re-Rewind. La carrière de Craig David décolle et en 2000, sort Born To Do It (« né pour faire cela« ) produit par Artful Dodger. C’est un carton aussi bien au Royaume-Uni qu’à l’étranger, dont les Etats-Unis. 7,5 millions d’exemplaires dans le monde, sextuple disque de platine au Royaume-Uni. Craig David devient alors titre de chanteur de 2-step garage britannique le plus vendu de l’histoire. Le genre devient à la mode. La presse l’adoube, les chaînes de télévision musicale font tourner en boucle les clips à la télé, la radio passe les chansons dès le matin sur leurs ondes. C’est la consécration.

    Les hits s’enchaînent entre 1999 et 2001, avec succès. L’année 1999 voit l’arrivée de plusieurs bangers du genre comme Do You Really Like This ? de DJ Pied Piper and the Masters of Ceremonies. Le duo Shanks & Bigfoot propose avec Sweet Like Chocolate, un 2-step garage sucré et doux fait pour réussir, le duo DJ Luck & MC Neat cartonne avec A Little Bit of Luck, Ain’ No Stoppin’Us et Masterblaster 2000, des perles du 2-step. L’an 2000 voit des tubes en puissance. Body Groove, des DJ Architects  avec Nana, Buggin’ de True Steppers et son flow imparable, la bombe Flowers du duo féminin Sweet Female Attitude, dont la rythmique marquante a été confiée à DJ Sunship, (Ceri Evans),  un classique du 2-step garage. On peut citer Girls Like Us du duo B-15 Project avec Crissy D, ou Gotta Get Thru This, de Daniel Bedingfield, mix parfait entre pop et garage, iconique par son refrain entêtant. On peut aussi compter sur Sticky ft. Ms. Dynamite avec son hit Boo!, une référence. La reprise « Time After Time » de Distant Soundz devient en 2002 la première chanson garage à être diffusée par la BBC Radio. 

    Mais l’album de référence, la perle des perles, est sans nul doute It’s All About The Stragglers d’Artful Dodger, sorti en 2000. Quintessence du 2-step garage, Bible du genre pour certains, il est l’album qui cristallise le mieux les attentes et espoirs de ce style tant décrié. Les chansons à succès : Think About Me avec Michelle Escoffery, Re-Rewind qu’on ne présente plus, Please Don’t Turn Me On avec Conner Reeves, le très beau TwentyFourSeven en duo avec Melanie Blatt des All Saints, Movin’ Too Fast avec Romina Johnson, le splendide Woman Trouble avec Robbie Craig de Boyzone. Un véritable condensé ce qui a fait bouger l’Angleterre durant cette période courte d’euphorie et de sons dansants.

    Mais qu’est-ce qui explique un tel succès ? Facteur politique, avec la seconde victoire du New Labour de Tony Blair et leur tolérance sur la culture électro de l’époque, en opposition à la violence punitive de Thatcher. Le 11 septembre et les émeutes raciles de Brixton et Bunley avaient marqué les esprits. Facteur purement « musical » : rythmique répétitive, tempo accéléré, chansons en général assez courtes et voix féminine sensuelles pleines d’émotions. Il n’est plus honteux d’inviter des chanteurs de pop pour faire connaître un groupe et s’assurer une place dans les charts. La fraîcheur de ses mélodies imparables et l’aspect émotionnel du R’n’B, moins froid de ce sous-sous-genre de l’électro (on le rappelle), font que l’impact sensoriel est plus poussé. A l’aube des années 2000, le matériel électronique coûtait moins cher et les machines grand public se sont banalisées. La production pouvait se faire avec un petit budget sur un vieil ordinateur sans problème. 

    C’était aussi le reflet de la diversité et de l’énergie multiculturelle du Royaume-Uni à cette époque. L’Internet balbutiant et les chaînes musicales ont pu, à leur échelle, réussir à faire connaître davantage cette mode musicale resté longtemps secret. Cependant, à trop vouloir en faire, le 2-step garage n’était pas destiné à connaître une fin toute aussi rapide ?

    Déclin et évolution logiques du genre

    Lassitude, divergences, ventes faibles

    Aussi étrange que cela puisse paraître, le 2 step garage primitif a connu une superbe mais courte existence. Ce qui est un peu le cliché des sous-genres musicaux il faut le dire. Son empreinte culturelle a fortement marqué les esprits à l’époque, à un moment où les réseaux sociaux et l’internet grand public n’étaient pas encore au point. Malgré ces faits d’arme, la lassitude du public s’était aussi pointée au fur et à mesure que les hits s’enfilaient comme de grosses perles sur un fil trop fragile. On ne comptait plus les remix garage de groupes issu de télé-crochet (Liberty X), ou de girls bands (Miss-Teeq), pour faire « djeun« . L’exploitation commerciale agressive du 2-step, mais aussi son rythme syncopé et son style (trop) facilement copiable ont cassé l’authenticité et la fraîcheur des premiers instants. Contrairement à ses parents électro et house, et ses cousins jungle et grime, le 2 step garage n’évoluait pas, il restait cantonné à une époque précise. Trop mécanique, pas assez évolutif, il était condamné à rester hermétique. Les histoires de vol de chansons ou de cachets dérobés à la sauvette existaient. En 2001, Hill et Devereux se sont séparés en raison de divergences créatives et la marque, le nom et les droits d’utilisation d’« Artful Dodger » ont été rachetés par Blessed Records. Après s’être réunis en 2017, Hill et Devereux se sont retrouvés dans l’impossibilité de sortir de nouveaux morceaux ou de se produire sous leur propre nom, les obligeant à s’appeler « Original Dodger ». Les lendemains de fêtes étaient douloureux après une réussite éclatante. Bon nombre d’artistes sortaient un méga hit puis un album dans la foulée, puis retombaient plus bas que terre après un second album. Flowers de Sweet Female Attitude allait rester un one hit wonder, malgré d’autres titres restés confidentiels. Craig David lui même en fera les frais avec Slicker Than Your Average, créé pour percer le marché américain, dont les ventes, quoique honorables, ne seront pas à la hauteur de Born To Do It.

    Violences, l’épisode de So Solid Crew, revers de la médaille

    En 2001, So Solid Crew, originaire de Battersea, un quartier populaire à fort brassage culturel, sort « 21 Seconds« , versant plus sombre du 2-step garage et gros succès à sa sortie. Le groupe cultivait une image plus noire, les paroles étaient crues et marquées par un tempo agressif, l’ambiance des clips sentait la street, le cuir profond et les bagarres. Un adolescent avait été battu à mort dans une discothèque de Luton après l’un de leurs concerts. Deux adolescentes, Letisha Shakespeare et Charlene Ellis avaient été abattus devant des clubbers traumatisés pris à part dans des tirs rivaux de gangs rivaux. Face aux troubles, l’impopulaire Form 696, avait restreint les soirées garage. Les membres du groupe n’était pas en reste. G-Man, fondateur du groupe, avait été retrouvé avec une arme. Carl Morgan a assassiné le nouveau partenaire de son ex-partenaire en 2004 et purge actuellement une peine de prison de 30 ans. Un autre membre, Skat D avait cassé la mâchoire d’une fille de 15 ans ayant refusé ses avances sexuelles. Asher D avait été emprisonné pour possession d’armes à feu. Il est depuis rentré dans le rang en tant qu’acteur reconnu sous le nom d’Ashley Walters, jouant dans des séries reconnues comme Top Boy, Doctor Who, ou Adolescence. Le groupe traîne encore aujourd’hui une mauvaise réputation. En 2017, ils sont rejetés du Lovebox Festival car un autre groupe ne voulait plus jouer avec eux. Mais le plus ennuyeux dans tout cela, c’était la difficulté pour des gens issus de minorités et de la pauvreté endémiques de certaines banlieues londoniennes d’émerger. Malgré leurs notoriété et leur contribution à la mutation sombre du 2-step garage, le collectif n’était pas devenu aussi riches qu’il ne l’avait espéré. Preuve qu’un genre aussi jeune que le 2-step n’empêchait pas les vieilles vicissitudes du capitalisme  avec le combo pression / vente de disque / promotion / concerts de s’implanter. Eux aussi connaîtront un second album catastrophique face à l’implosion du groupe et les carrières solos de certains membres comme Lisa Maffia. Toutefois, leur héritage et leur côté déviant allaient préfigurer une nouvelle ère pour le 2-step garage.

    Evolution musicale, stagnation (2003-2007)

    L’épisode de So Solid Crew n’a pas tant traumatisé les clubbers pour leur violence, mais aussi pour leur virage vers le sale. Tous ces succès trop rapides et la retombée brutale en avaient marqué plus d’un. Les sons chauds, groovy et dansants, laissèrent petit à petit place à des rythmiques plus ténébreuses, des paroles plus « dark », une ambiance lourde. Une recherche d’authenticité se faisait sentir. Le 2-step garage mua en grime. Une cohorte de jeunes artistes comme Horsepower Productions, Zed Bias, Wookie et Steve Gurley effacèrent le côté solaire du UK garage pour explorer des pistes plus expérimentales. « Battle » de Wookie, sorti en 2000, peut être considéré comme un précurseur de cette mutation. On peut également citer Eskimo de Wiley en 2000 comme hit informel du grime. Des artistes reconnus comme Dizzee Rascal ou Yungstar devinrent les fers de lance de cette mutation brute du 2-step garage. Finis les intérieurs lounges, les couleurs chamarrées et les paroles parlant de fêtes et de nanas. Face à l’embourgeoisement, aux fermetures des soirées garage, aux échauffourées, il ne restait plus que la révolte. Et le grime était parfait pour exprimer cette injustice. Les 140 BPM étaient la norme, la basse plus lourde et « glitchée », le rythme sec, anguleux, cassant. Une frange expérimentale émergea aussi en bordure. Citons Burial et son mythique album Untrue sorti en 2007, classique parmi les classiques, indéboulonnable volonté d’un garage expérimental. Il fut cité récemment comme un album fondamental dans le garage UK. Comble de l’ironie pour un opus créé sur un ordinateur mourant dans un anonymat plus qu’insultant ! Puis le grime laissa place à un tout nouveau style qui allait bouleverser le monde, le dubstep. Ses origines sont londoniennes, plus précisément dans la banlieue de Croydon. La soirée FWD>> au Plastic People et la radio pirate Rinse FM ont été cruciales pour diffuser le son dubstep à ses débuts. Comme un rappel de comment le 2 step garage était né. On ne cite plus les grands noms du dubstep e leurs hits : El-B & « Buck & Bury » sorti en 2000, Horsepower Productions avec Gorgon Sound en 2001, Skream et son hit Midnight Request Line sorti en 2005, Digital Mystikz avec « Haunted » et « Anti War Dub » en 2005, ou encore Benga & Coki avec Night en 2007. Malgré une relative stagnation, le 2-step connaissait une période expérimentale et de réinvention bienvenue.

    Pourquoi le 2-step garage n’est jamais (vraiment) mort

    Renaissance du 2-step garage

    Après une période d’hibernation qui allait accoucher du dubstep et du grime, le 2-step garage allait peu à peu sortir de sa réserve. Dans les années 2010, une toute nouvelle génération biberonnée aux réseaux sociaux et à un Internet plus répandu, se prend d’amour pour le 2-step. Il faut dire que la nostalgie du Y2K était sans doute pour quelque chose. Les chansons d’antan, courtes, efficaces, sucrées pour échapper à un futur toujours problématiques firent des ravages sur TikTok. Surtout, de jeunes artistes, frais et pleins d’entrain, se servirent de cet héritage oublié. Les anciens firent son retour durant cette période. Wookie, MJ Cole, Zed Bias et Mark Hill proposèrent des productions plus axées de ce style musical qui les avait fait si bien connaître. Une nouvelle génération de hits, allaient faire éclore un nouvel intérêt : En 2011, le mystérieux collectif électro londonien SBTRKT (prononcez Subtract) sortit Wildfire en duo avec Little Dragon. Sa boucle hypnotique, sa rythmique caractéristique, s’inspirait largement du 2 step garage… On peut citer Take It Back de Toddla T en duo avec Aitch, sorti en 2011, Higher (Free) de All About She et Blk & Blu de Chase & Status tous deux sortis en 2013, Touch de Shift K3Y sorti en 2014. Ils réussirent à se faire une place dans les charts britanniques pourtant dominés par des stars de la pop aux VR et au marketing plus puissant que le leur. Mais ce qui relancera la machine c’est le méga hit La La La de Naughty Boy en duo avec Sam Smith, et une autre bombe à retardement appelé Latch du duo de frères DJ britanniques Disclosure. Cette ballade house lorgnant du côté du garage UK et ses sons syncopés, fut un choc pour beaucoup de nostalgiques et un succès monstre pour ses créateurs, à peine âgés de 18 ans au moment des faits. Mieux, ces nouvelles ballades eurent ce que leurs prédécesseurs n’avaient pas eu la chance d’avoir : un succès international, dont les Etats-Unis. Si Craig David avait été l’homme providentiel des années 2000, Disclosure fut sans nul doute le groupe, qui fut à l’origine de la résurgence du 2-step dans les années 2010. Leur disque Settle fut ce que For All About The Stragglers fut à l’époque :  la preuve que l’on peut marier recherche esthétique, grâce, sons pointus et succès commercial sans perdre son âme

    Les années 2010 firent la part belle aux disques inspirés. BodyMusic d’AlunaGeorge, album de feu et de glace sorti du néant, fut un grand succès. Le sec et foudroyant In Color de Jamie XX permettait une lecture plus expérimentale du genre, à l’image de Burial. On vit même le retour des anciens avec Following My Intuition de Craig David, sortis des ténèbres du r’n’b bon marché dépassé, pour revenir aux racines. Succès surprise et même bonne exportation à l’étranger avec les très beaux When The Bassline Drops et One More Time. Ladbroke Grove de AJ Tracey en 2019 entra directement dans le Top 5 britannique. Les années 2020 voit l’arrivée de l’hyperpop portées par des artistes comme Charli XCX ou Arca. Ce genre trouva une belle opportunité à se mélanger à ce revival. Une tripotée de jeunes pousses fit son apparition dans cet environnement nouveau : Shygirl, jeune métisse grenadienne au r’n’b LGTBQi++, sexuel et attirant, Anne-Marie, ancienne choriste pour Rudimental, reconverti au garage joyeux et coloré, Mabel, fille de Neneh Cherry en personne, au style introspectif et hypnotique. Mais la reine du genre est sans nul doute PinkPantheress, nouvelle prêtresse de l’hyperpop mâtinée de sonorités 2-step âgée de 24 ans. Son EP de 2020 To Hell With It avec le hit Pain (comportant d’ailleurs un sample de Flowers !) est acclamé par la critique et chacun voit en elle le futur popstar pour ados. A juste titre : l’EP contient une volonté de réarranger cet héritage parfois lourd à porter et une furieuse envie d’aller plus loin sans perdre des pièces en route. Résultat : un 2-step garage assaini, débarrassé de ses apparats superflus, et une voix enchanteresse qui caresse l’auditeur. L’album heaven knows, grosse claque de 2023, fut porté par la méga tornade Boy’s A Liar Part.2, produit par Mura Masa (producteur d’A$ap Rocky, Shura, Charli XCX), en duo avec Ice Spice, qui cartonna sur TikTok. Cette chanson est la parfaite émulsion entre les attentes 2-step garage, le style Y2K et l’hyperpop.  Sa reprise par des millions d’utilisateurs, en fait d’ailleurs la chanson la plus jouée de 2023 sur la plateforme…  (1 milliards de streams tous confondus). Quelle aubaine et quelle revanche pour ce tout petit style musical de rien du tout, né dans la tourmente, explosant en plein vol pour ressusciter dans une nouvelle époque digitale. Une revanche sur le passé en somme. 

    2-step garage is not dead

    Même si le 2-step garage semble être revenu en force, certains anciens se montrent quelque peu circonspects à ce retour. Sunship, alias Ceri Evans, cité plus haut comme le créateur de Flowers de SWA et de Garage Girls de Lonyo, est un peu sceptique. Dans une interview donné au Guardian, Sunship ne trouve pas que le 2-step garage de 2019 ait la même qualité lo-fi qu’à l’époque.

    Il y avait une étincelle dans l’air entre 1997 et 2002 qu’on ne pourra jamais recréer aujourd’hui. C’est aussi parce que la façon dont les gens font de la musique a changé ; tout est plus propre et plus clinique maintenant.

    Sunship (Ceri Evans)

    Malgré cet aveu de faiblesse, Sunship affirme que ce retour en force a su faire connaître à toute une génération ce genre si spécifique. Encore mieux, ce style musical couplé à un Internet toujours viral a su se propager bien plus rapidement que dans le passé. Si le 2-step garage souffre d’un côté hermétique, quelques artistes outre manche ont tenté timidement de mélanger ces rythmiques avec leur flow. Citons Aux Paradis de Damso, Peur de l’échec d’Orelsan ou encore 9 Milli de Kekra. Malgré le peu d’intérêt de la France pour ce retour en force, toujours cantonné à l’Angleterre, le 2-step garage a fini par convaincre. Les scènes électro de Berlin ou de Copenhague connaissent actuellement une nouvelle explosion garage. Lille Høg (Bjarke Pedersen) et Main Phase, producteurs danois, mélangent UK Garage, voire speed garage avec des rythmiques syncopées. Des artistes allemands comme Objekt ou Avalon Emerson explorent des sonorités dark garage / 2-step remixées dans des productions modernes. Les avanies du passé semblent avoir été pardonnées. Les violences issues de clubs sans sécurité et de gens un peu trop avinés existent toujours, mais pas au point d’entériner un genre (espérons-le). Les attentes du capitalisme sont toujours ce qu’elles sont, même si certains labels indépendants affichent une liberté artistique farouche et revendiquée, acquise de dure lutte. Les chanteuses 2-step souffraient de sexisme et d’autorité sur leur façon de se tenir, mais ont su créer une nouvelle forme de pop star féminine. Sweet Female Attitude montrait des vraies femmes aux courbes généreuses là ou la norme était de ne pas dépasser une taille 38… quand d’autres jouaient la carte du mélange culturel et d’une sexualité assumée jamais vulgaire, comme Lisa Maffia, Kele Le Roc, Shola Ama ou Romina Johnson. Les artistes d’aujourd’hui revendiquent leur orientation sexuelle et leur corps (Shygirl) et leur métissage (PinkPantheress) plus facilement qu’à l’époque.

    Certes le 2-step garage subit toujours des ratés comme la soirée Garage Classical donnée en 2019 au Royal Albert Hall, qui a sonné comme un « karaoké peu inspiré » et sa progression dans d’autres pays se fait encore timide. Mais qu’importe. Sa mutation continue, inexorablement, comme animée d’une énergie folle. Discret, il s’est fait explosif, visuel, trop peut-être. Poli, il s’est fait élégant, touchant même au risque d’être trop sage. Mutant, il a abandonné ses racines soul pour se réinventer en poète maudit des froids extérieurs de banlieue anglaise. Timide, il s’est mué en star des charts, puis en star de TikTok en raison de sa structure courte et rythmée. Le 2-step garage n’est plus un genre figé. C’est aujourd’hui un langage rythmique, une texture culturelle, et un code émotionnel que les scènes club, pop et expérimentales réinventent à leur manière. Le 2-step garage est mort, vive le 2-step garage !

  • Les 10 meilleurs albums de 2024

    Les 10 meilleurs albums de 2024. Piquants, étonnants, prenants, splendides, bouillants, ils ont marqué cette année 2024. Sélection à vif.

    JPEGMafia - I Lay Down My Life For You - Les 10 meilleurs albums de 2024

    10/ JPEGMAFIA – i lay down my life for you

    Label : AWAL (Sony) | Genre : Hip-Rop / Rap

    Pour introduire ces 10 meilleurs albums de 2024, il faut que j’avoue platement être passée à côté de la tornade alternative JPEGMafia. A tort. L’album est une petite pépite alternative dans une environnement rap encore trop policé. De son vrai nom Barrington DeVaughn Hendricks, le rappeur nous plonge dans un univers sombre et sale. Et se permet de rares pointes de musique métal dans ses grooves. On commence avec  l’apocalyptique i scream this in the mirror (…), puis on enchaîne des ambiances ténébreuses : l’énervé SIN MIEDO, le gospel prenant de I’ll Be Right There, l’excité et excitant it’s dark and hell i hot, le superbe duo avec Vince Staples New Black History, les tordus et grinçants don’t rely on other men & vulgar display of power… avec sincérité et rage, JPEGMAFIA fait étal d’une violence sourde et d’un sens du timing brutal et inclassable. Un grand album de rap contemporain qui mérite vraiment son succès.

    Mdou Moctar - Funeral For Justice - Les 10 meilleurs albums de 2024

    9/ Mdou Moctar – Funeral For Justice

    Label : Matador Records | Genre : Tichoumaren (blues touareg)

    Il aura fallu deux albums pour Mdou Moctar pour asseoir définitivement sa place en tant que guitariste de génie dans un monde qui ne tourne plus rond. Le Malien d’origine touareg arrive subtilement à marier son important héritage venu du désert et des aspirations rock plus modernes. Changement de taille toutefois avec ce disque : il est plus rock et plus virulent que jamais. Et c’est tant mieux. L’entrée en matière Funeral For Justice, splendide, le rock swinguant d’Imouhar, plus de douceur avec Takoba, ballade sensuelle et erratique, puis on chavire. Eclats de voix dans Sousoume Tamacheq, Imajighen et ses guitares envoûtantes, Tchinta et ses riffs rocks libérateurs et profonds. Avec en filigrane, des textes puissants et désespérés sur l’héritage touareg du Sahel qui se perd, inexorablement. Mais même si Mdou Moctar n’est qu’une homme, il aura su faire perpétuer cet héritage avec un twist moderne sans rien renier de ses racines. D’une puissance inégalée.

    Sabrina Carpenter - Short N'Sweet - Les 10 meilleurs albums de 2024

    8/ Sabrina Carpenter – Short n’Sweet

    Label : Island Records | Genre : Pop

    Impossible d’être passé à côté de la comète blonde aux yeux de chat siamois intitulée Sabrina Carpenter. La nouvelle coqueluche des ados succède à la piquante Miley Cyrus dans les hits de l’été avec son imparable Espresso. Certes, rien de bien neuf au niveau arrangement, mais les chansons sont inspirées, les paroles engagées et le charme de Sabrina Carpenter, fou, fou, fou. Le mignon Taste, le chamarré Please, Please, Please, le charmant Good Graces, les caressants Sharpest Tool et Coincidence, le placide et solaire Bed Chem et forcément la bombe des boums pour ado Espresso, efficace, chaud et désirable. Des paroles douceâtres et sensuelles, une ambiance féminine mais pas creuse, bref, un album parfait pour découvrir un versant plus intimiste de la pop actuelle. Et ça fonctionne. Même si on peut trouver l’ensemble classique, il y a tant de volonté et d’envie de plaire qu’il est difficile de ne pas aimer ce disque. Un peu de fraîcheur adolescente dans ces 10 meilleurs albums de 2024, c’est toujours bon à prendre.

    Amyl & The Sniffers - Cartoon Darkness - Les 10 meilleurs albums de 2024

    7/ Amyl & The Sniffers – Cartoon Darkness

    Label : Virgin | Genre : Rock

    N’avez vous jamais rêvé de sale dans votre vie ? D’un peu de stupre et de guitare sèche ? Cartoon Darkness devrait répondre à vos attentes. D’une manière rentre-dedans, il faut dire. Car le mot subtilité n’a pas cours ici. Mais attention, musique soignée bien présente, chef. Le chaotique Jerkin’, coup de crosse à la figure, Chewing-Gum, énervé, électrique, Tiny Bikini aux riffs destructeurs, Big Dreams sublime à pleurer, la bombe atomique Mine, l’énergique Motorbike Song, le faussement calme Bailing on Me, surfant sur le grunge. Bref c’est une guerre mondiale de sons démoniaques qui ressuscite la glorieuse époque du rock furibard des années 70. Ajoutez à cela le charme de la blonde ravageuse Amy Taylor avec sa voix de sorcière, ces riffs désaturés et cette ambiance white trash, vous êtes conquis. Qu’on le veuille ou non, l’Australie est le second berceau du rock’n’roll. Compris les rageux ?

    Jamie XX - In Waves - Les 10 meilleurs albums de 2024

    6/ Jamie XX – In Waves

    Label :  Young | Genre : Electro

    Jamie XX nous envoûte une fois de plus avec un disque aux accents 2-step et house avec son sens de la retenue coutumier. Treat Each Other Right, est d’une élégance folle, parfait, Waited All Night, se veut féminin et planant, Baddy on The Floor vous pousse sur la piste de danse, Dafodil vous fait chavirer par son r’n’b classe, Still in Summer vous transporte sous le soleil, Life vous subjugue, All Your Children vous hypnotise, Falling Together vous terrasse. Vous n’êtes plus en possession de vos moyens, les vagues de In Waves vous ont englouti. Notons que sous le vernis électro, se cache des souvenirs de l’époque The XX avec Breather ou Wanna. Innover c’est bien, mais ne pas oublier d’où l’on vient (ici la musique alternative), c’est encore mieux. Jamie XX arrive à marier son amour de la mélodie parfaite, ses aspirations pop indie et son obsession de la house britannique. C’est un sacré pas en avant.

    Tyler, The Creator - CHROMAKOPIA - Les 10 meilleurs albums de 2024

    5/ Tyler, The Creator – CHROMAKOPIA

    Label : Columbia Records | Genre : Rap / Hip-hop / Funk

    Fini pour un temps les délires surréalistes et colorés pour Tyler The Creator, qu’on ne présente plus. Le rappeur prodige fait honneur à ses racines africaines et aux sources de la musique blues. Une pépite, astre solaire des ces albums de 2024. Un choix risqué mais salvateur pour CHROMAKOPIA, dépeint comme un film d’auteur en noir et blanc classieux. Tyler n’oublie pas son amour du gospel et des envolées lyriques. L’entrée en matière d’une beauté certaine St Chroma, Rah Tah Tah et son flow imparable, le massif et imparable Noid, la ballade magnifique Darling, I en duo avec Teezo Touchdown, le foudroyant Hey Jane, l’éclatant I Killed You, le blues fantomatique de Judge Judy, un retour au rap sale Lil Wayne sur Grudge… Bref, Tyler the Creator est toujours à où on ne l’attend pas. Ce retour aux sources salvateur a permis d’accoucher d’un autre chef-d’oeuvre. Et de connecter l’artiste à l’essence même de la musique noire. Le tout en restant toujours outsider et furieusement moderne. Inoubliable.

    A.G. Cook - Britpop - Les 10 meilleurs albums de 2024

    4/ A.G. Cook – Britpop

    Label : PC Music | Genre : Electro

    La première écoute fut étonnante, la seconde m’obséda comme jamais. Le pape de l’hyperpop légendaire producteur de Charli XCX et du gratin de la pop du futur est revenu. Et son legs est considérable. Britpop est un monstre fat lourd de 3 disques – hérésie en cette époque pleine d’albums de 20 min calibrés pour TikTok. Mais qui étrangement, est loin d’être pesant dans sa musique. Virevoltante, recherchée, piquante même, la mélodie de Britpop est travaillée, addictive. Premier disque versé électro, où tout est vivant : le single Britpop dansant et optimiste, l’étrange You Know Me, le cartoon Prismatic. Puis second disque plus axé pop à la Radiohead, avec une belle Serenade de circonstance, le beau Nice To Meet You, l’incroyable The Weave. Et enfin troisième disque plus virulent : Soulbreaker tonitruant, Lucifer faussement tranquille. A.G. Cook est le nouveau boss du game c’est sûr. Et nous le prouve avec un pavé de musique nouvelle génération à ne pas manquer. 

    Magdalena Bay - Imaginal Disk - Alworld.fr

    3/ Magdalena Bay – Imaginal Disk

    Label : Mom + Pop Music | Genre : Pop / Synthpop / Electro

    Un second disque et tout a basculé. Magdalena Bay est devenu un groupe incontournable, inoubliable et d’une profonde beauté. Vous pensez que j’extrapole? Imaginal Disk est un disque sorti du néant, presque aérien, irréel par ses compositions soignées et volatiles. Je vous le promets sans détour, vous n’aurez jamais entendu rien de pareil. En quête de sens, l’album dévoile ses secrets : She Looked Like Me et ses errements vocaux sublimes, Killing Time et son timing doux et exquis, l’interlude céleste True Blue, le magnifique et déroutant Image, le théâtral Death & Romance, le japonisant Fear, Sex, le douceâtre Watching T.V., le coup dans la figure de That’s My Floor... Bref un voyage sidérant en eaux troubles, perturbant et prenant comme un rêve un peu étrange. La voix enfantine et caressante de Mica Tenenbaum nous transporte très loin. Si vous cherchiez un disque pouvant vous aider à aller au fond de vous même en remettant vos vieux fonds d’écran Windows, c’est le disque qu’il vous faut. Un pur album de vibe, essentiel pour clarifier le côté sombre de ces 10 meilleurs albums de 2024…

    Justice - Hyperdrama - Alworld.fr

    2/ Justice – Hyperdrama

    Label : GENESIS | Genre : Electro

    Pour des raisons que j’ignore, certains albums déchaînent les passions, et Hyperdrama ne fait pas exception. Pourquoi tant de haine? Certains se plaignent d’un statu quo ? D’un manque d’inventivité? Quand d’autre crient au génie? L’un des meilleurs albums de 2024, c’est sûr. Hélas pour les autres, je fais partie de la seconde catégorie. Le disque est un pur régal. Un pur produit du duo français qui a réussi l’exploit de mélanger sonorités métal avec l’électro la plus dure. Les magnifiques et déchirants Neverender & One Night/All Night en duo avec Tame Impala, le violent Generator, le sombre Dear Alan, le beau Afterimage avec l’Allemande RIMON, le disco céleste de Incognito, l’astre Mannequin Love, l’étrange Moonlight… Bref c’est un voyage en apesanteur, plus funk que les disques précédents qui en déroutera plus d’un. Mais qu’importe ? La Nature est pleine de surprises…

    Charli XCX - Brat - Alworld.fr

    1/ Charli XCX – BRAT

    Label : Atlantic | Genre : Hyperpop / Electro / Dance

    Pour conclure les 10 meilleurs albums de 2024, l’éclair de feu. Les ténèbres vous engloutissent, au terme d’une journée harassante. Et une lumière néon vert criard vous aveugle. BRAT, l’album qu’on n’attendait plus, est venu à la vie. Et c’est un monstre de modernité. Même si le BRAT Summer n’arrive pas à la cheville du Barbie Summer, l’album a su marquer les esprits avec son habile mélange de pop peste, de paroles tranchantes comme des rasoirs et d’un sens de la mélodie imparable. Le mégahit 360°, la bombe électroclash Club Classics, le coupant Sympathy For The Knife, le déchirant I might say something stupid, le swinguant Talk Talk, l’autre bombe Von Dutch, le furibard Rewind, la techno placide d’Apple, le classieux B2b, bref y’a-t-il une seule chanson foirée dans ce disque tout vert ? Non ! Un carton du nouveau millénaire en note chlorophylle je dis. Un album qu’on n’oubliera pas de sitôt et qui mérite amplement le raz-de-marée qu’il a suscité. God Bless the Brat Girls !

    Mention spéciale des 10 meilleurs albums de 2024

    Kim Petras - Slut Pop Miami - Alworld.fr

    Kim Petras – Slut Pop Miami

    Label : Amigo / Atlantic | Genre : Dance / Electro / Pop

    Jeune fille naïve en quête d’amour sincère, abandonne tout espoir en écoutant ce disque. On est plus proche de Fred Coppula que de Paul Verhoven. Exit la séduction et bonjour à l’orgie du Cap d’Agde ! Slut Pop Miami parle cul et parties fines sans peur et sans reproche. C’est pas très fin et pas très distingué, mais c’est furieusement addictif, et il faut le dire, ça fonctionne. Le très sexe Gag On It parlant de « morsure » (on vous laisse deviner où), Fuck’ This Fuckin’ That, pas plus élégant, Banana Boat et son obsession des longues choses (on vous laisse deviner quoi), le très explicite Get Fucked, le dansant Rim Job, l’ode aux sucettes Head Head Honcho, Tout est incroyablement excessif. Bref, ça ne respire pas l’élégance, mais les beats et la production sont soignés, à défaut d’être originaux. Les paroles trop osées pour être vraies, l’ambiance film porno et l’esthétique Fast & Furious rendent le tout assez drôle en fin de compte. Kim Petras se moque d’elle-même et n’a pas peur du ridicule. 

  • Le paradoxe du biopic musical

    Le paradoxe du biopic musical est un océan d’imprévus. Reconnu genre cinématographie à part entière, le biopic musical s’est bien installé. Quoi de plus vibrant au fond que de voir la vie de sa star préférée portée à l’écran ? Mais une complaisance voire de l’ennui peut se faire sentir. Un biopic musical est-il forcément un mauvais film ?

    L’idée d’une hagiographie mouvementée et pleine de peps est tentante pour un artiste à dépeindre. Tout un univers en mouvement, souvent condamné à resté scellé sur papier, devient alors palpable, réalisable, montrable. On se plaît à voir défiler littéralement sous nos yeux la vie incroyable de nos artistes préférés. Toutefois, malgré de rares occasions, l’exercice s’avère périlleux et rarement réussi. Certains assument sans complexes leurs délires (Elvis, Rocketman), un peu moins leur fragilité à fleur de peau (Back to Black), voire frôlent la crise de foi (Bob Marley One Love), ou pire, gomment des éléments peu reluisants pour le grand public (Bohemian Rhapsody). Des exemples réussis ont tout de même fait leur chemin, mais curieusement en insistant sur l’intimité tragique (Tina), ou bien la rage contenue (The Rose), ou la mélancolie vénéneuse (Ray, Walk The Line). Aussi charmants et délicieux soient-ils, les biopics musicaux posent une question plus légitime qu’il n’y paraît : est-ce réellement nécessaire de tout montrer, divulguer d’un artiste qu’on avait toujours adulé comme tel? On pourrait se poser l’autre question : est ce que expliquer une existence célèbre, aussi merveilleuse soit-elle, n’est ce pas au final la corrompre? La dissoudre ? Oui on va loin dans l’explication philosophique, mais la plupart du temps ce qui veut être une célébration devient rapidement un miroir déformant de consensuel, ou de statu quo. Un comble, lorsqu’on veut retranscrire une ballade symphonique et visuelle pleine de bonnes attentions. A l’heure du consumérisme, de la guerre de l’image et d’un marketing de plus en plus agressif, on doute fortement de la bonne volonté d’une telle opération. Le tiroir caisse va sonner plein à ras bords, les kids du millénaire auront leur bande son TikTok et les anciens pleureront de joie devant une énième peinture de Paul McCartney en prothèses plus vrai que nature. Complaisance, ennui, mauvaise énergie, le biopic musical souffre encore d’écueils. Mais le problème est plus large qu’on ne le pense.

    Le paradoxe des biopics musicaux - Alworld.fr

    Paradoxe du biopic musical : Une récit en pilote automatique, tu raconteras

    Biopic : contraction de « biographical motion picture ». Un biopic est un genre cinématographique, sous forme romancée, qui retrace la vie ou le parcours d’un personnage qui a réellement existé. A ne pas confondre avec le documentaire, qui raconte le réel, celui n’a pas été trafiqué (on l’espère). La version gentille de la définition du biopic serait la suivante : une histoire (souvent incroyable) d’une personne partie de rien (en général) devenant l’un des plus grands artistes qui soient. En n’oubliant pas de saupoudrer de quelques anecdotes croustillantes (et pas forcément utiles) sur son parcours (forcément) retors et (toujours) parsemé d’embûches. Dans le pire des cas, cela se finit en mariage (la vis comica en plus américain) ou pire avec une mort (forcément) tragique. Et emphasée si la personne est jeune (toujours un plus).  On se surprend à aimer le fait de savoir à quelle sauce l’on sera mangé en fonction des aspirations du réalisateur chargé de l’affaire. Comme toute aventure cinématographique en somme. A force d’abnégation et de volonté, le biopic musical est devenu un genre cinématographique à part entière. Et aussi fou que cela puisse paraître, un genre reconnu et assez populaire. Avec ses détracteurs et ses défenseurs. Ses chefs-d’œuvre et ses nanars. Et tout ce qui tourne autour de l’éthique, le voyeurisme, les zones d’ombres. Au risque au final, d’être en pilote automatique, avec une formule bien pensée, et assez interchangeable. Comble de l’ironie, le magazine anglais étudiant indépendant The Boar se fend d’un article équivoque « la formule familiale du biopic musical ». Comme l’écrit Dennis Bingham dans Whose Lives Are They Anyway: The Biopic As Contemporary Film Genre,

    Il ne jouit d’aucune des gloires du cinéma de genre, mais souffre tous les pièges.

    Dennis Bingham

    Le biopic musical a connu ces dernières années une impressionnante renaissance, avec tout ce qui implique de succès financier surtout. Pensez donc, réaliser un biopic musical ne nécessite pas tant d’argent que ça comme pour un film de super-héros. Pour n’importe quel studio, le film musical est un pari sûr. Le budget, même s’il est conséquent, n’arrive jamais à la cheville d’un Marvel par exemple. On utilise les effets spéciaux, la 3D et autres, en dernier recours, pour reconstruire des lieux, des ambiances. Pour le rôle principal, un acteur débutant peut faire l’affaire, moins cher  qu’un Brad Pitt ou un George Clooney. Il n’y a pas d’obligation d’acheter les droits aux artistes, puisque l’histoire peut être montrée, en toute filouterie, comme une « représentation artistique ». Comprenez une interprétation. Certes les droits musicaux sont conséquents, aussi l’accord de la famille ou le budget avocat en cas de procès pour diffamation. Le retour financier est à mesurer sur la base de fans de l’artiste. Comprenez, pour quelqu’un comme Bob Marley, c’est tout bénef… puisque les fans de Bob Marley veulent voir Bob Marley sur l’écran. Un autre point de taille : la curiosité morbide. L’humain est une espèce qui ressent ce besoin de savoir la vérité, surtout sur les choses qui le touchent. Le biopic musical s’intéresse davantage sur les puissantes connexions émotionnelles entre le fan et l’artiste. En soi pas vraiment un crime, mais étant donné que le talent du réalisateur varie beaucoup, cette connexion n’est pas toujours évidente. Pire même, dans le milieu, on se gausse du biopic musical lié au cinéma comme la techno sur l’électro : un mal nécessaire. Voire même, dans une version insultante, comme « appât à récompense ». Il faut voir les résultats qu’Elvis a eu : 3 Golden Globes du Meilleur Acteur, Meilleur Réalisateur, Meilleur Film Dramatique, ou Bohemian Rhapsody qui remporte l’Oscar du meilleur acteur. Une vérité il faut le dire.

    Mais qu’est ce qui plaît sincèrement au public à qui le biopic musical s’offre sans retenue? Comment expliquer un tel engouement ?

    Une pelletée de clichés tu ajouteras

    Le plus douloureux dans le biopic, c’est le cliché. Ne nous voilons pas la face, notre vie est remplie de clichés. Cela est plus problématique pour un genre codifié que le biopic. Codifié le biopic? Etes-vous aveugle? Il n’existe aucun biopic sur Terre ne parlant pas de sacro-sainte rédemption, de drogues et autres paradis artificiels, d’enfance malheureuse ou de succès monstre. Bien entendu, ces informations ne sont pas nouvelles elles se trouvent dans tous les films de tous les genre du monde. Cela devient plus retors lorsqu’ils sont vendus comme « plus-value » comme un objet marketing comme les autres. Surtout pour un biopic. Au risque d’être répétitif, même dans un bon biopic. C’est le cas pour Rocketman, flamboyante biographie d’Elton John, qui commence par une réunion des Alcooliques Anonymes. Celui-ci déroule alors dans une rythmique ultra-calibrée, son enfance difficile auprès d’un père absent (il partira refaire sa vie ailleurs) et une mère fuyante, son ascension jalonnée d’embûches, sa rencontre avec Faust, pardon, son producteur et amant John Reid. Enfin arrivent le succès foudroyant, les ballades musicales, les problèmes d’addiction, et le sexe. Bah oui faut bien vendre! Et autant le dire tout de suite, cela fonctionne plutôt bien. J’ai même pleuré durant certaines scènes et les musiques d’Elton John sont assez iconiques pour se laisser porter par le film. Réalisé en plus par le tâcheron Dexter Flecher qui finira Bohemian Rhapsody, et bien l’ensemble est plaisant, dynamique et réussi. Pourtant, le film n’a rien d’exceptionnel. C’est une rengaine qu’on va déjà vu, voire revu avec plus ou moins d’ardeur. Et des acteurs plus ou moins convaincants. Il n’est pas difficile de faire un bingo de biopics musicaux,  de cocher la fameuse case « enfance trouble » et de constater que votre pauvre grille est déjà noircie. Oups.

    Suivre la vie des artistes que l’on aime est une chose, voir le même chemin recommencer encore et encore en est une autre. D’ailleurs il n’est pas difficile de constater que c’est toujours les mêmes clichés qui reviennent. Enfant abandonné (Get On Up, Rocketman, Ray, Bob Marley One Love) ou ignoré (I Wanna Dance With Somebody, Cloclo, Dalida) ou bien enfant incompris (Back To Black, Bohemian Rhapsody, The Rose, Elvis), voire carrément exploité (Respect, Selena, La Môme, Judy). Bref, y’en a pour tout le monde. Et quand cela grandit, pas mieux. L’adolescent est furibard et commence ces petits concerts à la va-vite avant de rencontrer comme par miracle (cela existe hein), la ou les personnes qui flatteront son égo. Puis la valse des producteurs et de l’argent commence. Avec toujours les mêmes attentes. Et les mêmes résultats. Un frisson d’amertume me secoue. Surtout quand on sait que les acteurs et actrices, ont toute la force du biopic qui repose sur leurs frêles épaules. Quand ils savent jouer. C’est le cas pour la majorité des biopics, même dans un film décevant comme Bohemian Rhapsody, avec un Rami Malek en Freddie Mercury plus vraie que nature en dépit de fausses dents proéminentes risibles. Austin Butler dans Elvis, est impérial et m’a arraché des larmes à la fin du film avec l’interprétation de Unchained Melody en mode fin de vie. Bette Midler est vibrante et magnifique dans le vrai-faux biopic The Rose en fausse Janis Joplin tarée mais touchante. Le film se laisse voire par la simple magie d’un jeu d’acteur convaincant qui pourrait fournir l’excuse de voir un biopic. Seulement ce n’est pas le cas pour tout le monde. On zappera vite sur le téléfilm odieux Man in the Mirror: The Michael Jackson Story avec un Flex Alexander aux fraises. Et que dire de Bob Marley One Love avec un Kingsley Ben-Adir complètement pété, la bouche constamment ouverte et un acting absent (sauf vers la fin). Ou encore Back To Black avec Marisa Abela qui souffre de la comparaison et qui n’arrive pas à porter les épaules de la chanteuse écorchée au point d’en faire une pâle copie destinée aux costumes d’Halloween les moins inspirés. Quand cest parfois même la ressemblance qui fait défaut comme pour I Wanna Dance With Somebody ou l’actrice Naomie Ackie, pourtant convaincante, passe pour être une intermittente du spectacle tentant vainement de ressembler à Whitney… Re-oups.

    Cela prouve bien que même si les clichés existent et pullulent dans le biopic, le charme du film repose en grande partie sur l’acteur principal. En gageant qu’il joue bien et se démarque. Ce qui fait, parfois (voire presque toujours) effondrer l’édifice de l’incrédulité. Je ne dis pas que faire étalage d’une vie difficile n’est pas une bonne chose. Elle est problématique lorsqu’elle est simplement cosmétique… au point de rendre le film ennuyeux. Les décors reconstitués ne sont que de vagues décors sans âme, les personnages importants de l’histoire ne sont là que pour faire de la figuration, les problèmes sociétaux sont passés à la trappe. S’attarder sur des problèmes de fonds, voire politiques, est toujours risqué, mais plus convaincant que de faire une grosse et bête hagiographie sans saveur. Certains films y parviennent, comme All Eyez On Me ou le sulfureux Straight Outta Compton parlant de bavures policières dans les années 90 avec férocité et violence. Mieux, ces récits s’imbriquent dans une réelle prise politique s’entremêlant logiquement avec un parcours musical engagé et fort. Citons Selena, qui malgré son caractère film pour ados sur Selena Quintanilla, parle de la communauté latino avec une rare profondeur et une douloureuse lucidité. On y critique Reagan et sa politique raciste, on parle de la difficulté des latinos à percer dans la musique, surtout les femmes. Ce qui rend le film moins inoffensif qu’il n’y paraît. On peut parler de Lady Sings the Blues, vibrant hommage à Billie Holliday par Eartha Kitt qui raconte sans fards des rafles policières sur des Noirs, de la ségrégation et du militantisme. Même The Rose se permet de montrer le New York crapoteux des années 70, avec ses peep-shows, ses cinémas porno et ses drag queens un peu trop avinées, montrant un instant, l’envers du rêve américain. Même un film comme Tina, avec l’excellente Angela Bassett, parle de violences conjugales avant MeToo, voire de manipulation mentale et de viol conjugal, une première. Mais à côté de ça, un trop grand nombre de films se complaît dans une surenchère dispensable de clichés fumeux n’existant que pour servir leur but : émouvoir. Si le baroque et l’excès peuvent être réussis et même aider le récit comme c’est le cas pour Elvis, l’inverse est possible. Citons Love & Mercy sur les Beach Boys et son rythme lancinant et mélancolique, qui sied parfaitement à ce génie qu’est Brian Wilson. Un chef d’oeuvre du genre comme Control sur Joy Division est le parfait exemple de la mesure et de la minutie dans sa mise en scène en noir et blanc épurée. Une leçon qui hélas, sonne dans le vide, au vu des résultats moyens que l’on a recueilli ces dernières années. Mais le pire reste à venir.

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    Autre paradoxe du biopic musical : la réalité tu transformeras

    Autre point fâcheux, une tendance trop vive à modifier la réalité. C’est un comble quand on vise à montrer de façon « véridique » la vie de notre artiste préféré. La encore, de nombreux griefs extérieurs s’ajoutent aux problèmes. Straight Outta Compton, produit par Dr Dre et Ice Cube enjolivent la genèse de leurs hits pour mieux coller aux violences policières montrées à l’écran, ou bien la reformation de NWA qui en réalité n’a jamais eu, Eazy-E décédant trop tôt pour cela. Il ne faut pas oublier que la famille de l’artiste, si elle existe encore, a un inébranlable droit de regard sur le patrimoine artistique de l’artiste. L’ennuyeux Back To Black ose dépeindre Mitch, le père d’Amy comme un type formidable, alors qu’il n’a jamais été que le pauvre idiot et le père absent dont Amy souffrira longtemps. Et qui d’une certaine manière, a conditionné sa relation avec les hommes. Et bien il est producteur du film pardi. Et que dire de la relation extrêmement problématique entre Blake et Amy, dépeinte comme un film romantico-gothique, alors qu’il s’agit d’un rapport de force toxique et dégénéré où la drogue et l’alcool coulent à flot au point d’avoir tué Amy. Non. On se permet d’enlever des moments tout bonnement essentiels pour laisser une copie pâle et dangereuse comme Bohemian Rhapsody ou l’homosexualité de Mercury est cachée, voire omise par « pudeur ». Pardon? Je pense que toute personne saine d’esprit à qui on demande ce que signifie gay vous répondra Freddie Mercury sans hésiter. J’ai envie de hurler, mais ce n’est hélas pas la seule chose problématique dans ce film, ni dans les autres d’ailleurs. Get On Up sur James Brown ne parle que très peu du caractère violent, dominateur et psychopathe de James Brown sur les femmes. Parce que vous comprenez, il fut abandonné enfant par ses parents et par sa mère, et on a un beau biopic tout frais à vous proposer, ce serait bête de dépeindre le sujet du film comme un monstre. Ajoutons-y une auto-censure très gênante sur les fêtes alcoolisées dont il a été l’investigateur et vous avez un cocktail malsain de masculinité toxique. Cela devient pire lorsque cela parasite le processus créatif et les chansons produites par l’artiste dont on parle. Dans Back to Black, on réussit l’extraordinaire exploit de montrer très peu de scènes musicales pourtant fondamentales pour Amy qui a su remettre au goût du jour la soul des années 60 ! Tout cela au profit d’historiettes familiales et sentimentales pas franchement passionnantes. 

    Ce qui aurait pu aider à une certaine compréhension de la vie d’un artiste brise littéralement cette volonté de montrer la « réalité« . Et se permet même de tordre vicieusement le propos du film en proposant une version complètement à côté de la plaque. On peut tout de même remercier cette tendance de « réhabilitation » qui permet de remettre à leur place beaucoup de choses oubliées importantes. Notons la première épouse de Johnny Cash dans le magnifique Walk The Line, Vivian Liberto, dépeinte comme une femme BLANCHE hystérique refusant toute vie normale à Cash. Et réduite à une tache d’encre dans le futur couple June Carter et Cash. Triste quand on sait que cette femme a énormément aidé son mari, qu’elle était d’origine NOIRE métisse et militante, et qu’elle souhaitait vivement que son époux ait du succès. Le documentaire « Vivian & Johnny » réalisé par Matt Riddlehoover et sorti en 2020, réhabilite enfin le premier couple Cash. Les nombreuses interviews des collaborateurs, proches, voire anonymes sur le véritable visage de nos idoles contribuent à démystifier leur aura et les rendre plus humains, et plus problématiques. Pour un Dr Dre, un Eazy-E ou un Ice Cube, combien de femmes humiliées, battues, saignées à blanc ? Le témoignage déchirant de Michel’le, chanteuse de hip hop, à Gawker en 2015, sur ses affrontements physiques avec Dr Dre et Eazy-E, en est la preuve. Son personnage n’est pas présent dans le film par ailleurs, bien qu’elle ait tenu une place importante au sein de NWA. Encore une fois, preuve que la réalité l’emporte toujours. Même si elle contient des vérités pas toujours à dire ou entendre. Ceux qui sont encore vivants peuvent témoigner mais ceux disparus ont emporté avec eux leurs vérité et leurs propos. Ce qui rend la réalité du biopic musical tordue et forcément remaniée. Donc un film qui était au final, toujours prévu pour se planter ?

    Un succès certain, tu remporteras

    Malgré tous ces écueils, le biopic est populaire. Encore plus maintenant ou les technologies évoluent et permettent des univers plus vrais que nature. Mais le retour sur recette peut parfois s’avérer épineux. Exemple : le studio indépendant anglais GK Films, en charge de Bohemian Rhapsody (responsable de Tomb Raider, Victoria ou encore Dark Shadows) bénéficie de 55 millions de dollars de budget pour le film. Un budget très inférieur à un Marvel, mais conséquent pour un studio de cette envergure. Malgré un succès record de 288 millions de dollars aux USA et près de 910.8 millions de dollars ans le monde, le studio n’a eu aucun bénéfice net en raison de ses innombrables dépenses. S’ensuivra d’ailleurs un procès entre le scénariste Anthony McCarten et le studio, pour une perte de 51 millions de dollars. Cependant, le procès semble perdu d’avance car selon le studio, Mc Carten n’est redevable d’argent que via sa définition de “produit net”. On pourra donc compter sur le merchandising et la réédition OBLIGATOIRE (et presque risible) des albums de Queen. Qui de toute façon connaîtront le succès : le groupe n’a jamais été aussi riche qu’à la sortie du film. On peut toujours compter sur le merchandising, les goodies et autres symboles de la consommation pour amortir les coûts. Bob Marley : One Love a remporté dès sa première semaine près de 700 000 dollars et a même dépassé Rocketman en terme de recettes : 96,9 millions de dollars rien qu’aux Etats-Unis. Que dire des films cités plus haut, nuls ou pas nuls, ils ont (presque) tous franchi la barre des 30 millions voire des 50 millions de recettes. Avec parfois des records absolus comm Elvis et ses 280 millions de dollars de recettes dans le monde. Les articles de presse ne tarissent pas d’éloges sur la formule « bankable » du biopic musical, n’hésitant pas à parler de « poule aux oeufs d’or » ou de « machine à cash ». A voir les scores dithyrambiques de ces films, on ne peut que leur donner raison.

    Le paradoxe du biopic musical - Alworld.fr

    En revanche l’accueil critique est plus mitigé. Voire carrément tiédasse. Des films comme Bohemian Rhapsody ou Back To Black n’ont pas fait l’unanimité. Télérama parle du premier comme d’un « biopic taillé pour le culte » contenant un « chapelet d’inexactitudes et d’omissions ». Ecran Large se fend d’un « portrait qui Queen » et descend logiquement le film pour sa paresse scénaristique. Les Inrocks parlent d’un film « beaucoup trop officiel » pour faire vrai, Libération d’une « vacuité sidérante » ou le Monde d’une « biographie sans audace ». Quand Back to Black souffre de « d’un récit indigne » (le Figaro), ou d’une « Amy édulcorée » (le Devoir) et « d’un récit à l’eau de rose indécent ! » (la Presse). Oui, la critique n’est pas tendre car la critique n’est pas dupe. Et ce n’est ni une choucroute factice ou des dents de carrelage fausses qui vont arranger les choses. La presse indépendante de Net se fend d’articles laconiques sur la surenchère de biopics musicaux à venir. Pire, elle se montre complètement indifférente aux nombreuses sorties déjà prévues par les studios en date, prophétisant une mauvaise critique mais un succès certain : le biopic de Bob Dylan avec Timothée Chalamet, les 4 films sur les Beatles, ainsi qu’un futur film sur Michael Jackson. Et pas d’inquiétude à avoir sur la réception du milieu du cinéma, elle sera de toute façon établie. Il faut voir les nombreuses récompenses du cinéma qu’a obtenu Elvis : 4 Oscars Australiens (AACTA), Golden Globe du meilleur acteur, 2 BAFTA, 8 nominations aux Oscars. Bohemian Rhapsody rafle 4 Oscars, 2 BAFTA, et 2 Golden Globes. Le biopic musical n’est pas qu’une machine à cash, elle est aussi une usine à prix. Et ça, tout le monde dans le milieu l’a bien compris. S’ensuit alors une pelletée de nouveaux documentaires, mixtapes inédites, témoignages rares et précieux, bref n’importe quoi pour alimenter le mythe et attirer les spectateurs. Et le pire c’est que tout le monde s’y est mis, des anciens pontes de la série moderne comme HBO comme le streaming légal comme Netflix ou Amazon Prime ! Et vu le « peu » de moyens demandés, ce serait bête de s’en priver…

    Un biopic musical discutable, tu auras crée ?

    On ne le sait que trop bien, le biopic musical a le vent en poupe. Décrié, conspué même par certains médias mainstream, le genre connaît malgré lui une étonnante apogée. Etonnante, oui, à cause de tous les points que j’ai cité auparavant. Malgré les écueils évidents dont tombent la plupart des biopics, le genre est aussi populaire que les films Marvel, à en croire The Guardian dans un article instructif. Dans un marché aussi concurrentiel que le marché américain, le biopic est une bouée de sauvetage bienvenue qui cumule prix, honneurs, argent et renommée. Et la source n’est pas prête à se tarir, on cite les adaptations des vies de Grateful Dead, Billy Joel, Boy George, Maria Callas, Linda Ronstadt, Fred Astaire, Carole King, George Michael, les Bee Gees, et Keith Moon à venir. Et tant pis si l’on vient à gommer des contours peu reluisants pour rendre le tout plus glamour. Et pourtant, malgré tous ces mauvais points, il n’est pas toujours nul. Des exceptions confirment la règle, mais curieusement, le biopic est plus intéressant quand il n’est pas biopic, comme c’est le cas de The Rose, ou le génalissime Walk Hard : The Dewey Cox Story, parodiant le genre du biopic avec intelligence, humour et gravité.

    Discutable, oui, le biopic musical peut l’être. Mais c’est oublier le travail formidable de la machine hollywoodienne. Les acteurs sont dans leur grande majorité talentueux. Le délire fatiguant de folie visuelle qu’est Elvis est incroyable d’inventivité et de recherche. Rocketman n’est poignant que lorsqu’il lâche les rênes de son parcours calibré et qu’Elton parle aux fantômes de son passé. Ray émeut quand Ray Charles retrouve sa mère dans une autre temporalité où ils se parlent enfin. Même le décevant Bohemian Rhapsody, arrive à plaire dans ses trop rares scènes intimistes ou Mercury se retrouve face à lui-même. La déchirante scène de fin de The Rose me hante encore, même si dans un parcours fracassé, c’était inévitable. Même l’indifférent Kingsley Ben-Adir dans Bob Marley One Love réussit à émouvoir dans une séquence onirique ou il croise le héros de son enfance, Haïle Sélassié Ier. Les seconds rôles sont pour la plupart inoubliables : l’excellent Gwylinn Lee joue un Brian May plus vrai que nature, Richard Madden est machiavélique en John Reid, amant retors d’Elton John. Même les compositions de Forest Whitaker ou Audra McDonalds dans Respect sur Aretha Franklin sont à noter. Et que dire du rôle de la douce June Carter interprété par une Reese Whiterspoon bluffante et magnifique.

    Le biopic musical n’a jamais été aussi paradoxal. Se voulant grand et original, il ressort calibré et policé pour le grand public. Se rêvant fiévreux et insolent, il est souvent consensuel et aseptisé. Prouvant qu’il est un genre à part entière, il n’évite pas les écueils propres à tout genre cinématographique. Mais comme tout genre, il a ses nanars et ses réussites. Et comme tous les genres, il est fascinant, irrécupérable, parfois intéressant, souvent décevant. Et je préfère disparaître que de vivre dans un monde où Love & Mercy, The Rose, Control, Tina ou Ray n’aient pas existé.

  • Pourquoi « The Dark Side Of The Moon Redux » de Roger Waters m’enquiquine

    The Dark Side of The Moon Redux, une tentative ratée. Une oeuvre opportuniste visant à panser les plaies d’un égo malade. Une belle pelletée de bonnes idées gâchées.

    On aurait pu s’attendre à un coup de maître de la part du légendaire Roger Waters, qu’on ne présente plus. Membre fondateur de Pink Floyd, auteur de la magnifique « Money ». Jetez moi The Wall en l’air, Money est la meilleure chanson de Pink Floyd. Arrangeur de génie, musicien avant-gardiste, bref, les superlatifs manquent pour décrire Roger Waters. On vous fait croire sur ce disque qu’une version plus calme et plus acoustique aurait pu vous faire transporter. Mais la vérité n’est pas celle-ci. On peut même parler de ratage monumental. Avec « The Dark Side of The Moon Redux », on se retrouve à devoir composer avec un squelette dépouillé de toute richesse. Si la refonte peut apporter du sang neuf, force est de constater que cela devient assez bavard dans ce cas de figure. Dans cette histoire, il n’est pas question que de musique mais aussi de composer avec l’égo surdimensionné d’un artiste : Roger Waters himself. Membre fondateur de Pink Floyd, il est de notoriété publique qu’il n’a aucune sympathie pour ses anciens membres et qu’il tient à loisir des propos controversés. Désireux de réécrire proposer une autre histoire à un album précurseur, il ne fait que mettre les pieds dans le plat. Ce qui aurait pu être une relecture intéressante d’un grand disque n’est qu’une tentative ratée de sauver les meubles. Derrière un ratage, se cache aussi une guerre d’égos, le sacro-saint argent et la crédibilité artistique.

    Pourquoi "The Dark Side Of The Moon Redux" de Roger Waters m'emmerde

    La refonte, cheval de Troie artistique?

    L’histoire de la musique, longue comme le bras, regorge de drames et de scandales dues à des refontes un peu trop poussées, de disques légendaires. Parmi ces exemples, on peut citer le « Let It Be… » des Beatles, en version « naked » (nue) dépouillée des orchestres lourdingues de Phil Spector que John Lennon détestait. Ou encore les réenregistrements des disques de Metallica en 1999 qui causa une césure au sein du groupe et l’incompréhension des fans. On peut citer aussi la célèbre chanson « Stairway To Heaven » de Led Zeppelin, que le groupe Spirit reprit en version instrumentale, « Taurus« , pour bien expliquer à tous que la partie guitare avait été écrite par leurs soins, puis volée… Une horrible histoire, célébrée par une grosse bataille juridique commencée en 1971, et qui s’acheva… en 2020. D’autres cas sont a noter, plus originaux. Comme la ressortie de presque tous les albums de Taylor Swift en « Taylor’s Version » par exemple. Ces albums sont ressortis pour contrer les exactions dégoûtantes d’une crapule appelée Scooter Braun. Homme d’affaires proche de Kanye West, il rachète alors le label Big Machine Records et le revend à un fond d’investissement, ce qui dépossède Taylor Swift de racheter ses droits justement. Les « Taylor’s Version » s’avèrent être intéressants dans leur réécriture et incluent même des nouveautés bienvenues pour les « Swifties » du monde entier. Un cas positif de refonte, couplée à une volonté de se réapproprier son travail tout en satisfaisant les fans du bien fondé de la pratique. Jusqu’ici tout va bien.

    Mais la refonte est un peu l’équivalent de la guerre de Sécession, avec une opposition Nord / Sud qui fait encore rage aujourd’hui. Mis à part le contexte de Taylor Swift que je considère comme positif, l’histoire ne nous a pas offert de belles opportunités de refonte. Comme les exemples cités plus haut, la refonte était vue par certains puristes comme 1/ une belle opportunité pour se faire de l’argent, 2/ essayer de gommer les « bobos » pour rajouter des trucs un peu inutiles par devant. Dans le fond, ils n’ont pas tort. The Guardian se feint d’un article équivoque sorti en 2018 « qu’est ce qui prend les artistes de remodeler leurs albums? ». L’article souligne avec justesse la mode des anciennes gloires de « dupliquer » leurs succès d’antan à la sauce moderne pour coller plus à l’époque. Kate Bush publia « Director’s Cut » en 2011, ensemble de maquettes issues de The Sensual World ou The Red Shoes, avec des arrangements plus en accord avec son goût actuel. Scandale dans le milieu de la pop ou tout est plus ou moins figé. A l’ère du streaming pourtant, et son besoin de toujours étoffer un catalogue toujours plus conséquent, la refonte apparaît comme un sanctuaire. De nouvelles chansons, de nouveaux horizons et de nouveaux auditeurs. Mais à quel prix?

    Aussi étrange que cela puisse paraître, ce genre de pratique existe depuis longtemps dans le métal. Il n’est pas rare que des débutants enregistrent avec les moyens du bord leur musique, puis, le succès aidant, réenregistrent le tout avec plus de moyens. Avec plus de puissance, plus de force qu’auparavant. Mais on peut rarement citer de bonnes surprises. En 2014, le groupe américain de trash métal Flotsam & Jetsam ont revisité leur album No Place for Disgrace. Problème, métal ou non, le résultat n’a pas été à la hauteur des fans. L’Encyclopaedia Metallum s’est feint d’une explication ironique en forme de « fuite artistique ». On peut citer aussi l’envie de refaire revivre ses classiques à la nouvelle génération. Des groupes comme Def Leppard, Electric Light Orchestra ou encore Squeeze ont balayé leur catalogue et réenregistré leurs classiques aussi proches que les originaux. Même si une telle décision fait hausser les sourcils, on peut saluer la nécessité de captiver un autre public.

    Mais bien entendu, les piécettes sonnantes et trébuchantes sont aussi une bonne excuse de refaire un album. Dans le temps jadis, les maisons de disque étaient toutes puissantes, disposant des droits à long terme des enregistrements de leurs protégés. En 1993, le groupe Suicidal Tendencies avait refait une seconde version de leur premier album car pas assez soutenu par leur major, Frontier Records. Squeeze, parlons d’eux encore, invitent même les pubards et agences de com qu’ils étaient « ouverts » aux opportunités commerciales pour gagner des droits décents sur leurs chansons. Pour sûr. Mais cela permet de grandes dérives, comme avec Ozzy Osbourne. En 2002, les rééditions de Blizzard of Ozz et Diary of a Madman furent réenregistrés… sans la participation de Bob Daisley et Lee Kerslake. Pourquoi ? L’argent, encore, les deux lascars ayant fait équipe pour poursuivre en justice leurs bosss pour royalties non payées. En réponse, on gomma leur présence dans la réédition des albums. Pour se dédouaner, Sharon Osbourne, compagne d’Ozzy, affirmait que le caractère de Kerslake et Daisley était abusif et injuste. Le scandale fut retentissant et l’issue, malheureuse pour les deux partis. Kerslake et Daisley perdirent leur procès sans dédommagement, Sharon et Ozzy furent lourdement critiqués pour leur vindicte, et les éditions ultérieures furent reprises à l’identique. Un coup de glaive dans l’eau et beaucoup de bruit pour rien donc. 

    Avec ces affreuses histoires, on peut comprendre que la refonte essuie beaucoup de revers. Arracher aux maisons de disque la liberté artistique, reprendre le contrôle de son travail, et gagner de l’argent dessus, les intentions sont louables. Les exécutions un peu moins. Hélas pour nous, The Dark Side of The Moon Redux boxe dans une autre catégorie. L’album se paie le luxe d’y ajouter ce que je déteste le plus dans la musique en général : l’égo.

    Pourquoi "The Dark Side Of The Moon Redux" de Roger Waters m'emmerde

    The Dark Side of The Moon Redux : crise d’égo

    Qu’on soit bien clair. Les personnalités problématiques sont aussi légion dans le domaine de la musique. Sur CERTAINS cas (j’insiste lourdement là dessus), il peut y avoir une séparation possible entre l’artiste et son travail. Mais il faut avouer qu’à partir d’un certain stade, c’est pratiquement impossible. Waters n’est pas un enfant de choeur, et il le sait très bien. Le documentaire édifiant de « The Dark Side of Roger Waters » produit par la BBC en est un bon exemple. Dépeint comme un antisémite, du genre lourdingue dangereux, Waters n’a décidément pas le beau rôle et les témoignages sont édifiants. J’en arrive au point problématique de cette critique : son égo. Car celui de Waters pourrait être un château en or style Neuschwanstein niché sur une colline en or massif. Que l’on soit bien d’accord sur ce nouveau point, être le leader ou tête pensante d’un des groupes les plus influents de la musique ne vous donne pas le droit d’être lavé de tout soupçon. Voilà c’est dit, les commentaires sont là pour vous écharper. C’est au mieux, marrant comme une blague d’un enfant de 5 ans, au pire horripilant et franchement ennuyeux comme pas permis. The Dark Side of The Moon Redux est une tentative ratée de réécrire un album qui n’avait franchement pas besoin de l’être. Pink Floyd s’était séparé à raison de cet individu problématique en raison de son égo surdimensionné. Oser dire que ses coéquipiers n’avaient jamais réussi à écrire un seul hit est énorme comme un cratère lunaire. Et énervant. Des tas de preuves historiques (avérées), prouvent que The Dark Side of The Moon est une oeuvre collective, écrite à plusieurs, une synergie de groupe quoi, qui a été un grand moment dans l’histoire de la musique. Tout le monde est au courant depuis la naissance de la Terre que Waters a peu influé sur les compositions et les arrangements, même si 99% des paroles de l’album sont de lui. Et pour Waters, au fond, cette idée que ce n’est pas que lui qui a fait tout ça doit l’ébranler. Mais je vais le dire honnêtement : on s’en fout. Voir ci dessous la vidéo de The Needle Drop, assez grinçante, sur le melon énorme de monsieur Waters.

    Oui on s’en fout. The Dark Side of The Moon appartient à l’Univers maintenant, que cela lui plaise ou non. Mais Waters lui ne l’entend pas de cette oreille et préfère refaire tout à sa sauce. Si je devais faire l’impasse sur le fait que je n’aime pas, au fond, la refonte, j’aurai pu dire pourquoi pas. Mais ce n’est pas le cas ici. Car on commence mal cette histoire avec l’égo qui envahit un album qui n’avait rien demandé. Autre chose : l’album n’est pas incroyable. Pire même, c’est assez nul. Hein? Comment? Mais Roger Waters? Ah ? Parce que s’appeler Roger Waters vous donne le sacro-saint pouvoir de ne pas faire de la merde? Oh ‘scusez j’étais pas au courant alors! Prenons donc le problème à bras le corps et osons dire la vérité : cet album est nul. C’est bien rentré maintenant? Alors pourquoi est-il si nul? Déjà la volonté de tout refaire est assez discutable, comme pour dire que l’on est un Dieu vivant capable de vie et de mort. Certes, égo d’artiste à la con alors. Maintenant le côté musical. Et bien… un micro, une voix distendue, quelques arrangements vaporeux et hop, vous avez plié en 1h25 tout l’album. Avec moins de temps prévu pour verser une larme sur le remix inutile de « Money« .

    « Speak to Me« , un monologue vitreux comme intro, une vague guitare inspirée dans « Breathe« , « On The Run » un discours ennuyeux comme pas possible, « Time » un poil plus inspiré. La torture continue encore avec « Great Gig In The Sky » avec parlotte et peu d’inspiration en vue, et l’horrible revisite de « Money » en guise de cerise sur le gâteau. Je continue? Non, plus d’envie, sauf de hurler bien sûr. Bien entendu, la guitare de pro est toujours là, les arrangements fonctionnement (pour peu qu’ils y en a), la voix suave et grave de Waters en impose (parfois oui, parfois pas du tout). Mais il faut se rendre à l’évidence : ce n’est pas suffisant. Du tout même. On oscille entre le travail d’étudiant et la prose minimale d’un agrégé de musique. C’est la cathédrale de Séville sans les fondations, le canal de Suez sans le canal. Mais ce n’est pas ça le pire. Le pire de tout, c’est de se dire que l’album ne méritait pas une telle refonte. Je m’explique. The Dark Side of The Moon était un condensé réaliste et foudroyant sur le monde moderne et ses névroses (l’argent, la vieillesse, le boulot, la routine humaine), c’était fort et c’était beau. Ici, on a une pâle copie. Une sorte de délire parano sur une star sur le déclin, dénuée d’inventivité et de force. Et qui se contente d’ôter la viande du poulet pour en exhiber la carcasse molle et triste. Voilà tout l’héritage de The Dark Side of The Moon, résumée en 48 minutes vite pliées, qui dégoûtera le fan le plus hardcore à mon sens.

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    The Dark Side Of The Moon Redux : conclusion

    Le vrai problème que tout le monde ignore

    J’aurai pu, à certains égards, avoir un semblant de compassion pour ce genre de test artistique. Passé un certain stade, il faut arrêter de prendre les gens pour des idiots. Ce genre de disque fait partie de ces tentatives pour ruiner l’amour propre des fans de Pink Floyd. Une refonte dans un tel contexte aurait été une opportunité pour faire découvrir à la jeune génération le groupe. Encore fallait-il y ajouter un supplément d’âme. Mais Waters dans sa mansuétude avait-il pensé que seul son nom et son talent allaient suffire pour publier une galette convaincante? Ce n’est pas le cas. Du tout même. Quel est le problème ? Déjà, l’idée de refonte en elle-même comme expliquée plus haut. Une refonte implique de « refaire » une musique déjà réalisée pour que cela colle mieux aux attentes du maintenant. On peut donc dire que de ce côté là, c’est mort. TDSOTM Redux est ennuyeux à mourir, maigrichon, sans chanson notable, donc une pâle copie de l’original. Lire un discours peu inspiré sur la fin du monde ou l’argent d’une voix monocorde ne suffit pas à donner de la vie a TDSOTMR. Désolée, Waters. On ne reviendra pas sur ce viol auditif (je suis en forme aujourd’hui décidément!) de « Money« , qui est une insulte à ce qu’était la chanson en son temps. A savoir la meilleure chanson de Pink Floyd (débat clos!!), une vraie critique sur un monde moderne versé dans le capitalisme, l’égoïsme de la société et tout ça. Plus rien de tout ça dans cette version. Trop de minimalisme tue le minimalisme. Et le minimalisme ne pardonne pas la médiocrité.

    Quand l’ego détruit une oeuvre artistique d’envergure

    Il reste la problématique de l’égo, et là tout s’effondre. Waters, au culot effroyable, s’accapare toute l’oeuvre de Pink Floyd sans se soucier ce que peuvent penser les fans. Un point fâcheux qui ne passe pas. J’aime toujours Alex James de Blur mais je n’oublie pas qu’il a mordu le cul de Miki Benrenyi, chanteuse de Lush. J’aime beaucoup Damon Albarn, mais je n’oublie pas qu’il affirme sans peur que Taylor Swift n’écrit pas ses chansons (au secours). Doit on excuser de tels comportement je vous le demande ? Non. Être le leader d’un groupe important ne vous donne pas l’excuse d’être parfait. Ce qui aurait pu être un détail empoisonne tout le disque sans qu’il ait rien demandé… triste. Surtout que Waters se montre volontiers excessif au point d’être parfois viré de ses propres concerts : Francfort a failli le faire passer à la trappe pour propos antisémites. Non seulement Waters ne vous respecte pas, mais il ne se respecte pas lui-même. A ce stade là, tout espoir semble perdu.

    Forcément, difficile de ne pas parler d’argent dans cette équation. Pour quelqu’un qui se dit anti-système et diffuse volontiers des messages de liberté quand on aime autant l’argent, c’est fort de café. N’oublions pas que Waters est connu pour ses tournées solo très lucratives : celle de The Wall lui a rapporté 459 millions de dollars… presque autant que celle de The Dark Side Of The Moon justement. Doit on préciser qu’il a sorti l’album en plein 50 ans de TDSOFTM en plus ? Un classement de 2012 le faisait figurer parmi les chanteurs les mieux payés juste derrière Dr Dre! Et ne parlons certainement pas de fraude fiscale car Monsieur Waters a tout hébergé dans des paradis fiscaux en compagnie d’une certaine… Shakira. Aurait-il la mémoire courte? Si même l’argent aurait pu le motiver? Qu’est ce qui motive une telle sortie d’album dans ce cas? Trop de contradictions tuent les bonnes intentions. Et les contradictions ne pardonnent pas la loyauté et une certaine éthique de travail. Même quand on s’appelle Roger Waters

    On peut l’avouer facilement : The Dark Side Of The Moon Redux pose un problème éthique, plus que musical au fond. Car aucune loi sur Terre n’interdit un artiste à refaire toute les refontes de l’univers. Ni à revisiter de façon discutable un catalogue déjà bien fourni de sa part. Un artiste plus jeune que Roger Waters ou avec moins de bouteille aurait pu se fourvoyer à faire une revisite façon débutant, que j’aurai presque trouvé ça drôle. Mais dans ce cas, c’est pratiquement impardonnable. Waters n’arrive même pas à pousser la chansonnette en se persuadant peut être que de faire du slam pourrait sauver les meubles. Ses arrangements, splendides au demeurant (quand même), n’ont pas la force adéquate pour soutenir un tel édifice. L’ambiance qui se veut réfléchie et profonde, est morbide et désespérante. La sobriété vantée comme argument marketing infaillible, a tué toute folie dans le processus. Oui vous l’aurez compris, ces dernières phrases ne sont pas très positives. Toutefois, comme cité plus haut, des éléments positifs sont à retenir de toute cette affreuse histoire.

    Déjà, gros ou petit, magnifique ou problématique, un égo ne devrait certainement pas tuer une intention artistique. Autre chose, on ne devrait pas tout accepter pour l’argent et une gloire qui n’existent que dans des fantasmes. Encore, il est important, parfois (très souvent), laisser les choses telles qu’elles sont. Si je ne critique pas plus durement Taylor Swift sur sa ressortie de ses albums, c’est parce qu’il y a un désir de se réapproprier un travail qui a été volé. Il y a une vraie raison, surtout que Swift, généreuse avec ses fans, rajoute des inédits et fait passer la pilule un peu plus facilement. Ici, rien du tout. Waters nous balance une fin de repas où tout a été prémâché, régurgité et jeté sur les débris de la table. Plutôt désolant de la part d’un grand nom de la musique. Et tout ça pour quoi au fond? Pour réécrire l’histoire de la Musique avec un grand M. Qui profère des insultes antisémites et déteste Bono. Comme message pour la jeune génération, ça n’arrange pas les choses. Et que dire de la place de l’argent, qui semble avoir tout phagocyté et pollué tout un album pourtant anti-système (??). Les piécettes sonnantes et trébuchantes ont eu raison de ce qui restait d’intégrité visiblement. Pour une fois, les critiques n’ont pas été dupes. « Ennuyeux », « problématique », ou encore « capitalisant » sont les mots qui reviennent souvent. A raison. 

    La conclusion est logiquement amère et déceptive. Pourtant, TDSOTM Redux est un cas d’école de ce qui ne faut pas faire quand on est au sommet de la montagne. Vous voyez les enfants, il y a toujours pire que Kanye West. Et au moins lui il fait de la meilleure musique, plus profonde et plus sensible (parfois). Revisiter un grand disque qui n’avaient franchement pas besoin de ça, c’est inutile. Surtout quand cela est exécuté de façon aussi monacale. Les enfants, soyez francs avec vous-même. N’essayez pas de tout réécrire à votre sauce comme un chien qui pisse sur un buisson. Ne faites pas tout pour l’argent. Ne faites pas votre boomer et essayez de voir au dela de que vous voyez même si c’est plutôt difficile. 

  • Merveilles et misères de l’hyperpop

    L’hyperpop est devenu en quelques temps un genre musical dans le vent. Mais jamais tranquille. On le dit fou, gonflé, tordu, excessif mais aussi inécoutable, forcé et vain. Par ses contraires, il est devenu incontournable.

    Il faut voir certains genres musicaux à appréhender comme on plongerait dans une piscine. On trempe un pied puis l’autre, on s’immisce en grimaçant dans la flotte sans trop toucher à la poitrine. On grelotte puis on plonge, on hurle de douleur face à la froideur de l’eau et on se sent incroyablement libéré. Puis on s’ennuie ferme et on se surprend à nager dans l’eau, seule chose à faire lorsqu’on est dans une piscine (à moins que d’autres idées plus « adultes » vous assaillent). Et bis repetita. L’hyperpop n’y échappe pas. Et autant être franche, la baignade fut loin d’être tranquille. Une eau fluorescente, assaillie de vaguelettes rose fluo et d’électricité où nagent des créatures inaccessibles avec des refrains catchy et une électro tordue et parfois inaudible. Un eau étrange mais lumineuse. Une sensation étrange m’envahit. J’ai envie d’en savoir plus. Je m’y perds et j’ai la tête qui tourne. Je découvre de nouveaux noms, de nouvelles sensations, une impression de nouveauté qui ne m’était pas arrivée de puis longtemps. Puis l’euphorie redescend brusquement, avec l’impression d’avoir été grugée. Est ce que le rêve était trop beau pour être vrai? Ces faisceaux lumineux, ces paroles bubble-gum n’étaient que de la poudre aux yeux? Voilà ce que je pourrais penser, à chaud, de l’hyperpop. D’autant que certains prédisent sa fin future. C’est dans cette atmosphère bizarre que je décide vous livrer ce que je pense de ce genre devenu en quelques temps incontournable. Un genre culotté mélangeant sans peur des paroles de pop star pour ados avec l’électro la plus cassante. Le tout dans une ambiance de fête foraine sous acide. Trustant sans peur les premières places des charts, l’hyperpop, est devenu un « hyper » genre à la mode. 

    Mais comme toutes les modes, ce genre pourrait-il durer dans le temps ? 

    Merveilles et misères de l'hyperpop - Alworld.fr

    Hypernaissance d’un hyper genre

    On affirme que l’hyperpop naît au Royaume-Uni, au milieu des années 2010, dans le monde cybernétique : Internet. Et plus précisément Soundcloud. Ce site suédois d’enregistrements musicaux est connu pour avoir abrité de nombreux débutants devenus pointures de la musique moderne. Entre autres, Lil Pump, $uicideboy$, ou Playboy Carti. Mais le terme « hyperpop » existait déjà en 1988, inventé par l’écrivain Don Shewey pour décrire la musique du légendaire groupe Cocteau Twins. Ses prémices se situent alors au début des années 2000, alors que l’internet grand public explose et le mélange des genres aussi. Certains affirment qu’il s’agit d’une version exagérée et plus pop de la new-rave et des Fluokids. Pour ceux qui étaient fans des Klaxons, CSS ou de  New Young Pony Club, cela doit vous dire quelque chose. Ce genre déjà condamné à une mort certaine s’était distingué par son exubérance, son électro agressive mâtinée de pop, ses couleurs fluo bariolées (d’où le terme de fluokid). La balance entre des beats doux et lourds sont depuis la base de l’hyperpop,  avec des refrains à peine chantés et beaucoup d’énergie. Rien n’est vraiment naturel dans l’hyperpop, des voix vocodées et modifiées à l’extrême, aux effets sonores semblables aux sonneries de téléphone ou de jeux vidéos, avec un effet de glitch. La pop y est exagérée, grossie à l’extrême comme une caricature d’elle-même noyée dans un bassin de dance années 90 très cliché. 

    L’album fondateur de ce qu’est devenu l’hyperpop est sans contexte Pop 2 de Charli XCX. Elle est d’ailleurs régulièrement appelée « Reine de l’Hyperpop » pour avoir confirmé les bases de ce qui a été cité plus haut. Derrière tous ces succès, un seul homme : A.G.Cook. Ancien musicien punk, il décide de faire un virage à 360° pour s’illustrer dans ce genre naissant, jusqu’à en devenir offieusement le « parrain ». Fraîchement sorti de la Goldsmith College de Londres, école de renom avec Damian Hirst et Graham Coxon de Blur comme élèves, Cook travaille comme directeur artistique pour PC Music, label désigné berceau de l’hyperpop. Mais le vrai berceau de l’hyperpop c’est bien entendu Internet. Tout ce nouveau monde virtuel, où chacun peut se rencontrer et faire évoluer ses projets, partager des goûts communs, allait forcément faire émerger quelque chose de créatif. D’où son explosion. Il faut souligner que ces prémices se sont déroulées à un moment où les réseaux sociaux étaient encore balbutiants et la notion de buzz, encore très fragile. Durant une interview pour Dazed en décembre 2023, Cook était clair sur ces débuts en ligne :

    C’était très encouragé d’être un mystère d’Internet, puis de personnes qui connectent les points et interagissent vraiment d’une certaine manière. Alors que maintenant ces choses existent toujours, mais elles ne sont pas plates-formes de la même manière, parce que tout le monde doit être son propre île de TikTok. Tout cela est un peu plus direct, drôle.

    A.G.Cook sur la naissance de l’hyperpop

    Certains artistes créent alors sans le vouloir le début d’une grande mutation pop. On peut citer FKA Twigs et son r’n’b organique, SZA et son flow martien, Janelle Monae qui lie passé et présent avec brio. Ces artistes revendiquent même une homosexualité flamboyante et visible, à rebours de l’image trop lissée de la pop pour ados. Encore une preuve de mutation non seulement musicale, mais sociale, politique même. Et curieusement, personne ne s’en émeut. L’époque a changé, les refrains aussi. La pop ne peut plus se permettre de chanter les vieilles ballades d’autrefois mais mue en une créature électrique et électrisante. Alors que A.G.Cook travaille pour Charli XCX, le genre explose soudain. On peut aussi remercier le confinement du au COVID de 2020 qui aide le genre à s’imposer. Et suprême honneur, truste les premières places des charts et vend des albums par millions. Pour un micro-genre apparu comme l’enfant bâtard de la pop, c’est une sacrée prouesse. Les nouvelles stars de cette pop sont gays, bi, voire trans comme la regrettée SOPHIE. Elles se permettent le luxe d’être agressives et parfois inaudibles (100gecs, PinkPantheress), et leur esthétique globale est à millie lieux des sages intérieurs roses d’autan. Charli XCX reviste Crash de Cronenberg avec du sang et du stupre, KALIKA et Yelle parle de fellation sans tabou, FKA Twigs se perd dans un surréalisme dadaïste qui laisse parfois pantois. Bref dans l’hyperpop, l’esthétique n’est pas que décorative, mais une part essentielle de son âme. Les tenues sont folles, les couleurs radioactives et les formes incongrues, certains objets s’en démarquent : chokers so années 2000, tissus iridescents ou vinyls, crop tops années 90, chaussures ou baskets à plateforme. Les clips sont étranges, les sujets parfois tabous sont montrés sans complaisance, une certaine hystérie s’en dégage. Good Ones de Charli XCX évoque un enterrement en mode veuve joyeuse, It’s OKay To Cry de SOPHIE commene par un beau ciel bleu avant de finir en tempête, Erotic Electronic de Slayyter est un prétexte pour voir la chanteuse défiler dans les rues de L.A… complètement nue. Comme pour sa musique, le but est de marquer les esprits dans tous les sens du terme….

    Hyperpop, hyper-rap et hyper hype

    Une chose est sûre, la soudaine popularité de l’hyperpop a de quoi étonner les anciens, mais pas franchement les nouveaux. Elle doit sa popularité extrême à TikTok et les réseaux sociaux, cette fois ci bien installés. Il faut dire que ce genre a tout pour plaire aux ados millenials : BPM hauts, auto-tune facile et sans complexe, myriade de sons électroniques dans un temps réduit. Parfait pour une énième vidéo de danse virale sur TikTok donc ! Mais sous la couche numérique, bat un tout petit coeur de rouille. L’hyperpop peut parfois laisser voir ses failles, son anxiété, ses doutes, l’ennui de la technologie. Des problèmes que connaissent bien les ados du millénaire. On note aussi ce besoin d’euphorie constante, cette fête perpétuelle, les substances illicites expérimentées dans un bazar sonore conséquent. Il n’est pas facile d’être un millenial, un ado tout court. L’hyperpop est la parfaite synthèse de ce que peut vivre un jeune d’aujourd’hui.

    La nouvelle prêtresse de cet hypergenre est donc Charli XCX. Jeune Anglaise d’origine indienne, elle commença sa carrière à 16 ans, sortant des EP de très bonne qualité sur MySpace. Puis une période de doute la fait totalement arrêter la musique avant de recommencer en 2012 avec le très beau True Romance. S’enchaînent depuis les succès et la gloire. Il faut dire que la jeune femme est le pont ultime entre cette nouvelle musique hyperconnectée et la pop teenager d’antan. Elle se permet de s’inspirer de Britney Spears et Avril Lavigne tout en faisant la promotion d’artistes très underground comme Caroline Polachek, Sky Ferreira ou encore cupcakKe. Une très grande prouesse. Son album, Charli, sorti en 2019 est le fer de lance et l’explosion de l’hyperpop. Bariolé, gavé de featurings de qualité, magnifiquement produit et maîtrisé, l’album est un must.

    Le méga hit 1999 en duo avec Troye Sivan est considéré par beaucoup comme l’hymne parfait de l’hyperpop. Influences 90’s, synthés old school, ambiance adolescente, la chanson est le porte-étendard idéal. Et que dire du clip : des références aux Sims, à Marilyn Manson, aux pubs Skechers et Tena, à Titanic et American Beauty. La nostalgie est totale pour quelqu’un comme moi, né en 1990 et étonnante pour tout millenial né après 2000. Encore une fois, le pont parfait entre l’ancienne et la nouvelle génération.

    Mais l’album ultime, considéré comme beaucoup comme le véritable chef-d’oeuvre de l’hyperpop est Oil of Every Pearl’s Un-Insides de SOPHIE. Personnage mystérieux de l’électro underground, elle se démarque pour ses remix pointus et son grand sens de l’harmonie électronique. Femme trans, elle se définit comme non-binaire. Elle surfe aussi bien sur son genre que sur les genres musicaux : électro sèche, EDM de fête foraine, le tout avec une voix à la fois grave et haut perchée. A l’affût de la nouveau, la grande Madonna co-écrit avec elle Bitch I’m Madonna, réalise des remix pour Rihanna et… Charli XCX. Elle collabore avec une inconnue devenue mégastar de la teen pop : Kim Petras. Ses talents indéniables de DJ créent des merveilles pop modernes comme la mixtape de Charli XCX Number 1 Angel, ou son album Pop 2. 

    Après des collaborations remarques avec Vince Staples et Lady Gaga elle-même, elle sort Oil of Every Pearl’s Un-Insides en 2018. C’est une bombe. L’album est un voyage merveilleux entre la pop électro la plus pure (It’s Okay To Cry), la violence noire (Faceshopping), parsemée de moments d’accalmie brumeux (Immaterial). SOPHIE a tout fait elle-même : mixage, arrangements, direction artistique et réalisation de ses clips vidéo. Glitchs furieux, morceaux ambient, techno industrielle, tous les genres électro sont représentés et magnifiés par l’artiste. 

    Les albums de l’hyperpop éclatent comme des supernovas dans un ciel trop calme. Citons 1000gecs de 100gecs, tout à fait représentatif de ce genre excessif avec voix bourrée d’Auto-Tune, arrangements tarabiscotés façon 8 bit – un autre sous-sous-genre appelé glitchcore. L’album est bien accepté par les majors et la presse mainstream. Un événement de taille pour un album qu’on verrait plus dans une rave illégale que sur MTV. money machine devient l’hymne des TikTokers en mal de vue. Flamboyant de Dorian Electra, chanteuse queer de Houston, est le penchant élégant et romantique d’un genre hystérique. Ses ballades électro Mr To You ou le très beau Man To Man, sont aussi engagées sur la cause LGBT que riches d’émotions. Le méconnu et très beau Reflections d’Hannah Diamond est une version épurée et « kawaii » de cette pop hypertrophiée. Les délicats Invisible et Love Goes On en sont la preuve. Dans un style plus sexuel et agressif, notons la participation de la blonde et décadente Slayyyter. Son album STARFUCKER au titre équivoque parle volontiers de sexe cru et violent, de désirs larvés et de sensations intenses. 

    Chose étonnante, l’hyperpop ne se contente pas que de pop justement. On observe une mue étonnante chez des chanteuses de R’n’b comme Pinkpantheress. Son album to hell with it, est un bijou de douceur, avec des ballades d’une splendeur sans égale comme Pain ou encore Last Valentines. La fraîche Shygirl, Anglaise de naissance, est devenue en l’espace de quelques mois la reine du cool. Nymph, sorti en 2021, est son manifeste queer pour une sexualité épanouie et parle sans détour de plaisir féminin. Sous les beats de rap et les arrangements r’n’b, l’électrisante hyperpop pointe parfois le bout de son nez. Il n’est plus honteux comme autrefois de mélanger électro, rock et rap, avec la crainte de se faire jeter. Le Klub des Loosers ou encore TTC (Teki Latex) peuvent être fiers du chemin parcouru, alors qu’ils étaient peu reconnus à leur époque (les années 2000)…

    Un océan faussement tranquille

    Enfin, l’hyperpop a gagné les foyers, a récolté ses lauriers et se trouve bien placée dans les charts mondiaux. Mais ce genre divise. Et la critique au début, n’est pas très tendre. On est pantois voire sceptiques sur certains sons venus d’on ne sait où, et le micro-genre paraît parfois hermétique. Son absence de jugement la rend appréciable de premier abord. Mais son refus d’intellectualiser ne permet pas une franche plongée dans ses méandres, si bien que parfois on a l’impression de rester à la surface. En même temps, l’hyperpop n’est rien d’autre que de l’hyperpop. Il suffit de s’y plonger et de profiter de l’instant présent, et ce n’est pas plus mal. 

    Pourtant, une critique récurrente est que comme tous les micro-genres, l’hyperpop est versatile. Et elle ne prend pas vraiment le temps de s’installer et de « durer » si l’on peut dire les choses ainsi. On peut louer les efforts importants de PC Music, d’embrasser cette culture digitale et de l’imposer comme nouveau fer de lance. Mais le credo de l’hyperpop, c’est le « maintenant », le « présent », pas question de s’ancrer dans le passé (trucs de vieux?). C’est cette spontanéité qui rend le genre intéressant, mais parfois un peu vain. Cette impatience, cette hystérie collective, bien malgré elles, ne sont-elles pas les nouveaux maux des millenials? Tout, tout de suite. Les chansons, efficaces, se consomment rapidement, comme un fast-food. Les titres, raccourcis, et les conclusions parfois abruptes de certaines compositions renvoient à cette culture du clickbait actuelle.

    Autre point intéressant : l’héritage. Si on reproche à l’hyperpop de faire tout avec n’importe quoi, on ne peut pas dire que les anciennes gloires ont été oubliées. Eurodance, dubstep et techno des années 2000 abondent dans cette sauce. Tout comme les gloires du passé comme Rebecca Black avec Let Her Burn, efficace et complet. Un subtil album avec un hommage appuyé au trip-hop des années 90 aux légères teintes fluo-disco. Oui, l’hyperpop ose, et tant pis si le mélange ne prend pas puisqu’elle aime se moquer d’elle même.

    Merveilles et misères de l'hyperpop - Alworld.fr

    Tout n’est donc pas rose au pays du fluo. Dazed lui même sort un article en 2022 intitulé « Adieu l’hyperpop : l’ascension et la chute du « genre » le plus détesté d’Internet« . Ce qui prouve que ce genre polarise encore aujourd’hui. Et l’on observe une guéguerre parfois fatiguante entre les puristes et les néophytes, les vieux de la vieille et les jeunes, bref l’ancien monde et le nouveau monde. L’éternelle querelle des anciens et des modernes, mais aussi celle des jaloux et des précautionneux. Spotify lance en 2019 sa playlist sobrement intitulée « Hyperpop » et Apple, un peu courroucé par le succès de celle-ci, riposte. Elle sorte sa propre playlist rebaptisée « Glitchcore« , qui deviendra un sous-sous genre (vous suivez) de l’hyperpop. Comme cités dans l’article de Dazed, les artistes fatigués d’être re-marketés telles des bouteilles de jus d’orange, rebaptisèrent à leur propre insu la musique en « digicore« . Ce qui avait été conçu comme une blague devint très sérieux quand toute une ribambelle de gamins se réclamèrent du digicore et firent leur propre galette dans leur chambre et LF Studio. 

    Forcément, les labels répondent présent à un peu de nouveauté. Et remplir le tiroir-caisse, capitalisme oblige. On pourrait être contents que toute une génération d’artistes se réclament de l’hyperpop. Mais cela cache forcément un revers : une quantité assez importante de musiciens relevant de l’expérimental se trouvent marqués comme faisant de l’hyperpop. Ouch. Quand d’autres, lassés de l’étiquette, transgressaient allègrement les limites pour sortir de ce cadre devenu encombrant. Même dans le monde de la musique, une petite pichenette de papillon pouvait accoucher d’un tsunami comme l’hyperpop. Et même dans le monde vaporeux de l’hyperpop, les considérations bassement terre-à-terre comme l’argent et la rentabilité existaient et dictaient leurs lois.

    Un sous-genre condamné, d’une certaine façon, à disparaître…

    Fin de l’hyperpop ?

    De soubresauts d’une mort avancée avaient été décelé.  Déjà la mort accidentelle et tragique de SOPHIE, en 2021. L’artiste décède d’une chute accidentelle pour avoir voulu observer la pleine lune à Athènes. L’hyperpop perd une de ses déesses… et aussi beaucoup d’innocence. Car comme le genre plaît, il faut le rentabiliser. En 2022, la production devient agressive et énormément de chansons, singles, EP, remix sortent dans un bordel extraordinaire. Une surproduction qui a eu tendance à lasser. De plus, le genre lui-même, caractérisé par cette philosophie de l’instant, s’essoufflait de lui même. Du coup, un doute subsiste : les artistes étiquettés hyperpop sont-il honnêtes ? Une autre question frappe : est-ce que l’hyperpop est morte à force de faire de l’hyperpop justement? En naissant dans le bruit et la fureur, l’hyperpop avait prédit sa propre disparition. Trop de fêtes tue la fête c’est certain, et les artistes voulaient voler de leurs propres ailes. Charli XCX tweeta « RIP Hyperpop » pour bien marquer le coup, et Slayyter de son propre aveu affirmait changer de direction après STARFUCKER et Troubled Paradise. 

    Glaive, alias Ash Blue Gutierrez, avait sorti un album remarqué sur Interscope, I Care So Much That I Don’t Care at All, après un buzz survenu au confinement. Il avouait sans peur qu’il avait changé certains effets de style comme les glitch et les mélodies chiptune pour se rapprocher du « vrai ». Selon lui le terme « hyperpop » est galvaudé, ce qui n’empêche pas le jeune artiste d’être étiquetté dans ce genre. Les temps ont changé, les ados de 2013, année de naissance de l’hyperpop, sont devenus des adultes. Et se permettent de tourner le dos à celle-ci. Preuve de son enterrement première classe : 10 000 gecs, de 100 gecs, sorti en 2023. En l’écoutant on observe une meilleure écriture, une tendance au refrain rock, parfois métal, avec des ambiances industrielles plus marquées. L’hystérie propre à l’hyperpop se fait toujours sentir, mais on sent que le groupe a mûri et tente de se débarasser de l’étiquette. On pourrait être triste d’un tel constat, mais c’est aussi la preuve qu’un groupe peut se réinventer sans perdre son âme. Et j’ai même tendance à préférer cet album au précédent, peut-être moins hystérique et plus proche du « vrai ». Des éléments hyperpop dans l’air ambiant persistent toujours. La rappeuse américaine Rico Nasty renomme ses chansons en « Time Flies » ou encore « iPhone« , signes distinctifs des » hyperpopistes ». Elle s’est même invitée sur un album de 100 gecs. L’album Chromatica de Lady Gaga et sa version remix sont indéniablement hyperpop dans toutes leurs esthétiques. 

    Même si l’on peut reprocher son excès perpétuel, l’hyperpop a plus de choses à nous dire qu’on ne le pensait. Ses claviers furieux, ses excès sonores avaient plus à raconter que n’importe quel sous-genre apparenté. En tant que genre, elle peinait à s’imposer et était de toute façon condamnée à une fin certaine. Mais en tant que simulation de la pop, elle avait tout gagné. Et puis dites vous bien que ce qui est sur Internet, reste sur Internet. Son aura iridescente accompagnera encore de nombreux aspirants musiciens.

    Glaive déclarait en 2023 que le genre ne mourra jamais. A bon entendeur, salut les hyperpopistes.

  • Woodstock 99, ou la fin d’un monde en mode chaos mercantile

    Woodstock 99, ou une envie de revival à l’aube du troisième millénaire. Mais le résultat fut tout autre et le rêve se brisa. Une catastrophe noyée dans l’argent et la boue du consumérisme, de la violence et du sexisme.

    Woodstock 99. Cela partait pourtant d’une belle et louable intention. Ressusciter un temps l’esprit peace an love de ces belles années 70. Woodstock 1968, et ses trois jours de paix, d’amour et de musique dans une communion totale. Un message pacifique qui se devait d’avoir un successeur dans une nouvelle époque, de nouveaux jeunes, une nouvelle musique, vers une nouvelle ère. Celle de la tolérance et de la fraternité. A la lecture de ses lignes, un frisson d’angoisse et un sourire narquoise apparaissent : l’humain est une créature faillible et prévisible. Après une première édition calamiteuse en 1994 – une coulée de boue avait menacé tout l’équilibre fragile du festival –  Michael Lang, le légendaire fondateur du festival, décide d’utiliser ce credo pour continuer.  A l’aube du Nu Metal, différent de la pop suintante des seventies, on aurait pu espérer un grand moment. Grand moment, le festival le fut, mais pas pour les bonnes raisons. Le sort va s’acharner sur Lang avec une rare cruauté, menant à bord désillusions, émeutes, feux incontrôlables et jeunesse déchaînée.  Exit la paix, bonjour le chaos. 

    Au regard des signes avant-coureurs catastrophique, on aurait pu deviner un arrêt brutal de toute opportunité. Or il n’en est rien, et pire, on préfère fermer les yeux. Lang et sa bande d’acolytes ont persisté dans leur déni et encore de nos jours, n’arrivent pas à assumer leur responsabilité. Ce qui rend le ratage de Woodstock 99 plus horrible, et aussi plus fascinant. Dans l’indifférence générale, ce qui aurait du être le pinacle d’un rassemblement pro-espoir, va se transformer en désastre consumériste. Une vague de boue, d’alcool frelaté, de matières fécales balaya durablement toute volonté de manifestation pacifique.

    Woodstock '99, ou la fin d'un monde en mode chaos mercantile - Alworld.fr

    Woodstock 99, un nouvel espoir ?

    Comme cité plus haut, Woodstock eut droit à un événement bis-repetitia en 1994 afin de fêter en grandes pompes les 25 ans du festival. Déjà la volonté de faire le lien entre le passé et le présent de 1994 est illustrée par un choix musical éclectique. On note Cypres Hill et Salt-N-Pepa, le rock d »Aerosmith et de Guns’N’Roses, le métal froid de Nine Inch Nails, ainsi que la nouvelle génération pop rock comme Green Day, Cranberries, ou les Spin Doctors. Une grande rave party propose même une soirée non stop aux sons de Deee-Lite, The Orb ou encore Orbital. Conscients des problèmes du précédent Woodstock, la sécurité est renforcée : pas d’alcool (bonne blague), ni drogue (bien sûr), ni arme (pas sûr), ni resquilleur (à voir). Pourtant déjà des problèmes : U2, REM, Pearl Jam et Grateful Dead annulent leur venue, tout comme Johnny Cash, et les Rolling Stones. Le capitalisme a frappé : on place à 135 dollars le prix d’entrée, avec Haagen Dazs, Pepsi et MCI Telecom qui organisent le festival ! L’ambiance de 1994 est électrique, exit le peace and love. Les jeunes pataugent dans un brouillard et une pluie diluvienne qui durera tout le temps du festival. On commence à nager dans la boue, Trent Reznor de Nine Inch Nails fera une bataille de gadoue avec son groupe, pour calmer le jeu – on les comprend. La vase va alors tout saccager à vitesse grand V, les moshpits et les pogos sont des simulations de secouage violent.

    Rogers Stevens, guitariste de Blind Melon, s’en souvient :

    Il se passait des choses à l’arrière qui n’avaient rien à voir avec ce qui se passait sur la scène. «On se serait cru dans Sa Majesté des Mouches. On entendait vaguement de la musique et il y avait des flaques de boue géantes avec des gens nus qui se tortillaient. Certains dansaient, et d’autres faisaient d’autres choses.

    Rogers Stevens, au sujet de woodstock 94

    Bilan : près de la moitié des 350 000 spectateurs n’auront pas payé leur place, et le site fut complètement saturé en l’espace de quelques heures. La sécurité de l’événement était impossible à appliquer d’un point de vue logistique. Les glissades de boue (« mud« ) continuelle surnomme Woodstock 94 en « Mudstock« . Pourtant, le succès sera immense et le retentissement mérité pour le line-up de qualité (il faut l’admettre!). Et qui peut se targuer d’avoir eu les Red Hot Chili Peppers déguisés en ampoules ? La presse se fendra d’une phrase narquoise en comparant les deux Woodstock : « la boue du 25e anniversaire fut similaire, mais le merchandising hors de prix ne le fut pas ». Ouch. Seulement 3 morts furent à déplorer durant l’événement. 

    Dans cette drôle d’ambiance, Michael Lang veut quand même continuer sur cette lancée. Il est en pourparlers avec un promoteur de concerts de New Jersey, John Scher. L’idée de faire un 30e anniversaire était tentante. Déjà avant de discuter, l’idée d’un troisième Woodstock avait été jugée périlleuse (pardon?) à cause des coulées de boue et des désordre de l’édition de 1994. En 1998, ils décident d’éviter tout problème de lieu en se basant sur une base militaire de Rome, à New York. Cela était bien entendu dans l’idée de faire des économies sur les structures car pas d’échafaudage à monter. La base avait le mérite d’avoir déjà des bâtiments disponibles et de grands hangars et tentes pour abriter les concerts. Le maire de la ville, Joseph Griffo, accepte avec enthousiasme pour attirer du monde dans la région un peu moribonde et d’attirer des fonds. Une conférence de presse est lancée avec Hillary Clinton pour calmer tout le monde. La folie des grandeurs poussera même Lang à envisager une seconde antenne à Wiener Neustadt en Autriche ! Heureusement cette idée ne prendra pas corps pour des raisons évidentes de budget.

    Woodstock '99, ou la fin d'un monde en mode chaos mercantile - Alworld.fr

    Autre changement et pas des moindres : l’argent. Le vieux nerf de la guerre ! Les places furent alors fixées à 150 dollars. Même pour un festival historique comme Woodstock, une somme pareille (l’équivalent de 260 dollars actuels) était onéreuse pour son temps. Les pertes d’argent avaient été colossales avec les deux précédents Woodstock et il était question de rentabilité, c’était le problème numéro 1. On fit appel à de nombreuses sponsors pour vendre la marque Woodstock 99, et le bon vieux vent de liberté soixante-huitard ne faisait plus que brasser de l’argent bien vert. Bien entendu, la sous-traitance utilisée par le festival, était aussi là pour optimiser les coûts. Et puis l’Amérique traversait une hausse sans précédents de profits divers, et le taux de chômage était exceptionnellement bas depuis plus d’une génération selon les économistes. On pouvait se permettre de voir un peu grand niveau argent… Autre décision, on décida de faire payer les téléspectateurs du câble la retransmission en simulcast de Woodstock 99 sur MTV, à 59,99$. Pour bénéficier d’images exclusives, d’interviews de ses artistes préférés, l’Américain de base pouvait se l’offrir depuis son canapé. Une petite révolution, tant technique que journalistique même où ce genre de retransmissions d’interviews et d’événements à l’arrache, un peu « homemade » étaient rares.

    Pour la musique, Lang l’admet lui-même, il n’y connaissait que pouic en matière de nu-métal. Mais il savait que ce genre était populaire à en cette fin des années 90, les concerts (et scandales) étant nombreux, et les clips tournaient en boucle sur MTV. La chaîne était devenue le phare d’une nouvelle façon de consommer la musique avec une image jeune et branchée. Aussi, il faiiat éviter les problèmes de sécurité, comme installer un mur de 3.7 mètres de haut en contreplaqué et d’acier pour éviter les écrasement des portes des éditions précédentes. Ce « mur de la paix » sera peint de couleurs chatoyantes. 500 agents de la police de New York seront prévus pour la sécurité. En plus de deux scènes principales, les installations contenaient plusieurs petites scènes, un hangar de pour la rave party de clôture, un terrain de sport et un mini-festival de films indépendants installé dans un hangar à avions. Tout le monde sourit, malgré les craintes, les réunions sont là pour prouver que tout va se dérouler comme prévu.

    Tout semble aller pour le mieux alors ?

    Woodstock 99, un désastre logistique

    Comme un signe avant-coureur, la bouteille de champagne d’inauguration nécessitera treize coups de trique pour la briser. Contrairement à l’édition précédente, les températures sont idéales, avec un soleil brillant et un temps idyllique. Enfin le festival commence. Sauf que déjà, les routes sont complètement saturées, faute de place pour se garer. Le mercure monte très vite à 40 degrés, transformant l’endroit en fournaise . Il faut dire qu’implanter un festival sur une base militaire faite d’asphalte et de béton n’était pas très judicieux…  Autre élément problématique, les scènes étaient très éloignes l’une de l’autre. La scène Est et la scène Ouest avaient pratiquement 3.7 kilomètres de distance entre les deux, forçant les gens à marcher sous un cagnard inhumain. Le camping bon enfant du festival étant complètement saturé, cela obligeait les participants à camper sur de l’asphalte chauffé à bloc. De plus, pas grand-chose – voire, rien – pour s’abriter. Le pauvre festival de films indépendant dans le hangar à avions servira surtout à abriter une foule brûlée par le soleil. Les énormes camions des installations servaient également à s’y abriter dessous, pour fuir la chaleur volcanique, présente aussi bien de jour comme de nuit. 

    Sardonique, Noodles du groupe The Offspring sera impitoyable sur cette expérience :

    Vous savez, il y a un terrain de festival en Allemagne qui a été littéralement construit par Hitler, et nous y avons joué un certain nombre de fois, c’était un endroit génial, très amusant. Cette base aérienne était moins accueillante qu’un endroit construit par les nazis.

    Noodles d’Offspring sur woodstock 99

    L’argent, toujours lui, était roi. Mais les bourses allaient-elles vraiment suffire pour un festival comme Woodstock 99? Les prix pratiqués furent aussitôt critiqués : 12$ la part de pizza (16$ actuels), guère moins pour un sandwich, et jusqu’à 4$ (7$ actuels) pour une bouteille d’eau. Je rappelle que l’on est en 1999 ou la bouteille d’eau se vendait entre 0.65 et 0.75 centimes ! Une fortune même pour un public de jeunes blancs urbains que le festival visait. Et forcément, les vivres vinrent à manquer. Les organisateurs avaient été contraints de louer les services de nombreux sous-traitants, dont les contrats leur donnaient un contrôle total sur les prix. Résultat, les prix grimpèrent bientôt vers la fin du festival, atteignant des sommets : 12$ la bouteille d’eau ! Même l’idée d’aller au supermarché se ravitailler fut un désastre. Car les commerces de Rome et alentours furent bientôt vidés par cette marée humaine. De plus, les festivaliers étaient systématiquement fouillés à l’entrée et à la sortie, et du coup, toute nourriture extérieure était bannie pour éviter la dissimulation de drogue. Face à la raréfaction de l’eau, on cassa bientôt les canalisations, l’eau se déversa et la désagréable sensation que les choses se répètent devint réalité. Tout le festival fut submergé par de la boue. Ce qui laissa la part belle aux bains de boue, aux jets et batailles de boue, bref tout ce qui était possible de faire avec ce mélange noirâtre. Des photos légendaires circulent toujours sur Internet à ce sujet.

    https://www.youtube.com/watch?v=mtRU9se1fQ8&ab_channel=CodeRed

    Encore un autre problème : les toilettes. Tout ce petit (trop grand) monde devait se soulager logiquement dans des sanitaires prévus à cet effet et se laver dans des douches. Mais ceux-ci devinrent rapidement bouchés et inutilisables. Ils débordèrent bientôt, forçant les festivaliers à faire leurs besoins… ailleurs, surtout derrière les étals de vendeurs de merchandising. Pas super pour le coup marketing. Pire encore, les excréments se déversèrent logiquement dans le sol déjà maculé de boue, de terre et d’eau des canalisations. Les produits chimiques utilisés pour tout nettoyer s’y trouvaient, et alors que tout le monde rigolait, on se retrouvait avec des cas de bouche et de pied de tranchée. Ces maladies transformerait n’importe quel jeune sain de corps et d’esprit en Poilu de la guerre de 14-18… Voyez le topo. Le comté d’Oneida avait réalisé des tests sur cette eau et des traces d’E.coli et de bactéries dangereuses s’y trouvaient…. les poubelles débordèrent à leur tour, et les festivaliers en profitèrent pour y taper dessus ou les rouler sur le terrain, histoire de rejeter une colère qui augmentait chaque jour. Les éboueurs avaient déserté l’endroit, visiblement déchantés par les montagnes d’immondices qui se trouvaient au sol, et on les comprend.

    Même question sécurité, c’était la chienlit. Finalement Lang décida de faire une économie substantielle en créant une « Peace Patrol ». Officiellement, des bénévoles zélés et formés recrutés par intérim pour gérer les conflits sans heurts. Officieusement, c’était surtout des jeunes et ados sans expérience à qui on avait fait signer un vague papelard et donné un tee-shirt qui leur permettait de faire ce qu’ils voulaient, et pas que des bonnes choses. La désorganisation avait fait que ces jeunes n’étaient pas franchement emballés par la montage de boulot qui les attendait. Certains échangèrent même leur précieux t-shirt contre 200 à 500 dollars et quantité de drogue et d’alcool. D’autres en profitèrent pour laisser exploser leur bas-instincts : agressions sexuelles, combats payants, trafic de drogue. Ce qui n’arrangeait guère l’ambiance, déjà électrique en raison du manque de nourriture, d’eau potable, de toilettes et de confort. Ajoutez à cela des prix prohibitifs et quantité de substances illicites et le cocktail allait s’avérer explosif. Il suffit de voir cette compilation Youtube pour comprendre que l’atmosphère n’était pas aussi peace and love qu’on le pensait.

    Et la musique dans tout ça ?

    Musique partout, respect nulle part

    Comme cité plus haut et malgré ce désastre de santé publique, Woodstock 99 possédait un line-up incroyable. Pour l’époque, c’était la Rolls Royce de ce que le jeune de l’époque écoutant, du rap hardcore (Ice Cube), à la pop délicate (Sheryl Crown) en passant par le nu métal bourrin (Limp Bizkit), l’électro british (Chemical Brothers) ou le funk des anciens (James Brown). Mais même dans ce domaine, Woodstock 99 restera dans les annales comme le « festival ou la musique est morte » . Malgré d’excellentes performances, on note de trop nombreux problèmes en raison de l’organisation pourrie du festival. James Brown réclama plus d’argent pour monter sur scène à peine deux minutes avant de commencer son show. Kid Rock se déguisa en « mac » stéréotypé noir avec force blagues douteuses. Sheryl Crown se verra jeter de l’excrément durant une chanson et on ne cessera de lui demander de montrer ses seins. Elle se remémorera l’expérience en 2019 comme l’une des pires performances de sa carrière. On jeta une bouteille de bière à la figure de Dexter Holland, chanteur de The Offspring qui observa et condamna les nombreux attouchements dont étaient victimes ses fans féminines. Insane Clown Posse scotcha des billets des 100 dollars sur des ballons de plage à lancer au public pour se moquer des prix exorbitants du festival, provoquant des disputes violentes. Le concert de Korn le vendredi n’arrangea rien, la foule devenant de plus en plus incontrôlable et violente. Jonathan Davis, le chanteur du groupe, dut même être mis sous assistance respiratoire à cause de la chaleur.. Gavin Rossdale de Bush souffrit même d’anxiété et d’angoisse à l’idée de jouer, c’est dire. Et on ne peut que compatir à cette peur logique. Encore une erreur de programmation puisque selon les dires de Jonathan Davis, il aurait fallu mettre plus de moment de respiration entre les groupes pour éviter que cela ne parte en cacahuète. Par chance, les mélodies de Bush finirent par calmer la foule, pour un temps.

    Mais le festival n’était pas encore fini.

    Woodstock '99, ou la fin d'un monde en mode chaos mercantile - Alworld.fr

    On le comprit assez vite, le respect était mort. Les festivaliers, épuisés par tous les problèmes de l’organisation, avaient depuis longtemps pété les plombs. Les prix exorbitants avaient forcé les gens à s’hydrater à la mauvaise bière, à se rouler dans la boue et dormir en bas d’un camion pour fuir le cagnard. Les comportements problématiques avaient empiré dans la seconde moitié du festival et les incidents, nombreux, furent reportés. On ne comptait plus les actes de vandalisme, les sorties de route et les nombreuses agressions sexuelles. Et en prime time, devant des téléspectateurs médusés ayant payé leur pass pour voir ce spectacle. MTV en fit les frais. Engagée pour couvrir largement le festival, la chaîne comprit vite l’environnement se détériorait. Les festivaliers devenaient de plus en plus hostiles envers les présentateurs de MTV. Carson Daly (le beau gosse de Total Request Live, souvenirs!) se souvient d’avoir été fréquemment la cible de bouteilles, de pierres et de piles de détritus alors qu’il couvrait le festival. Il notait que les cadres de MTV avaient publié une déclaration à l’intention de leur personnel sur place indiquant que Viacom, la société mère de la chaîne, ne pouvait plus garantir leur sécurité. Cela en dit long sur la question de l’ambiance et de la sécurité globales de Woodstock 99, pourtant vanté comme une célébration du peace and love…

    L’époque avait changé, c’était sûr. Les rejetons  des hippies de 1969 n’avaient plus rien à voir avec leurs darons aux marguerites dans les cheveux. Une culture du sale, de la violence de toute sorte avait explosé en Amérique, sans que personne ne s’en émeuve. On est en pleine affaire Monica Lewinski, le métal, le rap hardcore et ses comportements dangereux étaient la norme, la masculinité toxique explosait, l’époque était dure, violente et sans concession. La fusillade du lycée de Columbine ne datait que de deux mois auparavant. Autant dire que le climat n’était franchement pas propice à la paix et la méditation. Toute la musique du monde ne pouvait donc calmer cette soif de vengeance. 

    Le débordement n’allait pas tarder à arriver.

    C’est l’heure de Limp Bizkit d’entrer sur scène. Auparavant, Alanis Morissette avait essuyé une profonde apathie de la part de la foule et des commentaires désagréables. Ambiance. Dès que la musique retentit, on se rend compte de la catastrophe qui se prépare. La foule s’agite très violemment en moshpits et pogos dévastateurs. Les structures finissent par casser face à ce vacarme, causant des blessés. Fred Durst, pas le couteau le plus affûté du tiroir, comprend que la situation est désespérée. Répétant comme les précédents les consignes de sécurité, il décide de foncer dans le tas et chante « Break Stuff ». Littérament « casser des trucs »,  un ordre donné aux festivaliers de se libérer. Il n’aura fallu qu’une demi-seconde pour que toute la rage explose enfin. Le contreplaqué de la clôture s’arrache par petites morceaux. Cela menace l’équilibre des scènes et forcent les techniciens à battre en retraite et coller un panneau « The Alamo » en bas de leurs bureaux ! Conscients de l’horreur, les organisateurs coupent le micro de Durst et une marée de médecins vient s’occuper des blessés et des gens bousculés sur le sol. « Nookie » retentit et c’est le drame. Durst, décidément très intelligent, demande aux fans de « surfer » littéralement sur les morceaux de contreplaqué  pour ajouter certainement plus de « peps ». Malgré les pleurs de la sécurité, il avait ordonné aux fans de faire ce qu’il demandait. Le spectacle était piteux à voir. 

    Il est temps d’aller au fond de soi, de prendre toute cette énergie négative et de la faire sortir de ton putain de système. Vous avez des problèmes de filles ? Des problèmes de garçons ? Des problèmes de parents ? Des problèmes de patron ? Tu as des problèmes de travail ? Tu as un problème avec moi ? Tu as un problème avec toi-même ? Il est temps de prendre toute cette énergie négative et de l’évacuer !

    Fred Durst haranguant la foule

    Des morceaux énormes de contreplaqué avaient dangereusement glissés sur scène, en haut des têtes, partout. Comme le signe d’un festival qui part littéralement en morceaux. Bien des années plus tard, à l’élaboration des documentaires sur Woodstock 99, chacun se renverra la balle. Durst affirmera que calmer 300 000 personnes était impossible et qu’aucune chanson n’aurait pu faire cela. La timide défense de la part de ce dernier est d’avoir voulu créer du spectacle et d’exorciser une colère lancinante du public. Une excuse hors de propos quand on sait que la sécurité a affirmé à Durst pendant le concert que des bâtiments avaient été littéralement arrachés… Trent Reznor, jamais avare d’un bon mot, affirma dans une interview à Rolling Stone en octobre 1999 à ce sujet « Fred Durst peut surfer sur un morceau de contreplaqué dans mon cul ». Rire jaune. 

    La rave party du samedi était sensée calmer les esprits, mais rien ne put tranquilliser une foule de plus en plus incontrôlable. Censée être une sorte de rupture par rapport à la scène principale, la tente de la rave fut le théâtre de violences accrues et d’agressions sexuelles. Fatboy Slim, pourtant heureux de performer tout comme Moby, dut faire face à un accident. Un homme apparemment en état d’ébriété a volé et conduit un camion de maintenance dans le hangar de la rave à travers la foule. Par chance, aucun blessé mais un viol d’une jeune fille de 15 ans fut rapportée. Conscient du drame produit, le staff de Fatboy Slim supplia l’artiste d’arrêter sa performance et de partir illico presto pour éviter un autre drame. Après plusieurs jets de bouteille et d’examen de conscience, il affirma à la foule dense que son show était terminé. Lui et son équipe repartirent en jet jusqu’à l’aéroport où ils dormirent avant de rentrer en Angleterre le lendemain au matin…

    En conclusion, le moment le plus pénible du festival avait été passé, pensèrent naïvement les organisateurs. Mais vous le savez, la bonne vieille loi de Murphy allait se pointer d’un moment à l’autre. En cette terrible nuit du dimanche 25 juillet, clôture du festival, Woodstock 99 allait entrer dans la légende du désastre total.

    Apothéose dans les flammes de l’Enfer

    Dans ce line-up sans queue ni tête, subsistait un espoir de calme après la tempête. Mais le mal semblait déjà fait. Jewel, gentille chanteuse de l’Utah populaire à l’époque, fut chargée de calmer le flot… mais le spectacle selon ses dires n’était pas brillant. La foule s’était vidée de sa substance, laissant place à une fatigue nerveuse et un épuisement physique importants. Après quelques chansons (et quelques insultes et jets divers), elle repartit manu-militari dans son bus de tournée et fuya le lieu bien vite. Les groupes Creed, Sevendust, et Godsmack se plaignèrent de jets de bouteille et d’autres… projectiles et d’insultes. Ils furent obligés d’être escortés par des agents de sécurité pour éviter les troubles. 

    Le dimanche soir arriva enfin. Sur la scène ouest performait les Red Hot Chili Peppers avec un Flea nu derrière sa guitare, et sur la scène est jouait Megadeth.  Et certainement la pire idée de l’univers fit son entrée. Pour commémorer les victimes des tueries de Columbine survenu en avril 1999, le groupe d’activistes PAX voulut faire un geste spécial. Des bougies furent distribuées sur le stand de l’association pour faire une veillée commémorative. Dans un tel climat d’agressivité, c’était l’ultime geste qui allait mettre le feu aux poudres. Les autorités locales n’avaient bien entendu pas été concertées à ce sujet, et ce qui devait arriver arriva. Le brasier fut immense, alimenté par les morceaux de contreplaqué et les déchets éparpillés au sol. La principale tour audio avait pris feu. Même les pompiers ne purent régler ce problème, en raison du danger de la foule. Des spectateurs aguerris avaient grimpé la tour audio pour la brûler et celle-ci s’effondra sur le terrain. Heureusement personne ne fut blessé ni tué par cette chute improbable. 

    Dans un dernier sursaut de désespoir, le maire de Rome lui même supplia de faire revenir les Red Hot sur la scène pour calmer le chaos. On pourrait avoir de la peine pour eux, si leur choix de chansons avait été plus judicieux. En effet, ils décidèrent dans ce chaos total de reprendre « Fire » de Jimi Hendrix pour commémorer le Woodstock de 1968. Peine perdue, la violence s’était élevée bien haut dans les cieux avec ce feu sacrificiel, symbole d’un festival qui part en fumée. Le chanteur Antony Kiedis se feignit d’un commentaire ironique « Putain de merde ! C’est, euh, Apocalypse Now là dehors! » tout en constatant l’ambiance mauvaise de ses fans vers la scène.  Ses pensées sur cette conclusion violente et enflammée sont sans équivoque.

    Nous avions participé à des tonnes de festivals où des feux de joie avaient été allumés, alors celui-ci n’a pas semblé sortir de l’ordinaire… Au moment du rappel, nous avons entamé ‘Fire’, non pas parce que des feux faisaient rage, mais en guise de palliatif pour la sœur de ce pauvre Jimi

    Kiedis sur le choix de la chanson « Fire » au Woodstock 99

    Des rumeurs circulaient sur une surprise pour clore le festival. Un concert secret avec Michael Jackson, Prince et les Rolling Stones était en fait tombé à l’eau, et remplacé par un show minable de lasers et des images de Jimi Hendrix. La rave party de clôture avait aussi été annulée dans la foulée. Enhardis par la trahison et les flammes de l’Enfer, le festival vécut ses dernières heures dans une apothéose de violence larvée, de structures brûlées, de feux destructeurs. Comme possédés, les participants dansaient en cercle autour de ces feux. À la recherche de combustible supplémentaire, certains ont arraché des panneaux de contreplaqué du « mur de la paix », censé être inviolable, qui clôturait l’enceinte du festival. Des distributeurs automatiques ATM avaient été renversés et forcés. Au total, environ 22 000 dollars ont été dérobés. Des remorques remplies de vêtements, de nourriture et de matériel avaient été cambriolées dans des mouvements de foule effrayants à voir. De nombreux stands de vendeurs ou tentes abandonnés avaient été retournés et incendiés. Plus de « Peace Patrol » qui traînent, tous les membres, effrayés, s’étaient enfuis pour sauver leur peau.

    La délivrance arriva bientôt. À 23 h 45 exactement, les forces de l’ordre composées de 500 à 700 agents de la police de l’État de New York, et de la police locale arrivèrent. La plupart d’entre eux étaient bien mieux équipés que la « Peace Patrol » de pacotille, avec du matériel anti-émeute. Dans un souci d’ordre, la police repoussa la foule vers le nord-ouest, loin de la scène située à l’extrémité est de l’aérodrome. Mais de nombreux festivaliers de la foule ont opposé une certaine résistance et se sont dispersés vers le terrain de camping et l’entrée principale. Ce « mouvement » anti-émeute avait permis de fatiguer un bon nombre des jeunes dans la foule et de les retrancher vers des zones plus sûres. Pour ce qui est des incendies, ils ne seront maîtrisés que bien après le lever du soleil.

    Dans un paysage apocalyptique, l’asphalte et le béton avaient signé leur arrêt de mort. Sur cette montagne de déchets, d’immondices, et de douleur de fan trahi, les flammes avaient tout avalé, ne laissant que la lassitude et l’harassement. Woodstock 99 avait rendu l’âme, enfin.

    Woodstock 99, la fin d’une époque

    En 2021, Rolling Stones fait un article commémoratif de Woodstock 99, en affirmant que ce festival fut « le jour où les années 1990 se sont éteintes ». Cela en dit long sur ce que le festival a légué et apporté. On pourrait parler de ce qui avait été dit plus tôt : catastrophe logistique, désastre social, cafouillage musical, feu de l’enfer comme clôture. Cela suffit à effrayer n’importe qui.  

    C’est certains, plusieurs choses importantes sont à expliquer pour comprendre pourquoi une bonne idée avait été si sauvagement brisée. L’époque n’était plus franchement à la méditation et à la concertation pacifique. C’était un fait. On vivait la fin du grunge, avec ses remises en cause de sexe, de genre et de violence. Kurt Cobain s’était même produit en robe sur scène et s’était longuement confié sur le sexisme dans le milieu du rock, une première. Les Riot grrrls faisaient une percée timide mais prometteuse. Les Beastie Boys s’excusaient même publiquement de leurs paroles misogynes et Ad-Rock avait demandé à l’industrie de remédier à son sexisme ambiant. Mais à la fin des années 90, on observa un dangereux glissement vers le trash et l’agressivité, et les promesses furent vite oubliées. Les groupes de rap et de rock hardcore explosaient à la télévision et à la radio et les bons vieux clichés devinrent la norme. Les tueries de masse avaient déserté le peu d’espérance d’une jeunesse pacifique. Les scandales sexuels de Bill Clinton et la popularité de la franchise « Girls Gone Wild » sur MTV banalisaient un sexisme et des comportements problématiques sans retenue. Pas étonnant qu’une telle jeunesse ait évolué et s’était éloignée du féminisme première génération de leurs parents, découvert… en 1968. Un miroir déformant d’une génération sans repères, qui casse tout, pille tout et tripote sans la moindre faiblesse. C’était donc ça, ce triste spectacle d’une jeunesse majoritairement blanche, biberonnée à la culture WASP dominante riche, sexiste, machiste et dure, qui avait enterré un festival plein de bonnes intentions.

    De bonnes intentions, Lang en débordait, mais la réalité fut tout autre. Bâtir sur des rêves est le meilleur moyen de se planter, Woodstock 99 en est la preuve. Le lieu n’était pas adapté à un tel festival, surtout par des températures caniculaires. L’estimation du public non plus, compte tenu du manque de vivres et de confort.  L’idée d’une « Peace Patrol » était condamnée à l’avance, car la sécurité est un gros poste de dépense à ne pas négliger. Les prix exagérément élevés, même pour des WASP aisés, étaient la preuve que le capitalisme et la surconsommation avaient définitivement emporté l’esprit 70’s libertaire et égalitaire. Quand on sait que 60% des festivaliers souffraient de déshydratations et de blessures diverses, on comprend que la logique commerciale était perdue d’avance… Trois morts furent à déplorer durant cette sinistre période : David DeRosia, décédé d’hypothermie durant le concert de Metallica, un homme de 44 ans ayant subi un arrêt cardiaque le vendredi et Tara Weaver, une femme de 28 ans écrasée par une voiture.

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    Même côté musique, pourtant le coeur du festival, Woodstock 99 ne brilla pas pour son intelligence. Si son line-up était de qualité, le déroulement de celui-ci manquait clairement de logique. La programmation, trop brouillonne et axée sur des groupes agressifs, avait lessivé un public prêt à tout casser. Les rares moments de détente, peu inclus dans la timeline, n’avaient pas réussi à calmer les esprits. Sheryl Crow, l’actrice Rosie Perez, Alanis Morrisette et Jewel avaient essuyé des critiques négatives tout au long de leurs prestations avec force commentaires sexistes, une attitude révoltante. Pas mieux du côté des musiciens hommes, victimes d’insultes et de jets de détritus en tout genre. Le respect n’avait plus cour nulle part. Certains observateurs déclarèrent, bien des années plus tard, que ce fut une période honteuse pour le nu-metal, et la cause indirecte de sa mauvaise image auprès des médias. 

    MTV fut également critiqué. La chaîne, dopée à des programmes de plus en plus vulgaires (« Jackass« , « The Grind« , « Girls Gone Wild« ), s’était surtout concentrée sur des femmes seins nus avec publication de leurs photos et vidéos, le tout sans autorisation. Pire même, elle était accusée d’entretenir une sorte d’hypocrisie sur leur changement musical afin de capter une audience plus jeune. La chaîne rock’n’roll des débuts avait laissé place à des boys bands commerciaux et de la musique pour ados, de quoi faire hérisser le puriste. Le chanteur d’Offspring fit même installer sur scène des effigies des Backstreet Boys avant de les défoncer à coups de batte de base-ball devant un public hilare. Rire jaune. Des témoignages contradictoires existent toujours aujourd’hui sur la responsabilité de telles images. Lang accusera MTV de sensationnalisme, tandis que la chaîne rétorquera qu’elle n’avait filmé que ce que ses journalistes avaient vécu. Des différends irréconciliables.

    Mais le pire, c’est que personne ne semble, au vu des réactions, porter le fardeau sur ses épaules. Compréhensif, tant le sujet est lourd à endosser. Michael Lang & John Scher semblent accuser tout le monde, sauf eux. Le premier était clair sur ce point : faire du profit. A ce sujet aucun problème, car le festival engrangera malgré les soucis plus de 29 millions de dollars. Cela aura au moins permis une surfréquentation de Rome de 200 000 personnes pendant un week-end et beaucoup de choses positives. Mais à quel prix. Sur la question de la sécurité, tout le monde était unanime pour dire que rogner de l’argent dessus était un suicide collectif, mais encore une fois Lang minimisait les faits en affirmant que les mouvements d’agitations étaient « marginaux ». Second rire jaune quand on voit les images, plus vraies que nature (tout de même!) sur cette marée humaine incontrôlable, démoniaque, prête à tout brûler pour un bouteille d’eau à 4$ !!

    Ironie du sort, quelques mois plus tard commençait la première édition de Coachella. Les coûts d’assurance de Goldenvoice ont augmenté de 40 % en conséquence et la société a dû faire face à l’incertitude concernant les billets de ce nouveau festival. Effrayés par Woodstock 99, les organisateurs firent encore plus d’efforts pour éviter les mêmes erreurs. Le lieu avait été choisi avec soin et la météo était parfaite. On redoubla d’effort pour insister sur le confort du festival : fontaines d’eau gratuites, toilettes spacieuses et tentes de brumisation. Le line-up fut plus éclectique et moins agressif, la sécurité était stricte, on mit en place un parking gratuit et des bouteilles d’eau étaient offertes à tous les festivaliers. De plus, ceux-ci pouvaient en payant plus s’octroyer des privilèges. Pour une somme plus ou moins élevée il avait accès à des espaces VIP, des contreparties, une zone spéciale, etc. Woodstock 99 fut donc le dernier festival de musique où tout le monde fut logé à la même enseigne. En vue de ce que cela avait généré auparavant, c’était peut-être un mal pour un bien.

    Chaotique, sauvage, excessif, brutal et foireux, Woodstock 99 est une mauvaise expérience, une mauvaise publicité et une très mauvaise période pour la musique des années 90. Le festival enterra une bonne fois pour toutes tous les rêves d’amour et de naïve communion pour devenir le brouillon informe d’un festival vaincu par ses désillusions et son profit. Entre 1969 et 1999, c’était donc un gouffre de foutre et d’argent qui avait tout englouti sans la moindre faiblesse. Une conclusion d’une terrifiante vérité. Le Fyre Festival, lui, avait eu au moins le mérite d’avoir été annulé au dernier moment, privant les gens de trois longs jours d’un supplice éternel.

    Toutefois sur ce tas de fumier, émergèrent la forme moderne et plus malléable du festival actuel. Lollapalooza, Coachella bien sûr, Tomorrowland ou encore le Hellfest lui doivent une fière chandelle…

    L'après Woodstock 99 - Alworld.fr

    Pour aller plus loin :

    Documentaire Peace, Love, and Rage - Alworld.fr

    Woodstock 99 : Peace, Love, and Rage

    Réalisation : Garret Price | Année : 2021

    Complément intéressant au documentaire de Netflix, car il insiste bien plus sur les questions politiques et la responsabilité à engendrer de tels problèmes. On apprécie le montage dynamique, les prises de position parfois vacillantes, la franchise désarmante des camps qui s’affrontent.. On parle longuement d’une époque violente, où l’amour a disparu et où subsiste l’égoïsme et le laisser-aller d’une jeune génération. Sur ce point le documentaire est important. Les mécanismes de violence et d’agressions sont plutôt bien expliqués, tout en mettant en avant la difficile question de la responsabilité de chacun. Les médias et leur sensationnalisme? Les organisateurs et leurs rêves impossibles à compiler ? Les festivaliers, victimes ou bourreaux d’une époque violente ? Lang VS MTV, John Scher VS le monde, bref tout ce monde se tire à balles réelles. Pour info, Lang décèda du cancer quelques mois avant le documentaire, alors qu’un Woodstock 50 avait été suggéré… Heureusement il n’eut pas lieu !

    Le documentaire Netflix Chaos d'Anthologie - Alworld.fr

    Chaos d’Anthologie, Woodstock ’99

    Réalisation : Jamie Crawford | Année : 2022

    Un sacré moment d’histoire sous la forme d’une mini-série d’une accablante sincérité. Ordures, boue, haine compacte et nudité gratuite sont à l’ordre du jour. Dans ce documentaire on assiste effaré à un festival de l’horreur parlant plus de consumérisme que de musique. On ne comprend que trop bien les nombreux soucis d’infrastructures aussi basiques que l’eau et les sanitaires. Et de ce fait, qu’une colère larvée ait pu exploser aussi facilement. On s’interroge vraiment sur le choix plus qu’étrange de groupes de rock et de nu metal durant un événement vantant le flower power? Et c’est complètement abasourdi que l’on voit l’après festival, avec une marée de déchets blanchâtres et de tôle brulée comme symbole d’un rassemblement ayant mal tourné. Rien n’est omis et on se plaît à regarder les intervenants expliquer les raisons d’un tel carnage. Mention spécial à Michael Lang, champion toute catégories de la fuite de responsabilité…

  • Les 10 meilleurs albums de 2023 et 1/2

    Les 10 meilleurs albums de 2023, année d’éclat. Indomptables, Frais, sexuels, sombres, beaux, improbables, ils ont marqué cette année 2023 au fer rouge. Sélection.

    Slayyyter - STARFUCKER

    10/ Slayyyter – STARFUCKER

    Label : Fader Label | Genre : Electro / Pop / Electroclash

    Pour introduire ces 10 meilleurs albums de 2023, qui aurait pensé que l’électroclash était moribonde ? Slayyyter prouve le contraire, et n’hésite pas à étaler sa plastique avantageuse et son désir sexuel vorace sur la table. Le tout sans retenue et sans légéreté. On pourrait craindre l’overdose mais l’album est de qualité et suprême raffinement, on y voit l’éclosion d’une futur pop star. Le clinquant I Love Hollywood, le funky Miss Belladonna, l’entraînant Dramatic, My Body assez efficace, les chansons Rhinestone Hearts et Memories of You qui rappellent les glorieuses (et bonnes) heures des années 2000. La splendide pépite Erotic Electronic, merveilleuse et dansante, Purr sombre et décadent, Plastic, régressif. Bref, la seconde partie s’avère plus intéressante et plus dark que la première. Peut-être pas 100% abouti, mais 1000% frais, sexuel et prometteur, c’est sûr ! Taylor Swift et Lady Gaga n’ont qu’à bien se tenir car une adversaire de taille se profile à l’horizon.

    Ex-aecquo avec : 

    Ashnikko - Weedkiller

    10 / Ashnikko – WEEDKILLER

    Label : Parlophone / Warner | Genre : Electro / Metal / Rap

    On peut donc dire que 2023 aura été un excellent cru en matières d’albums qui déchirent ta mère. Pardon pour la vulgarité. Connue pour ses EP et ses singles sorties par fournée sur toutes les plateformes musicales, Ashnikko récidive pour de bon. La petite fée anglaise aux cheveux bleus se transforme en monstre protéiforme douce comme une étoile et parfois cassante comme une épée ébrechée dans WEEDKILLER. Etrange en bouche, fragile et violent, l’album se déguste longuement. Magnifique intro World Eater, le destructeur You Make Me Sick, le très beau Worms et son rap écorché, la fausse tranquilité de Super Soaker avec Danielita Lalita, l’effrayant Don’t Look At It, le rythmique Cheerleader, le lyrisme écorché de Moonlight Magic, le miaulement anémique de Miss Nectarine. Et la fin en douceur Dying Star. Ce mélange fou de rap, métal et pop ne laissera personne indifférent. Pas de doute, on a la conformation d’une étoile (bleue) à suivre de très près.  

    Everything But The Girl - Fuse

    6/ Everything But The Girl – Fuse

    Label : Buzzin’ Fly & Virgin Records | Genre : Electro

    Faisons part d’un constat dans ce top 10 des meilleurs albums de 2023. On est pas tellement habitués, à notre époque, à attendre un autre album plus de 3 ans. Est-ce qu’on pourrait parler d’éternité en parlant de 24 PUTAIN D’ANNEES D’ATTENTE? Everything But The Girl et leur cultissime Missing, hit des hits, ca fait quand même une sacrée double décennie. Et puis, plouf, Fuse sort cette année. Verdict ? Ca valait clairement l’attente, les rageux vont en modre leur coussin. Peut-être que l’album ne révolutionne par le genre électro, mais il lui donne de très belles ballades : simple et efficace Nothing Left To Lose (ironique comme titre n’est ce pas), Run A Red Light, d’une beauté effarante, merveilleux et frais Caution To The Wind. Puis l’album s’improvise ballade irlandaise au parfum de clubbing avec When You Mess Up, sans fioriture, le très beau Time and Time Again, No One Knows Where We’re Dancing envoûtant et hypnotique, le régressif Lost, le mélancolique Forever. Preuve que les vieux briscards de l’électro ont encore la peau dure et de l’énergie à revendre. Les années clubbing sont peut-être derrière, mais l’héritage continue toujours. Et avec les darons, on peut marcher tranquille sur le chemin de l’électro…

    Les 10 meilleurs albums de 2023 - Alworld.fr

    8/ Gaz Coombes – Turn the Car Around

    Label : Hot Fruit Recordings & Virgin Music | Genre : Pop/Rock

    Et dans la case des retours gagnants, on coche avec joie celle de Gaz Coombes, échappé de Supergrass et de Hot Rats. Après bien des atermoiements, le vétéran de la Britpop sort son admirable Turn The Car Around, à la guitare toujours inspirée et à la voix toujours impeccable. Mon coeur s’emballe à l’écoute de Overnight Trains, il est foudroyé par Don’t Say It’s Over, il est terrassée par les riffs contagieux par Feel Loop. On se retrouve un temps dans le Londres fiévreux des années 90 avec Long Live The Strange, on apprécie le calme d’une ballade celte avec Not The Only Things, le parfait Turn The Car Around, le régressif et joyeux This Love, le classieux Sonny The Strong, ou encore le remarquable Dance On, magnifique conclusion douce-amère, avec toujours ces merveilleux et sensibles riffs de guitare inspirés. Le charme fiévreux british typique embellit ce come-back de belle façon. 2023 est décidément l’année des retours réussis, et Gaz Coombes ne fait pas exception à la règle. Turn The Car Around nous replonge avec délice dans les belles années de la pop anglaise. De la nostalgie de l’ancien temps pour ces 10 meilleurs albums de 2023, encore s’il vous plaît!

    Blur - The Ballad of Darren

    7/ Blur – The Ballad of Darren

    Label : Parlophone | Genre : Pop / Rock

    Une belle surprise de taille pour ces 10 meilleurs albums de 2023. Si on m’avait dit que cette année j’aurai un album de Blur et de Gorillaz en même temps j’aurai certainement pleuré. Raté, c’est déjà fait. Que dire sur The Ballad of Daren qui n’a pas été déjà dit par tout le monde? Que Blur se bonifie avec le temps ? Que Damon Albarn chante toujours aussi bien? Que cet album est supérieur à The Magic Whip? Que c’est de la putain de balle ? Oui certes. Le charme opère toujours. Pardon pour la vulgarité, mais effectivement la magie prend. Magnifique à pleurer The Ballad, énergique et blurresque St Charles Square, Barbaric rondement mené, classique et parfait Russian Strings, la belle ballade intime The Everglades, le single bien choisi et mérité The Narcissist, à la rythmique toute entière, l’insubmersible Goodbye Albert, et mon coeur a chaviré une seconde fois, et ressuscité avec la fin d’album The Heights, une parfaite synthèse de tout ce que Blur peut faire de beau. Les mots me manquent pour vous parler de la beauté sincère et entière d’un tel disque. La fan que je suis est rassasiée, et prête pour le futur.

    Róisín Murphy - Hit Parade

    6/ Róisín Murphy – Hit Parade

    Label :  Ninja Tune | Genre : Electro / Pop

    Un conseil pour ces 10 meilleurs albums de 2023 : ne jamais se fier à la pochette d’un disque. Si cette face épouvantable de clown peut en dégoûter plus d’un, alors un bébé nu dans une piscine ne symbolisera jamais le meilleur disque de grunge de tous les temps ! Mais je m’égare. Il faut se mettre à l’évidence : Hit Parade est une parfaite parade. Réalisé avec Dj Koize, c’est l’album idéal pour un dancefloor intelligent et recherché. Roisin Murphy poursuit ses états d’âme soul avec de l’électro. Et le pire c’est que ça marche. Le sec et franc What Not To Do, l’impressionnant CooCool, bucolique et jazzy The Universe, Hurtz So Bad et sa rythmique engageante, le pétaradant The House, l’inoubliable Fader, le magique Free Will. Bref, du bonheur en barre. Cette installation à Ibiza pour Murphy s’est annoncée bénéfique pour la sortie de ce disque dans l’écurie Ninja Tune (Bonobo, Helena Hauff que diable!). Si le clubbing sans âme de cette île à fort potentiel pouvait s’en inspirer, alors Murphy aura fait une pierre deux coups : un splendide album et une belle postérité. Champagne ! 

    Les 10 meilleurs albums de 2023 - Alworld.fr

    5/ Disclosure – Alchemy

    Label : Apollo Records | Genre : Electro / 2-step

    Dur de faire mieux que Settle, hypernova qui happa toute la lumière électro sur elle en 2013. Depuis, pas grand chose. Caracal, commercial, Energy, un peu rasoir, Never Enough, un poil mieux. Vous vous étiez ennuyé? En écoutant Alchemy, vos craintes s’envoleront enfin. Parce que Disclosure est ENFIN revenu, il était temps les boys !! Alchemy est un chef-d’oeuvre exécuté sans fiorture, franc, beau, sincère. Le tout sans sample (trop) commercial, et sans featuring. On repart de zéro, on oublie les gros stades et on revient à l’ambiance feutré d’un club. Le magnifique Looking For Love, le rythmé Simply Won’t Do, l’astral et splendide Higher Than Ever Before, le magique A Little Bit, Go To Distance funky et dansant, la ballade vocale planante et soul de Someday…, le débonnaire We Were In Love, la perle stellaire Sun Showers, l’océanique et doux Purify, la classe internationale Brown Eyes, le jovial Talk On The Phone. Un retour aux sources salutaire et vivifiant, n’oubliant pas les racines noires évidentes de l’électro. Les frangins Lawrence ont entendu les conseils qu’on leur a donné : patience, grâce, simplicité et beauté. Bravo.

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    4/ Kelela – Raven

    Label : Warp Records | Genre : Soul / Electro

    La première écoute fut foudroyante, la seconde me terrassa sans un mot. Oui, il existe des albums sur Terre qui vous tue en une seule seconde. Raven est la preuve irréfutable que Warp a bien fait de signer la somptueuse Kelela dans leur catalogue prestigieux (Aphex Twin, Autechre, Danny Brown, Boards of Canada que diable!!). Le beau à pleurer Washed Away, le flash lumineux Happy Ending, le subtil Let It Go avec cette voix planante et parfaite, le magnifique On The Run, Missed Call, classieux, Closure dans la même veine, paradisiaque Contact, étrange Fooley, angélique Holier, lumineux Bruises, magique Divorce. Un album généreux, d’une grâce sans faille, d’une splendeur à faire pleurer des rivières. Pourvu de 15 titres tous plus admirables les uns que les autres, Raven est l’immanquable album électro de cette année. Une plongée brillante et envoûtante dans l’univers particulier et classe de Kelela. Un océan profond, beau et envoûtant pour ce classement des 10 meilleurs albums de 2023.

    Doja Cat - Scarlet

    3/ Doja Cat – Scarlet

    Label : Kemosabe Records / RCA | Genre : R’n’B / Soul / Rap

    L’album qui a tout cassé cette année, Scarlet et ses araignées grignoteuses de bon son. On laisse de côté les polémiques à deux balles de côté (Doja Cat sataniste, les critiques esseulés, les messages codés, who cares sérieux?), et on se concentre sur cet album très sombre. Fini le Hot Pink du début, et bonjour aux allusions lourdes sur la sexualité trouble, la sorcellerie féministe, le rouge sang, le stupre, le démon de la célébrité. De toutes les mutations musicales de cette année, Scarlet est la plus intéressante. Et la plus tordue. Parfait et sombre Paint The Town Red, gothique et magistral Demons, l’improbable et réussi Wet Vagina, Fuck The Girls, à la soul déstructurée et envoûtante, Ouchies, dansant et démoniaque, le tordu 97, le faussement mielleux Gun, Go Off et son hymne de sororité, le douceâtre Shutcho, Agora Hills et sa fragilité étrange et contagieuse. Scarlet est un disque généreux, mais retors, difficile d’accès, mais qui s’avère passionnant et foudroyant. Doja Cat risque sa carrière en virant arachnophobe et démonophile. Et le pire, c’est que ça marche. Un disque inoubliable, tendre et sauvage.

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    2/ Caroline Polachek – Desire, I Want To Turn Into You

    Label : Perpetual Novice | Genre : Pop / Electro

    Et dire que certains pensent que la fin de Chairlift était la fin de Caroline Polachek ! Ils riraient bien aujourd’hui en écoutant son album solo, le bien nommé Desire, I Want To Turn Into You. De désir il en est question, il nous bouleverse à chaque écoute de ce disque. On n’en revient pas de tant de maîtrise : l’envolée lyrique Welcome To My Island, Pretty In Possible, hypnotique, prenant, Bunny Is A Rider, énergique et pop, l’hispanisant et étrangement beau Sunset, Crude Drawing Of An Angel, mélancolique et magique, I Believe, sensuel et magique, trio au sommet Fly To You avec Grimes et Dido (wow!), enlevé Blood & Butter, Hopedrunk Everasking d’une douceur sans nom, Butterfly Net, suranné et romantique, sensuel et exotique Smoke, conclusion énervée et féminine Billions. Un voyage d’une incroyable complexité dans les méandres d’un cerveau féminin en plein ébullition, entre devoir, retenue, passion, force et fragilité. Certainement le meilleur album de nouvelle pop à ce jour !

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    1/ Gorillaz – Cracker Island

    Label : Parlophone | Genre : Hip-Hop / Electro / R’n’B

    Et j’accueille dans ce top 10 des meilleurs albums de 2023 la splendide perle Cracker Island. Depuis Song Machine, on peut dire que Gorillaz est revenu en très grande forme. Le duo avec Thundercat Cracker Island est efficace, très rythmé et magnifique, le duo avec Stevie Nicks Oil, splendide et triste, The Tired Influencer, beau et simple, l’incroyable Silent Running avec la prometteuse Adeleye Omotayo, l’époustouflant New Gold avec Tame Impala et Bootie Brown, d’une splendeur sans nom, l’inspiré Baby Queen, le piquant et le rythmé Tarantula, le duo improbable et beau avec Bad Bunny Tormenta, la ballade country Skinny Ape qui renoue un peu avec les côtés Ghost Train des débuts, la merveilleuse conclusion Possession Island en duo avec ce bon vieux Beck. Rien à dire de plus sur ce disque très pop, le plus pop de la discographie de Gorillaz, assurément. Très optimiste (ça change), parfois chagrin, parfois chafouin, toujours énergique et plein d’entrain, Cracker Island mérite qu’on y séjourne. En évitant le gros démon du fond du sable qui veut vous manger…

    Mentions spéciales des 10 meilleurs albums de 2023

    Rebecca Black - Let Her Burn

    Rebecca Black – Let Her Burn

    Label : autoproduit | Genre : Electro / Pop / R’n’B

    Ayant quitté les contrées du mème lourdingue (Friday, mon dieu) Black a disparu des radars pendant une décennie. Avant de pondre un album, autoproduit, au message clair. Let Her Burn, ou laisse la cramer. Pas assez clair comme message ? Pas grave, l’album se charge d’y répondre. Erase You, efficace, aérien, qui lorgne vers la teen pop, Destroy Me, classique et entraînant, Misery Loves Company, fragile et tourmenté, Crumbs, magnifique, Doe Eyed, délicat, le très beau Stick To My Stomach, What Am I Gonna Do To You, magique, Cry Hard Enough, à la sauce Taylor Swift, Look At You, d’une tranquillité douteuse, Performer, inquiétant. Une sacrée claque dans la gueule, même si ça manque un peu d’inventivité, car d’autres déesses pop ont déjà repoussé les limites (Charli XCX, Slayyyter). Une voix exceptionnelle (on est à mille lieux de Friday et ses grincements de chèvre), une esthétique sombre, et une revanche sur le passé. Let Her Burn est la preuve que l’on peut rebondir face à un bad buzz avec grâce et force. Chapeau bas, Rebecca !

    Troye Sivan Something To Give Each Other

    Troye Sivan – Something to Give Each Other

    Label : EMI | Genre : Electro / Pop / R’n’B

    Le prochain Justin Timberlake sera donc gay et enfievré. Troye Sivan, c’est un joli minois et une voix solaire et sensuelle. Un talent d’acteur certain qui peut sauver la pire des séries (The Idol) et des albums ma foi de bonne facture (convaincant Blue Neighborhood). On est dans la dance la plus pure : le pétaradant Rush, le solaire What’s The Time Where You Are, le manifeste One Of Your Girls, l’hispanique et enlevé In My Room, la confession Still Got It, l’intimiste Can’t Go Back, Baby, Got Me Started et son beat ressuscité de Hasselhoff pour le meilleur, le rythmé Silly, le charmant et aérien Honey, How To Stay With You, véritable déclaration d’amour à la vie et la farniente. L’Australie prouve une fois encore qu’elle fournit régulièrement de beaux artistes. Lumineux, quelquefois sombre, brûlant et chaud comme un été sans fin, Something to Give Each Other est une ode à l’amour fou et à la jeunesse éternelle.

  • « Moon Safari » d’Air – 25 ans dans la jungle lunaire

    Moon Safari d’Air a 25 ans. Son aspect innocent et léger, sa « french touch », n’avait à priori aucune chance de s’imposer comme classique. Mais sa mélodie entêtante et sa douceur mélancolique allait pourtant changer la face de l’électro française à jamais. Un album majeur.

    Moon Safari d’Air a 25 ans ans, et ce qui va suivre est difficile à imaginer. Voyez deux Versaillais lâchés dans la lune, voyageant parmi les cratères et les OVNI. On les voit à bord d’une fusée à la « mystery machine » de Scooby Doo, croisant peluches de singe tristes, songes en noir et blanc et mélodies stellaires. Ajoutez à cela des claviers enlevés et de légers chants entonnés avec un anglais approximatif planants comme un rêve. Une petite graine française grosse comme une tête d’épingle allait donner une sérieuse leçon de musique. Le parti pris du groupe Air ? Faire parler ses sentiments, sa sensibilité et composer avec des mélodies brinquebalantes pour en soutirer toute la grâce et la douceur.

    Qui diable aurait parié un penny sur un tel disque ? Les références lorgnent plutôt vers les anciens, comme Jean Michel Jarre ou François de Roubaix, que par les refrains de Kurt Cobain ou l’eurodance de stade de foot… On parle français, parfois anglais, de femme d’argent, de mecs sexy ou bien d’enfants nés d’une étoile. Pas vraiment le refrain type de Britney Spears. Et pourtant, contre toute attente, cet album allait tout casser par sa sincérité franche. Le clip, en rotation constante sur MTV, réalisé par Mike Mills, allait faire date, tout comme son graphisme doux d’aquarelle sur la jaquette du disque. Les chansons allaient devenir progressivement des classiques. Le duo Nicolas Godin et Jean-Benoît Dunckel, allaient arborer leurs frimousses fatiguées par le jetlag sur tous les plateaux de télé du monde. Le groupe avait réussi, contre toute attente, à prouver que l’on pouvait faire du grand et du beau avec pas grand-chose.

    Il aura suffi d’un peu d’ingéniosité, de volonté, d’un peu de marketing (quand même), d’un Moog fatigué pour créer une véritable ballade tutoyant au détour d’un son le merveilleux. Une véritable épopée lunaire, vieille de 25 ans déjà.

    "Moon Safari" d'Air - 25 ans dans la jungle lunaire - Alworld.fr

    Moon Safari : Préparation de la navette

    En 1998, la musique en France ressemble à un joyeux bordel. Les Lacs du Connemara ont fait place au nouveau son de Manaaaau, et à quelques rythmes d’eurodance en fin de vie. Pour les plus téméraires et les plus pointus, on préférera s’enorguellir de Fatboy Slim, des Masters At Work ou bien de Prodigy ou des Chemical Brothers qui cassent tout en Angleterre. On glorifie Daft Punk, Cassius dans les boîtes branchées parisiennes et on se surprend à apprécier Ray of Light de Madonna.

    Troquant ses délires sexuels pour de la spiritualité, cet album produit par William Orbit prouve qu’on peut utiliser l’électro à bon escient. Mais l’écart de vision entre deux univers était très marqué : d’un côté une techno assourdissante versant vers le commercial, d’un autre côté des délires psychédéliques appréciables mais toujours rapides. Et la lenteur dans tout cela ? C’est dans un paysage électronique toujours bouillonnant, que des Versailles allaient retenir la leçon, à leur manière.  Aussi dur que le climat était, le rêve était de mise, on pouvait songer à un meilleur avenir, à une meilleure musique, à planer pour un futur plus radieux.

    Nous étions proches des Daft Punk, qui travaillaient, eux aussi, à leur premier disque. Nous avions découvert “Homework” avant sa sortie et ça avait été un vrai coup de pied au cul pour nous. Ils ont apporté une fraîcheur qui nous a fait du bien. 

    J-B Dunckel au sujet de la genèse de « Moon Safari »

    Le duo à l’époque, n’était pas encore flamboyant. Dunckel jouait du piano dans des bars misérables avec un enfant et une épouse à nourrir. Godin était dans des études d’architecture. Il continue de jouer sur ses instruments, au risque d’embêter les voisins avec son piano Fender Rhodes. Le duo sort en 1997 « Premiers Symptômes » sur le jeune label Source, un recueil de chansons de leur cru, avec Alex Gopher en prime. Si l’album ne provoque ni l’hystérie des fans ni de grosses ventes (70 000 exemplaires vendus), il a le mérite de se faire remarquer. Plus qu’un « vrai » disque, on assiste à un brouillon court, imparfait d’un Moon Safari préparant son chemin vers les étoiles. Doux, planant, mélancolique, d’une rare élégance, Premiers Symptômes est un disque qui résume déjà un talent fou de la part du duo versaillais.

    La suite ne se fera pas attendre. Un beau soir de 1998, on laisse à Godin une basse Höfner des années 60, la même basse ayant servi à Paul McCartney pour les Beatles. Branchée à un ampli, elle délivre un son exquis, sec et cool selon les dires de Godin. Après avoir joué un riff à Dunckel, celui-ci lâche un « sexy boy » de nulle part. Aussi étonnant que cela puisse paraître, le single « Sexy Boy » était né. La préparation d’une navette spatiale demande du temps, de la patience et des efforts, exactement l’état d’esprit du duo à l’époque. Dans une époque prompte aux disques jetables, Air préférait faire les choses en temps et en heure. Alors qu’ils enregistrent les nouveaux morceaux dans l’appartement de Godin à Montmartre, la pression monte.

    Pour respirer, le duo part enregistrer dans un ancien studio situé au milieu de la forêt de Saint-Nom-la-Bretèche dans les Yvelines. Puis, il continue l’enregistrement à Paris, mixer l’ensemble par leur ingénieur son Stéphane « Alf » Briat au studio Plus XXX. On doit à ce grand homme le mixage de la musique d’Axelle Red, Depeche Mode, ou encore Phoenix. Puis, l’album se termine dans les deux dernières semaines au studio Gang. L’album est prêt à s’envoler vers de nouveaux cieux.

    Décollage immédiat

    L’enregistrement est la quintessence de ce qui fera le bon goût de Moon Safari de Air. Sons moelleux, francs, doux et d’une élégance rare, on y entend des hommages vibrants à Burt Bacharach, François de Roubaix, Jean-Jacques Penney. Les envolées lyriques d’Enio Morricone croisent au détour d’un astéroïde Gainsbourg ou Kraftwerk.

    Dans cette ballade numérique sur fond de cosmos, les voix du duo, en anglais un peu foiré, planent. Chaque son frappe par sa maîtrise. La Femme d’Argent est d’une classe folle, rappelant la France des Trente Glorieuses, avec ses architectures futuristes, ses désirs d’évasion spatiale, et ses promesses d’une meilleure humanité. Une ouverture de disque en or massif. La glorieuse Fender Rhodes à la ligne de basse sensuelle s’accompagne merveilleusement du Moog.

    Que dire de Sexy Boy, le méga-hit de Moon Safari d’Air ? Cette chanson intervient presque comme une apparition, avec ses sonorités étranges, à la fois prenantes et repoussantes, avec cette batterie parfaite exécutée par Géraud Bois aka Marlon (collaborateur de Julien Leclerc, M et Sinclair). Et que dire de l’aspect graphique du clip ? Une pépite pop ! Les collages de dessins d’aquarelle de Mike Mills font merveille.  S’ajoutent à cela des saynètes drôles en noir et blanc où l’on voit un duo déambuler dans New York en habit d’explorateur. Si l’on peut dire que ce genre de design était original pour l’époque, il garde aujourd’hui une image surannée délicieusement kitsch.

    On découvre avec amusement les paroles chantées avec naïveté par Dunckel, vantant l’homme parfait, « beau comme un dieu ». Ironique, le duo avouait à l’époque, mi-agacé, mi-souriant, qu’ils avaient du mal à « pécho ». Vrilles de la Fender Rhodes, lignes de basse sautillantes et crochets vocaux sensuels mais ludiques, le tout tissé dans une texture aussi fine et luxueuse que la mousseline.

    Puis au milieu de tout cela, la voix pure et sensuelle d’une certaine Beth Hirsch, américaine, vivant à Paris non loin de Dunckel. C’est tout naturellement qu’elle se voit proposer de chanter pour eux. En anglais. A une époque ou ce n’était pas du tout à la mode. Je rappelle que la mode à à ce moment, c’était de chanter français le plus faux possible et de faire de la musique de supermarché. Ou bien de ressembler à Sacha Distel pour les plus chanceux… mais je disgresse. Hirsch sera la grande prêtresse de la cérémonie.

    Elle ravit les coeurs de sa voix chamarrée sur le mirifique « All I Need« , splendide ballade folk au rythme languissant.  Le clip également réalisé par Mike Mills, parle de l’amour, de la douceur et des femmes. On voit, enveloppé dans une ambiance cotonneuse, un jeune couple fou d’amour passionné de skate. Ils s’aiment, ils parlent de leur passion, avec des passages plus mélancoliques sur fond de soleil couchant californien. Un véritable bonheur visuel et auditif qu’il est difficile de détester. Même si des touches de léger chagrin teintent l’air, à en juger la fin du morceau. L’on glisse vers un sentiment plus dur à cerner : tristesse, introspection, joie si forte qu’il est compliqué de la décrire? Difficile à dire.

    Donc, L’alunissage sur l’astre légendaire n’est pas prêt de s’arrêter avec Kelly Watch The Stars. On est dans un autre dimension, accentuées par des envolées de Moog inspirées venant d’un autre univers. La voix vocodée de Godin sur la chanson, rappelle les expérimentations de Stevie Wonder avec la talk-box des années 80. On note des scintillations distincts, avec des éclats d’étoile perdus dans le ciel infini. L’envolée lyrique d’un tel titre est évidente, et la redescente n’est pas encore pour tout de suite. Cependant, Le duo se permet d’ajouter ici des halos de son provenant d’un alien ou bien des pédales fatiguées pour ajouter une touche d’étrangeté à l’ensemble. Enfin, Talisman est lui, plus introspectif, plus « terre-à-terre » à première vue mais offre une respiration bienvenue à ce shoot lunaire.

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    Moon Safari : Exploration de la vie sélénite

    Si Air avait une passion pour les annéees 70, elle n’aurait pas pu être plus évidente pour des titres comme Remember. Souviens-toi ce jour là toi et moi, est une catch-phrase d’une folle simplicité. Cela parle de quelque chose, de diffus encore. Chez Air, on aime le mystère… de quoi parle-t-on au juste? D’amour fou? d’amitié sincère? ou bien d’un rappel à l’ordre? On peut pencher pour le positif, étant donné l’atmosphère passionnée de la chanson. You Make It Easy, chantée avec brio par Beth Hirsch. Il est un questionnements en suspens « Je ne suis jamais venu ici, et toi ?/Tu me souries en guise de réponse/Tu m’as donné la chance/D’être soutenu et compris« . Le tout sur une rythmique, simple, si simple et si évidente. Avec en prime une fin en apothéose, rappelant les films musicaux des années 70. On l’aura compris, Moon Safari est un disque sur l’Amour avec un grand A : filial, platonique, charnel, ou même non-réciproque.

    Le phare dans la nuit Ce Matin Là apparaît alors. La chanson fut utilisée dans Virgin Suicides dans une scène onirique où les jeunes filles du film apparaissent en créatures irréelles. Plus irréel encore ces trompettes qui éclatent dans la ballade, avec une nostalgie étrange. Et enfin l’harmonica, qui nous fait penser à la BO d’une film documentaire sur une faune sauvage inexplorée. Ou bien sur un film sur de grands espaces (américains? européens? d’ailleurs). Les susurrements de Dunckel nous rappellent à l’ordre. Le shot de mélancolie qu’est New Star In The Sky, est d’une beauté et d’une tristesse insondable, foudroyante. 

    D’une beauté éclatante, presque insubmersible. L’on parle de cette croyance populaire que lorsqu’un bébé naît, une étoile apparaît dans le ciel. Un bel hommage à Solal, nouveau-né de Dunckel. On parle alors de naissance, dans un paysage indéfini, ou le monde n’est réduit qu’à cet enfant qui représente une quintessence. 

    L’on termine cette exploration de la vie humaine et sélénite avec un dernier voyage, celui de Pénélope. Une référence peut-être à la femme d’Ulysse, attendant son jules revenu des confins de la mythologie? Elle aurait droit aussi à un voyage bien à elle. Les lunes et les comètes s’entrechoquent dans un entre-soi fracassant. Le piano de Dunckel devient erratique pendant un temps puis tout redevient sérieux, à la sauce Motown. Le Moog en roue libre crachote ses dernières forces. Le voyage interstellaire touche à sa fin.

    Retour joyeux sur Terre

    Moon Safari d’Air fait partie de ces disques qui ne connaissent pas de vieillissement cutané, au fur et à mesure que le temps s’écoule. Se replonger dedans, c’est se replonger dans cette effervescence des années 90, où la musique électronique française explosait et tout était possible. C’est aussi comprendre qu’un bon disque peut très bien être réalisé par trois bouts de ficelle et un peu d’huile de coude, et beaucoup de volonté. On pourra dire que le marketing aura lui aussi joué un rôle mais a-t-il était peu présent au final? Ce qui comptait, c’était au final cette incroyable générosité, cette franchise désarmante et cette douceur de vivre.

    Dans un monde aussi violent et complexe que le nôtre, un peu de sensualité ne faisait pas de mal. Les auditeurs, eux, l’ont bien compris. C’est ce mélange des genres détonnant, ce constant voyage entre mélodies seventies et synthétiseurs futuristes qui a propulsé Moon Safari en orbite. Notons encore que le disque n’a pas été un gros et long processus à réaliser, mais bien deux potes qui s’installent pendant quatre mois dans une chambre du 18e arrondissement de Paris, assujettie aux cris des voisins…

    Une telle facilité, à priori, est une vraie prouesse ou l’élaboration d’un disque devenait de plus en plus robotique et mécanique. Encore une fois, une façon novatrice de percevoir la musique dans son ensemble : un petit rien peut faire un grand tout. Et ce, bien avant qu’Arctic Monkeys ou Kate Nash publient leurs premiers albums « homemade » sur MySpace, 9 ans plus tard…

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    La voie tranquille du cosmos

    Pourtant, Moon Safari d’Air n’est pas exempt de tout défaut. La hype, aussi brutale, allait s’avérer très difficile à endurer. Lives, concerts, interviews interminables dans un anglais approximatif, deux avions par jour, les joies de la promo. L’album est très court, à peine 43 minutes. Et malgré l’engouement de la critique et des fans pour ce disque, il faut noter qu’il se vendra très bien… à l’étranger surtout. Preuve que Moon Safari d’Air n’avait pas complètement réussi à devenir sur le moment un classique dans son pays, mais plus tard.

    Toutefois, il aura permis d’asseoir complètement son pouvoir créatif made in France vers le monde entier. Et impressionner les Anglo-saxons, n’est pas une mince affaire. Daft Punk avait été le versant techno agressif, Cassius la classe incarnée. Air était le rappel de l’influence noire de la musique électronique. Un magazine anglais, The Quietus, avait même écrit que le groupe « avait fait en sorte que la pop française pouvait être prise au sérieux ». Cette belle prouesse au final, pouvait aisément racheter les doutes que l’on pouvait avoir avec Moon Safari. 

    Mais le plus glorieux avec Moon Safari d’Air, c’est que c’était la preuve qu’il fallait toujours s’accrocher à ses rêves et à ne jamais lâcher. Qu’il était possible de faire ce qu’on voulait avec du courage et de la volonté. Un tel discours peut paraître naïf mais c’est pourtant le cas pour ce disque. Toute une génération d’artistes a compris qu’elle avait parfaitement le droit de se sentir légitime et créer ce qu’elle avait envie de faire sans trop se soucier du reste.

    Prenons Flat Beat de Mr Oizo, rejeté par tous les labels pour sa boucle soi-disante « agressive » et « peu avenante » ou « personne ne chantait en anglais ». Pire même on avait argué que ce n’était pas de la musique. Il a su s’imposer comme un morceau d’avant-garde, adoubé de tous et reconnu pour ses qualités artistiques indéniables. Parce que Mr Oizo a eu la bonne idée de proposer ça à Laurent Garnier, pape de la techno française. Et c’était en 1999. Je rappelle qu’à l’époque, les pistes instrumentales n’existaient pas dans les charts. La nouvelle génération française peut les remercier d’avoir osé s’imposer. Et ce n’est pas rien quand on voit tous les formidables artistes électroniques français qui ont depuis éclos…

    Aussi gros qu’un atome, Moon Safari d’Air avait explosé façon supernova. Le duo Air allait s’inscrire durablement dans la durée comme un « groupe qui compte ». Ce qui avait été considéré comme une chimère, avait pris forme et avait réussi. La navette spatiale avait cassé et surpassé les frontières du cosmis pour devenir un classique. Un astéroïde made in France qui avait été jugé insignifiant et s’était dissous dans l’atmosphère dans une symphonie de couleurs pastels et de Moog inspiré. On pouvait rêver, sortir de sa zone de confort et partir très loin aussi loin que notre conscience pouvait le faire. Bref, comme l’a dit Godin lui-même, « Moon Safari est parfait. » 

    Quand ton fantasme est fort, je suis persuadé que quelque chose passe dans les câbles et les haut-parleurs. Le pouvoir de « Moon Safari » fut de faire adhérer le public à nos fantasmes.

    Nicolas Godin pour Radio France

  • Les 10 meilleurs albums de 2022

    Les 10 meilleurs albums de 2022, année des dieux. Dieux frondeurs, agressifs, mais capables de générosité et de tendresse. Mais gare à la mélancolie et au spleen. 2022, années des cieux. Cieux dégagés ou de tempête, rouge sang ou bleu azur, ils finissent par s’éclaircir.

    Rosalía - MOTOMAMÍ - Les 10 meilleurs albums de 2022

    10/ Rosalía – MOTOMAMÍ

    Label : Columbia | Genre : Reggaeton / Electro / R’n’B

    De cette liste des 10 meilleurs albums de 2022, Rosalia est à ne pas rater. Pour les non-hispanophones (arrêtez de prendre allemand LV2 SVP, ça vous aidera), Motomami est un mot-valise avec « moto », la moto, et « mami » qui veut dire « meuf ». En gros, une alliance incongrue entre le très féminin et la masculinité la plus éclatante, la force de persuasion et la force physique. On devine aussi un papillon dans le M de Motomami, comme pour parler d’une certaine fragilité. Oui, MOTOMAMÍ est à l’image de cet emballage graphique : un incroyable melting-pot d’influences espagnoles, américaines, et sud-américaines. On souffle le chaud et le froid : le reggaeton brûlant de SAOKO ou japonisant de BIZCOCHITO, la bachata sensuelle et inquiétante de LA FAMA (merveilleux duo avec The Weeknd), les rythmiques faussement enfantines de MOTOMAMI, voire la salsa d’une autre dimension avec DELIRIO DE GRANDEZA. Un disque complètement fou conjuguant héritage hispanique immémoriel et nouvelles perspectives d’une jeunesse espagnole furibarde, dont Rosalia en est la divine prêtresse…

    FKA Twigs - CAPRISONGS - Les 10 meilleurs albums de 2022

    9/ FKA Twigs – CAPRISONGS

    Label : Young Recordings Limited | Genre : R’n’B / Hip-hop

    On aurait pu penser que FKA Twigs allait se borner à être aussi mystérieuse que les brouillards du Rhône (expression de vieux). Pourtant, l’artiste prend le virage à 360° et nous propose son album le plus accessible, le plus énervé, le plus classe de toute sa carrière. Son nom ? CAPRISONGS. Un changement total d’univers, plus proche d’Aaliyah ou de Beyoncé avec des twists électro bienvenus. La chanteuse se fait vivante, palpable, devient un être de chair qui chante ses questionnements et ses déboires avec une voix toujours aussi renversante. Bonne nouvelle, les sonorités sont belles, travaillées, sensuelles, envoûtantes. L’album le plus féminin de sa discographie certainement. Citons les très beaux tears in the club (duo avec The Weeknd), oh my love, le très rythmique pamplemousse, l’intriguant which way, la conclusion intimiste thank you song. Un album inattendu, vent frais et novateur pour ces 10 meilleurs albums de 2022. Avec de la nostalgie 2000 et rythmes venus d’un autre monde…

    Animal Collective - Time Skiffs - Les 10 meilleurs albums de 2022

    8/ Animal Collective – Time Skiffs

    Label : Domino Recording | Genre : Electro

    Animal Collective est enfin revenu. Il était temps. Normal, Deakin est enfin revenu dans le groupe après six ans d’absence. Cela se ressent fortement dans un disque aux abords peu amène, mais très vite attachant quand on s’y attarde. On y retrouve tout l’amour du groupe pour les sons distordus, les clochettes bizarres et les chants aériens imparables de Panda Bear. Les chansons, plus accessibles qu’il y a 10 ans, sont agréables, charmantes et pleines d’entrain. Après une intro douce-amère Dragon Slayer, on plonge dans le délice avec Car Keys, on se détend avec Prester John, on s’enfonce dans la douceur avec la suite ininterrompu de menus plaisirs : sautillant Walker, douceâtre Cherokee, étrange Passer-by, piquant We Go Back, bref on ne boude pas tant de collations qui rassurent l’esprit sans alourdir inutilement. Le groupe délaisse ses obsessions parfois lourdes pour les grosses machines et propose une trêve qu’on se plaît à écouter encore et encore. Un vrai plaisir.

    Mitski - Laurel Hell - Les 10 meilleurs albums de 2022

    7/ Mitski – Laurel Hell

    Label : Dead Oceans | Genre : Electro-Pop

    Plutôt difficile de rester impassible à l’étrange et mystérieuse Mitski, tant son oeuvre regorge de chemins tortueux secrets et bouleversants. Sa musique est décidément le coup de poing de cette décennie, entre spleen mélancolique et revendications violentes sur l’art d’aimer et de se faire aimer. Laurel Hell est une énième pépite dans une discographie bien chargée en succès. Les sons, faussement distordus, s’accordent pourtant à merveille avec la voix planante, cristalline et parfaite de la chanteuse. Toutes les chansons ont leur place dans ce shot : la ballade Valentine, Texas profonde perturbante, Working For The Knife, d’une beauté sans nom, Stay Soft, engageant sans force, le très beau Heat Lightning, le très 80’s Love Me More, et j’en passe. Sous les éclairs de la pochette et cette expression entre extase et électrocution, Mitski est insaisissable comme toujours. Laurel Hell s’avère plus bouleversant à chaque écoute, et vous hantera je pense longtemps.

    Rina Sawayama - Hold The Girl - Les 10 meilleurs albums de 2022

    6/ Rina Sawayama – Hold The Girl

    Label :  Dirty Hit | Genre : Dance / Pop

    Il aura fallu un seul album sorti en 2020 pour imposer Rina Sawayama comme sensation éloquente de son époque. Réputation amplement méritée. Si vous en avez ras la casquette des mélodies répétitives des lionnes de la pop actuelle, Hold The Girl pourrait être la solution à vos problèmes. Toujours aussi azimuté et éclatant, l’album se permet d’être accessible tout en gardant une part de mystère. On se prend à chantonner et à danser face à cette petite bombe de franchise et d’énergie positive : Minor Feelings, classique et efficace, le swinguant 2-step de Hold The Girl, le franc This Hell, Catch Me In The Air et son refrain entêtant et … attendez un peu? La sensation d’écouter du Taylor Swift 2000’s en plus pop encore? Bah oui c’est le style Sawayama pardi ! Même s’il souffre de la comparaison avec son prédecesseur, Hold The Girl mettra certainement du temps à conquérir les coeurs froids, mais je pense qu’il commence déjà à réchauffer le mien. De quoi rajouter dans des braises ardentes dans cette liste de 10 meilleurs albums de 2022 déjà chauds bouillants.

    Charli XCX - CRASH - Alworld.fr

    5/ Charli XCX – CRASH

    Label : Asylum Records | Genre : Pop / Dance / Electro

    Accueillons à présent un album qui m’aura fait m’arracher les cheveux sur les critiques (décidément ces 10 meilleurs albums de 2022, pas facile). Alors sortie de route ou highway to hell ? On privilégiera un road-movie à la sauce Carpenter avec cette pochette étrange, entre séduction, horreur, dégoût et attirance. Et des chansons à la hauteur de cette ambivalence étrangement addictive : l’entrée du terrain Crash, clair et concis, New Shapes et son trio renversant avec Redcar et Caroline Polachek (la meilleure chanteuse de tous les temps), le méga-hit hypnotique Good Ones, Constant Repeat et ses bégaiement adolescents, le second méga-hit Beg For You en duo avec Rina Sawayama (encore elle) qui a le mérite de décrasser cette horreur de Cry For You (rien que pour ça, Oscar de l’originalité), Move Me, efficace à mourir, le plus tranquille Baby au charme ténébreux, le 80s Lightning, le trop merveilleux Yuck, le voyage s’avère long et passionnant, avec une chanteuse toute puissante. Sous la carrosserie un poil secouée, vrombit un moteur à la puissance démoniaque.

    Beyoncé - Renaissance - Alworld.fr

    4/ Beyoncé – Renaissance

    Label : Parkwood Entertainment | Genre :  Hip hop / Soul / R&B

    Après les mirifiques Beyoncé et Lemonade, Beyoncé continue sa lancée sur les disques grandioses et no limit. On doit bien l’avouer, elle fait partie des rares artistes à se le permettre, coiffant au poteau les anciennes gloires comme Madonna ou Lady Gaga. Sans sourciller, elle instille étrangeté dans son r’n’b autrefois si policé, et y injecte des ambiances électroniques, soul voire trap d’une rare intensité. Ajoutez à cela cette voix profonde et sensuelle, virevoltante, qui se fait parfois masculine et grondante. La liste de chefs -d’oeuvre est longue : splendide I’M THAT GIRL, parfait COZY, mystérieux et intriguant ALIEN SUPERSTAR, le retour aux sources CUFF IT, jeux de vocalises inspirés dans ENERGY. Les hits s’enchaînent de VIRGO’S GROOVE à THIQUE. C’est bouleversant, à la fois intimiste et taillé pour le dancefloor, tantôt tranquille, tantôt bouillant comme de la lave en fusion. Rien à faire, Beyoncé est la reine incontestée du r’n’b et sur le dos d’un cheval évanescent, elle nous le bien savoir. Le règne de la lionne n’est pas prêt de s’arrêter.

    Steve Lacy - Gemini Rights - Les 10 meilleurs albums de 2022

    3/ Steve Lacy – Gemini Rights

    Label : RCA | Genre : Funk / R’n’B / Soul

    Un OVNI a débarqué sur Terre tout droit venu de la planète Bon Goût ou de l’hypernova Je Suis Trop Bien pour les Humains : Steve Lacy. Gemini Rights est un cadeau de bonheur, de chaleur et d’intensité qu’on n’attendait plus. Déjà adoubé par la critique, l’album regorge de maîtrise et de grandeur. On dispose d’un funk dépoussiérée, d’un R’n’B années 2000 sans failles et de la plus belle soul qui soit. La ballade piquante Static ouvre le bal, puis s’enchaînent à la merveille le foudroyant Helmet, d’une perfection à pleurer, le solaire Mercury, Buttons, mélancolique & volontaire, Bad Habit sorti d’un film 70’s, l’inoubliable Cody Freestyle, aérien et angélique, la soul marine d’Amber… Je ressors groggy par tant de maîtrise. Ce type n’a que 24 ans, et est déjà salué par ses pairs. Réputation méritée. Venu des ténèbres du lo-fi, Lacey se tourne vers la funk la plus pure, débarrassée de ses fioritures. Il nous livre un témoignage poignant de son talent d’artiste, à la fois solaire et nocturne, aussi triste que joyeux, d’une beauté sans égale. Après le shoot d’énergie, on se prend à rêver d’une grande carrière pour un si grand artiste…

    The Weeknd - Dawn FM - Alworld.fr

    2/ The Weeknd – Dawn FM

    Label : Republic Records | Genre : Hip-Hop / Electro

    Monté comme une station de radio des années 80 sortie du jeu vidéo GTA, Dawn FM est l’occasion d’exposer une étoile brillante de plus dans la constellation The Weeknd. Réputation tout à fait méritée, tant Dawn FM navigue judicieusement entre mainstream et recherche expérimentale. On y parle humour, questionnements, astronomie, l’autre grande passion de l’artiste, et… de Jim Carrey, qui fait des featurings tout au long de l’album, étant voisin du chanteur (quelle coïncidence). Musique stellaire, chansons-planètes, galaxie lointaine, de beaux secrets : intro parfaite Dawn FM, cosmique Gasoline, How Do I Make You Love Me ? et son r’n’b maison, imparable Take My Breath à la sauce Moroder, classieux Sacrifice, l’homme à Quincy Jones dans A Tale By Quincy, le beau à pleurer Out Of Time, le duo merveilleux Here We Go Again  avec Tyler, The Creator… Des hypergéantes côtoyant des naines blanches. Beau, sans fioriture, Dawn FM est une sacrée épopée de science-fiction dans cette liste des 10 meilleurs albums de 2022, c’est sûr !

    Zimmer - Amour

    1/ Zimmer – Amour

    Label : Roche Musique | Genre : Electro

    Élire un meilleur disque de l’année pour ce top 10 des albums de 2023, c’est comme un coup de foudre. Lorsque les premières notes retentirent, je compris qu’il fut le premier. Comment expliquer plus précisément cette sensation? Je ne saurais le dire. Amour, premier album de Zimmer, musicien parisien, porte très bien son nom. Dans ce disque, l’on passera par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, symbolisant les étapes de l’amour : le platonique, le fou, le non-réciproque, cédant à l’euphorie, au désespoir. Les changements d’ambiance musicale, entre dilution sonore et explosion de clavier, nous bouleversent. Le tout accompagné d’une voix masculine grave qui tâtonne sur des beats imparable, d’une beauté profonde et mélancolique. Dani, excellent début d’ambiance, le splendide Vahiné, le froid Lac, l’engageant No Praia, les très beaux Silverlake & Futur, puis la conclusion Amour, magnifique ballade intimiste clôturant l’album d’un artiste prometteur. Un sans-faute sensoriel et électronique, un véritable baume sur les plaies d’une année pas si facile.

  • Les 10 meilleurs albums de 2021

    Les 10 meilleurs albums de 2021, année du destin. Parmi ce désarroi, des albums furieux, queer, intelligents, sensibles et frondeurs, qui donnent la pêche et font réfléchir… Voici les 10 meilleurs albums de 2021.

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    10/ Olivia Rodrigo – SOUR

    Label : Geffen | Genre : Pop-rock

    Question existentielle pour des 10 meilleurs albums de 2021 ?Vous imaginez Taylor Swift virer mélodique et grunge ? Pour la première on peut dire oui mais pour la seconde, plus difficile à admettre. La réponse s’appelle Sour d’Olivia Rodrigo. Pour les non-millenials, c’est la fameuse Nini Salazar-Roberts de High School Musical. On aurait pu s’attendre à une soupe mainstream pour squatter les ondes, or il n’en est rien. SOUR porte bien son nom : aigre mais attachant. On parle échecs, ruptures, choses tristes avec une tendresse, une intelligence et une maturité qui impressionne même la blasée que je suis. On apprécie la force et la sincérité de cette jeune voix, sans trémolos ni effets de style poussifs. On commence fort avec Brutal, punchy et 90’s, Traitor, franc, le délicat Drivers License, l’énergique Good 4 U, l’étrange Jealousy, Jealousy. Un album à tiroirs malgré l’étiquette « chanteuse à textes », d’une fraîcheur désarmante. Définitivement la bonne surprise de 2021 et un nom à inscrire sur la liste des talents à suivre.

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    9/ Tyler, The Creator – Call Me If You Get Lost

    Label : Columbia Records | Genre : Rap / Hip-hop

    Ca commence à bien faire, ce Tyler. Non content de sortir à chaque fois un chef-d’oeuvre, il se permet une pléthore de guests, amis pour la plupart, qui n’ont jamais été aussi inspirés : Lil Wayne sur l’énervé Hot Wind Blows, 42 Duggs avec le cri de guerre Lemonhead et son interlude soul,  Youngboy Never Broke Again et Ty Dolla $ign sur l’époustouflant Wusyaname, généreux comme un soleil d’été, ce bon vieux Pharrell Williams sur la montagne russe d’émotions Juggernaut. On peut citer le dramatique Momma Talk, la présence féminine de Daisy World sur Rise! Bien sûr, la liste serait trop longue. Mais pas chez le mastodonte Tyler. Monstrueux, triste, toujours en alerte, d’une créativité folle, il montre encore, avec un savant mélange d’opulence et de prudence, son immense talent. Le tout sans sacrifier au succès trop facile. Qu’il continue donc à faire des chef-d’œuvre, le veinard !

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    8/ Mdou Moctar – Afrique Victime

    Label : Matador | Genre : Rock / Assouf

    « Assouf » est un mot tamasheq (langue des touaregs du Mali) signifiant « nostalgie », et qui désigne le courant musical du blues touareg. Afrique Victime, un album que personne n’attendait, permet de redonner ses lettres de noblesse à tout un pan de l’histoire musicale africaine oubliée par la jeune génération. C’est du moins ce qu’on pensait jusqu’à l’écoute d’Afrique Victime. Mdou Moctar est un génial visionnaire, un touche-à-tout. Fier de son héritage touareg, il y ajoute un twist punk, avec une guitare affûtée comme un glaive. Le charme est indéniable : Chismiten et sa rythmique hypnotisante, Taliat à la guitare tordue, l’arabisant Ya Habibti, l’entraînant Layla, les dangers du colonialisme sur Afrique Victime, qui parle de la disparition prochaine d’une Afrique désunie. Un mélange de réflexions profondes, qui nous frappe à l’écoute de ce disque hors-normes. Merveilleux, tragique, fort d’un bel héritage culturel, Afrique Victime est une véritable pépite, ce qui n’est pas de trop dans ces 10 meilleurs albums de 2021…

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    7/ Chet Faker – Hotel Surrender

    Label : BMG | Genre : Electro / Trip-Hop

    Nick Murphy, alias Chet Faker, alias un chanteur charismatique. Un génie, capable de transformer n’importe quel petit son en épiphanie sonore. C’est le cas avec Hotel Surrender, un retour en grâce d’un grand nom. On constate que le temps et les attentes n’ont rien enlevé à ses capacités musicales, et on retrouve avec bonheur cette voix profonde, bouleversante et ces sonorités électroniques mélangées à un R’n’B étudié. Un charme vintage indéniable et classieux, s’exprimant sans retenue : Oh Me Oh My, d’une mélancolie frappante, Low, enlevé et magnifique, Get High et son groove années 20 savamment étudié, l’entraînant Whatever Tomorrow, I Must Be Stupid, qui déchire le cœur, ou la litanie So Long So Lonely, hommage à son père. Vous l’auriez compris, un album qui secoue le corps et l’âme. Un disque intime qui pourrait étonnera plus d’un, et un peu d’introspection ne peut faire de mal. Un disque de Chet Faker ou Nick Murphy, qu’importe. Tant qu’il reste debout et qu’il continue sa superbe musique, je pourrais disparaître tranquille.

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    6/ Arca – KICK ii / KicK iii / kick iiii / kick iiiii

    Label : XL | Genre : Expérimental

    Pour ce top 10 des meilleurs albums de 2021, un trésor en trois fois. Arca, la nouvelle déesse du son nous offre non pas 1, non pas 2 mais 4 albums. A la qualité indéniable. Amour sans fin pour ces quatre diamants bruts, la quintessence même du son Arca : ballades effrayantes avec paroles trafiquées par ordinateur, rythmiques folles, boucles entêtantes, sonorités industrielles. Un style venu de nulle part. Arca est une trans non-binaire, assignée garçon à la naissance, préoccupée par la transidentité. Cette problématique hante son œuvre : univers mêlant masculin et féminin, chansons d’épouvante ou d’amour, d’une merveille à pleurer où d’une frousse sans nom, quand ce n’est pas un cri de colère. Mention spéciale au fou Prada et son duo Rakata, le démoniaque Incendio, le tordu Morbo, le doux Skullqueen, le superbe Rubberneck. Une quadrilogie d’albums incassables qui risque de faire date dans l’histoire de la musique.

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    5/ Doja Cat – Planet Her

    Label :  RCA | Genre : R’n’B / Hip-Hop

    Quelle mutation, cette Doja Cat : de chaton aux allusions érotiques et aux clips équivoques, elle évolua en sorcière lionne puis finit comme guerrière panthère. Planet Her est l’album de la consécration, la preuve éclatante d’un talent indéniable, une véritable déflagration artistique. Loin de céder aux sirènes du mainstream, Doja Cat n’abandonne pas son humour douteux et ses paroles aigres sur l’amour. Mieux, elle l’enrobe de son héritage multiracial avec des percussions africaines, des rythmiques latines, de l’électro de Detroit, voir des expérimentations électroniques poussées (bips, bops, ululements). Un album avec une pluie de guests (The Weeknd, Ariana Grande, SZA, JID), une myriade de hits : Woman, beau comme un rêve, Need To Know déchirant, Love To Dream, introspectif, You Right, parfait, le stellaire Been Like This ou encore le swinguant Kiss Me More. Plus qu’une planète, mais une vraie galaxie d’or et d’argent.

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    4/ Little Simz – Sometimes I Might Be Introvert

    Label : Parkwood Entertainment | Genre :  Hip hop / Soul / R&B

    La rappeuse britannique découverte par Damon Albarn pour Gorillaz a depuis fait son bonhomme de chemin. Après des errances musicales intéressantes, Little Simz a mûri. Sa grandeur s’exprime pleinement dans un disque au titre moqueur, Sometimes I Might Be Introvert. Tout le contraire de la musique de ce disque époustouflant de grâce et de cohérence. On navigue sans peur entre la colère rentrée, la dépression ou la joie, le tout avec une impression de bande-son de film d’espionnage des années 60. Le splendide Introvert, parfaite introduction pour une épopée féminine et féministe, le non moins merveilleux Woman, le placide Two Worlds Apart, I Love You I Hate You, au style soul du plus bel effet, le magnifique Point and Kill, et près de 19 chansons généreuses. Preuve que malgré le Brexit, l’Angleterre a encore son mot à dire sur sa musique. Little Simz n’est pas dupe, elle sait que c’est avec les oubliés de la politique (les minorités ethniques) que viendra ce changement musical. Un peu de dénonciation intelligente pour ce top 10 des meilleurs albums de 2021, c’est toujours ça.

    Les 10 meilleurs albums de 2021 - Alworld.fr

    3/ Foo Fighters – Medicine At Midnight

    Label : RCA | Genre : Hard Rock

    Soyons francs, trop de gens ne croyaient plus aux Foo Fighters, hein. Combien de bougons et de coincés du… bulbe, dirons-nous poliment, souhaitaient leur disparition depuis… 1995, année de création du groupe ? Trop. Mais on s’en fout ! Constance, patience et grâce sont les maîtres mots d’un groupe dont on a oublié les qualités. Si l’on oublie les délires ado marrants de Dave Grohl sur les 25 ans du groupe, on rend vite compte que Medicine at Midnight est leur meilleur disque depuis longtemps. Making A Fire, sage et tranquille, Shame Shame et sa candeur contagieuse,  Cloudspotter classique et efficace, Waiting On A War, plein d’ardeur, l’inventif Medicine At Midnight, le vénère No Son of Mine, le mirifique Holding Poison. Papy Grohl a de la niaque et se fiche des commérages, tente de se réinventer musicalement. Moins bavard, moins ampoulé, Medicine At Midnight est la pilule du bonheur dans une année dure.

    Les 10 meilleurs albums de 2021 - Alworld.fr

    2/ Lil Nas X – MONTERO

    Label : Columbia | Genre : Rap / Hip-Hop / Pop

    Impossible d’être passé à côté de l’album le plus bankable de 2021, la grosse explosion de l’année. L’album de tous les records : 303 millions d’écoutes sur Spotify, 130 000 albums vendus la première semaine, 11 chansons de l’album dans le Billboard US, MONTERO est un tour de force. Musical d’abord, avec ce mélange de rap queer, de hip-hop électro et de pop, pourtant hermétique à l’attirail soul. MONTERO (Call Me By Your Name) et son clip en forme de célébration dionysiaque, le sautant INDUSTRY BABY et ses rêveries érotiques, et j’en passe. Aucun artiste noir à ce jour n’avait vécu son homosexualité de façon si éclatante, c’est assez rare pour le souligner, dans le monde très machiste du hip-hop US. Une véritable prouesse pour ce jeune homme de 21 ans, issu d’un milieu pauvre, qui tend à être un modèle pour tous ses fans. On ne peut que saluer cette audace avec une telle maîtrise et une telle maturité.

    Django Django - Glowing In The Dark - Alworld.fr

    1/ Django Django – Glowing in The Dark

    Label : Because Music | Genre : Pop / Electro Rock

    Il était temps. Django Django est enfin revenu. On ne tarit plus d’éloges sur le talent évident de ces Londoniens découverts par un label parisien, qui n’a de cesse d’interroger la pop britannique sacrément amochée depuis une dizaine d’années. Spirals et son trémolo incendiaire, Right the Wrongs et sa rythmique implacable, Got Me Worried un brin salsa et secouant, l’imparable Waking Upi avec Charlotte Gainsbourg, pépite pop, Free From Gravity aux accents chiptune, le planant Headrush, la jungle sonore de The Ark, la ballade accrocheuse de the World Will Turn, le clinquant Hold Fast, et je n’ai plus les mots pour continuer. Clairement la meilleure surprise de 2021, l’uppercut de plus de la part de ce groupe que j’aime tant. Une inventivité intacte, un Nirvana atteint après tant de péripéties. On leur souhaite que cette saleté de virus n’amoche pas leur talent, et qu’il continue à nous tordre la cervelle avec leurs sons bizarroïdes et leur mélancolie british.

    Mentions spéciales des 10 meilleurs albums de 2023

    Damon Albarn - The Nearer the Fountain, More Pure the Stream Flows - Alworld.fr

    Damon Albarn – The Nearer the Fountain, More Pure the Stream Flows

    Label : Transgressive Records | Genre : Pop

    Passé 40 ans, les grands musiciens ont un gros problème : leurs albums deviennent ennuyeux. Rien de tout cela ici. C’est un Damon Albarn introspectif, grave et solennel qui s’adresse à nous. Inspiré par les paysages glacés de l’Islande, l’album est pur et froid comme la neige : plus la fontaine est proche, plus le cours d’eau sera pur. Allusion à la situation actuelle ? Le talent de poète et de musicien d’Albarn n’est plus à prouver : la splendide ballade The Nearer the Fountain, More Pure the Stream Flows, l’étrange The Cormorant, l’éveil de Royal Morning Blue, Combustion et son charme magnétique, le déchirant Daft Wader. Quel bonheur en tant que fan de voir son musicien préféré tester avec succès une nouvelle recette. Un album pas facile d’accès, dépouillé, mais grand par son âme.

    Kaytranada - Intimidated - Alworld.fr

    KAYTRANADA – Intimidated EP

    Label : RCA | Genre : Electro / Hip-Hop / House

    Le joyau brut de ces 10 meilleurs albums de 2021. un EP, Intimidated, d’une beauté foudroyante et irréelle. Je n’aurai qu’une critique à dire : cela est trop court (3 chansons snif) mais si cela suffit à me permettre de faire la salsa avec les doigts de pied en chantant à l’envers, alors ça vaut tous les featurings d’Ariana Grande de la terre. Que dire de plus à ce qui a déjà été dit maintes fois sur KAYTRANADA et sa musique? Parfait, sans bavures, un travail net et précis comme toujours, une prod presque angélique, des guests soignés et une musicalité inventive et entière. Intimidated en duo avec H.E.R, céleste et bouillant, le tragique Be Careful avec Thundercat, d’une splendeur sans pareil, qui vous laisse groggy, et le duo énervé avec Mach-Hommy, $payforhaiti, au rap étincelant, avec en fond une basse et une house étincelantes sur une chanson qui n’en demandait pas tant. Tel un drogué en manque, je demande plus mais zut le disque est fini. Tant pis, j’attendrai le prochain shoot, histoire de tutoyer les sommets, encore…